‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 23 sur 86 · Voy. Rapport, ch. m · texte numérisé non relu

Voy. Rapport, ch. m

et produisent une récolte beaucoup moins abondante mais beaucoup plus estimée que celle des plaines. Chaque champ est entouré d*un corral (palissade), rendu nécessaire par les sangliers des forêts voisines ; il faut à chaque instant enjamber ces clôtures, ce qui, à la longue, devient fatigant. Nous dépassons la zone cultivée par les Tagalocs et, montant toujours, nous arrivons sur les terres des Négritos. Au sommet d'un mamelon, au milieu d'un défrichement récent où paraissent encore les troncs coupés à un mètre du sol et carbonisés, s*élève la case du chef, très petite, mais très propre, car elle est neuve; elle est construite comme celles des Tagalocs. De celle case nous jouissons d'une vue magnifique; notre regard embrasse toute la baie de Manille, circonscrile par un amphithéâtre de montagnes bleues; à nos pieds s'étend, entre la mer et les premières hauteurs, la plaine cultivée, vrai jardin formé par les carrés réguliers des rizières, entremêlés de bouquets d'arbres et sillonnés de ruisseaux. Derrière nous s'élèvent des sommets puissants, chargés d'impéné- Irables forêts. À la portée de la voix, sur les hauteurs du voisinage, s'étendent les défrichements et les cases des autres membres de la tribu.

Le chef négrito, entièrement nu à notre arrivée, s'est empressé de revêtir le frac légendaire dont il est si fier; sa femme et lui appellent leurs sujets de toute la force de leurs poumons ; leurs cris comme un écho se répètent de case en case, de défrichement en défrichement, et bientôt toute la tribu (une douzaine d'hommes et à peu près autant de femmes) est rassemblée autour de nous.

Pendant que ces pauvres gens font honneur aux provisions que nous avons apportées, nous examinons la demeure du chef, qui ne renferme absolument rien en dehors de deux arcs, de cinq ou six flèches 'et d'une demi-douzaine d'assiettes acquises par voie d*échange, et

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Dieu sait à quelles conditions, dans le pueblo voisin. Quelle que soit la simplicité des Négritos, le contact des Tagalocs a créé chez eux quelques besoins : il leur faut du tabac, quelques étoffes, un peu de fer pour la pointe de leurs flèches; ils donnent en échange du riz, des résines, du miel de la forêt, et sont toujours odieusement volés, car ils ne comprennent rien aux monnaies espagnolesy et les plus intelligents s'embrouillent facilement quand il faut compter au delà de quatre ou de cinq; les nombres ne représentent alors pour eux rien de précis.

Le festin terminé, nous faisons circuler au milieu de la tribu des bouteilles Hanisado * et une caisse de cigares, où hommes et femmes puisent avidement. Des cotonnades, des colliers^ des couteaux, achèvent de charmer les sauvages, qui nous témoignent leur reconnaissance en exécutant une espèce de pyrrhique qui, malgré son caractère guerrier, est une des cérémonies qui accompagnent la célébration du mariage.

Les hommes se forment en cercle, chacun d'eux appuyant sa main gauche sur la hanche de celui qui le précède ; de la main droite ils brandissent Tare et les flèches avec un air menaçant ; ils tournent lentement, par des pas saccadés, en frappant fortement le sol avec le talon gauche. Trois femmes se tiennent au centre de la ronde, criant de toutes leurs forces un air qui se tient constamment dans les notes les plus aiguës. Un jeune Négrito, porteur de jarretières en poil de sanglier, et frappant à intervalles sur un tambourin, pénètre rapidement dans le cercle, tourne autour des femmes, va, vient, sort et rentre encore, toujours courant avec l'air inquiet et sournois d'un voleur

1. Anisette non sucrée; boisson dont Tusage est excessivement rëpaada aux Philippines.

qui, fasciné par Tappât du gain, craint cependant d*é(re surpris. C'est le diable, nous dit notre interprète, ou du moins le Tagaloc qui en remplit les fonctions; nous ne pouvons obtenir aucun autre renseignement sur ce personnage, si important au point de vue ethnographique, car sa présence suffit à prouver que la conception du surnaturel existe chez les Négritos. Et comment en serait-il autrement? Les sauvages ne peuvent s'élever aux conceptions compliquées ; mais, sous toutes les latitudes, le souffle du vent dans la forêt, les feux follets des soirées chaudes sont attribués à des puissances invisibles.

De nouvelles rasades d*anisado, de nouveaux cigares récompensent la complaisance des danseurs; maintenant nous organisons un tir à Tare, et le résultat est bien celui que nous avions prévu. Les malheureux Négritos sont peu adroits. C'est une des causes d'infériorité qui précipitent la disparition de leur race. En effet, quand en contact avec des sauvages qui leur sont supérieurs (ainsi que nous le verrons à Mindanao), poursuivis, traqués, ils s'aventurent à peine à planter quelques bananiers et quelques camotes^y les Négritos n'ont d'autre ressource que la chasse, ressource que leur maladresse rend essentiellement précaire ; ils dressent aussi des pièges, mais ces installations grossières doivent, pour donner quelque résultat, s'étendre sur de vastes espaces et être fréquemment déplacées. Heureux les Négritos de la province de Bataan!

Ceux-ci vivant en paix, il est facile de connaître leurs usages, sur lesquels ils s'expliquent avec une patience inépuisable. Leur chef, magistrat suprême, juge avec le concours des vieillards, quand la tribu en possède, toutes

1. Convolvulus batatas, P. Bl. Sa calture, très répandue dans tout l'archipel, est des plus aisées ; sa tige rampante émet de nombreuses racines qui développent des tubercules comestibles.

les infractions et tous les différends. Il n'existe qu'une peine, la mort, qui s'applique à presque tous les délits, au vol et à l'adultère ^ aussi bien qu'à Thomicide. Ces délits sont du reste, comme tous les autres, excessivement rares.

Uètima per illos

Jttslitia excedens terris vestigia fecit.

Les moeurs des jeunes Négritas sont très correctes : le moindre soupçon les empêcherait de trouver un mari. Le Négrito n'achète pas sa femme, fait inattendu dans ces contrées; il fait seulement un petit cadeau à son futur beau-père; en retour, celui-ci donne en dot à sa fille quelques objets, qui demeurent sa propriété personnelle ; ces Négritos connaissent donc les paraphemaux! Le mariage est l'occasion de grandes fêtes; les fiancés doivent grimper au sommet de deux arbres flexibles et voisins; le chef incline les arbres Tun vers l'autre, et, quand les fronts des deux futurs sont arrivés au contact, le mariage est devenu un fait accompli.

La propriété est établie sur des bases précises. Le champ défriché appartient à celui qui l'a mis en rapport et à ses héritiers. A la mort du père de famille, si la mère vit encore, l'héritage est divisé en deux parts égales : l'une appartient à la mère, l'autre aux enfants, qui la partagent également entre eux.

L'affection des parents pour leurs enfants est très vive, et ceux-ci ont pour leurs parents autant d'amour que de respect. Les soins dont sont entourées les tombes indiquent que ces sentiments survivent à la mort. Malheu-

1. Dans ces derniers temps M. Chaves a obtenu que les individus condamnés de ce chef lui fussent remis ; l'autorité espagnole commue leur peine en quelques années de presidio.

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reusement je n'ai pu arriver à analyser avec précision les idées que les Négritos peuvent concevoir sur le sort des défunts.

Enfin les Négritos ont une qualité étonnante dans ces régions où les coutumes séculaires de toutes les populations indépendantes consacrent la plus épouvantable oppression. Ils abhorrent la servitude et ne connaissent pas Tesclavage. Ce joug honteux qu'ils n'imposent jamais, ils se refusent invinciblement à le subir. Bien souvent des Espagnols et des Tagalocs ont recueilli dès leur plus tendre enfance des petits Négritos des deux sexes; toujours, dés que l'enfant s'est senti suffisamment fort, entre dix et quinze ans, il s'est échappé et a couru reprendre la vie précaire mais libre de ses montagnes. On dit même qu'un Négrito plus intelligent que ses pareils, emmené fort jeune en Espagne, y avait fait des études complètes de philosophie et de théologie. Ordonné prêtre, il revint à Manille avec le dessein d'évangéliser sa tribu. Mais en entrant dans la baie il reconnut la sierra de Marivélès et ses forêts profondes; à peine le navire avait-il jeté l'ancre, que, dominé par l'instinct de liberté inhérent à sa race, le jeune prêtre rejoignait ses frères et, oubliant tout ce qu'il avait appris, redevenait aussi sauvage qu'eux.

Les Négritos du mont Samat ne me donnent pas tous ces détails; je les dois pour la plus grande partie à don Cypriano, qui les connaît depuis bien longtemps et dont l'infatigable obligeance ne se lasse jamais de mes questions. Je la mets cependant à l'épreuve; je comprends encore bien difficilement l'espagnol, et je préfère causer en latin avec notre, hôte qui, élevé à Manille, au collège des RR. PP. Dominicains, parle cette langue avec autant d'élégance que de facilité. Je ne puis en dire autant pour ma part; je souliens cependant la conversation. C'est la seconde fois que j'ai recours à la langue du Conciones

dans ce voyage; ce sera aussi la dernière. C'est pour un aussi maigre résultat qu'on emprisonne nos enfants dès l'âge de sept ans dans ces collèges-casernes où ils respirent une atmosphère morale et physique également confiaéeSy également pernicieuses. Je voyage depuis plus de quinze ans; je ne me rappelle pas avoir usé du latin plus de trois ou quatre fois. Quant au grec, il m*a servi à lire le nom des bricks mouillés dans la rade de Smyrne ou au Pirée. Que de temps employé après le collège pour apprendre les langues modernes sans maître, car alors il est souvent difficile de suivre des cours réguliers. Et on s'étonne de l'encombrement de nos carrières libérales, de la décadence de notre marine marchande et de notre commerce, delà piteuse figure que nous faisons à l'étranger!

Qu'on excuse celte digression; elle devait fatalement se produire un jour ou l'autre, car à chaque instant, dans ce voyage comme dans les précédents, je suis ulcéré de la médiocrité toujours croissante de notre rôle à l'étranger et jusque dans nos propres colonies * .

Revenons à l'hacienda de Jolô ', où nous avons laissé nos chevaux.

L'hacienda ressemble à toutes celles que nous avons vues; le matériel est très rudimentaire, et cependant suffisant pour retirer de ce sol fertile des récoltes extraordinaires. Les charrois et le plus souvent les labours se font au moyen de buffles, animaux puissants, souvent féroces pour les Européens, mais qui obéissent docilement à un

1. Cf. le remarquable Rapport sur le commerce français aux îles PhilippineSy adressé à M. le Ministre des Affaires étranger es^ par M. Ernest Crampon, consul de France à Manille. Paris, 1883.

2. Jolô parait signifier en tagaloc éloigné; c'est peut-être la raison du nom de Jolô donné par les indigènes des Philippines et par les Espagnols au groupe d'Iles le plus méridional de l'archipel, qae ses habitants appellent Soulou.

enfant du pays; suivant sa force, le prix d'un buffle varie de cent à deux cent cinquante francs ^ Les instruments aratoires sont en bois ; à peine si le soc de la charrue est garni de fer; les charrettes massives ont des roues pleines, rondelles sciées dans le tronc des géants de la forêt.

Les principales cultures de la province sont le maïs, qui se récolte en toute saison au bout de deux mois, le riz et la canne à sucre. Dans cette province, le prix des terres varie, en nombres ronds, entre neuf cents francs et dix-huit cents francs Thectare ', suivant leur qualité et la proximité des pueblos. A ce taux, leur revenu net est de dix à quinze pour cent quand la terre est cultivée en riz ; il atteint trente pour cent quand elle Test en cana dulce (canne à sucre) et quand les labours se font avec des buffles et non à bras ; il est vrai que cette dernière culture exige une propriété assez étendue, la construction d*un moulin, et un outillage dont l'acquisition et l'entretien effrayent beaucoup de Tagalocs. Nombre d'indigènes sont petits propriétaires. Les propriétés d'une certaine étendue sont cultivées nu moyen de travailleurs engagés soit à l'année, soit à la journée; le prix moyen de la journée d'un homme adulte est de soixante-deux centimes et demi ^. La journée de labour d'une paire de buffles et de leur conducteur est évaluée à un franc cinquante cenimes.

Ici comme dans les autres provinces, les rapports des serviteurs et des ouvriers avec le maître sont faciles, sauf quelques coups de bejuco * appliqués de temps a

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