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CHAPITRE PREMIER

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Le 20 mai 1879, je prends place sur VAnnamite, en rade de Toulon, avec mon excellent confrère M. le D' Paul Rey; V Annamite nous portera à Singapore, d'où nous irons aux Philippines pour remplir la mission scientifique qui nous est confiée. Nous avons la bonne fortune de retrouver à bord, comme officier chargé des montres, M. Rozet, lieutenant de vaisseau, qui, à Tobservatoire de la marine à Montsouris, nous a initiés aux mystères du sextant et des chronomètres, et qui, pendant toute la traversée, nous continuera ses leçons avec une obligeance toujours égale.

Û Annamite, transport destiné au service de nos possessions de Cochinchine, est un des plus grands et des plus beaux steamers qui se puissent voir; il convient également bien au service des troupes et des malades; mais c'est au retour seulement, quand il aura recueilli à

Saigon les victimes du soleil et des arroyos, que sa batterie supérieure, aménagée en hôpital, sera occupée. Aujourd'hui, états-majors, équipage, soldats, passagers, tout le monde est bien portant et plein de confiance. Les plus gais sont peut-être les plus anciens capitaines d'infanterie de marine, braves officiers couverts de blessures, qui depuis vingt ans ont arrosé de leur sang tant de champs de bataille; au Mexique, en Chine, à Bazeilles, ils ont vu tomber autour d'eux bien des camarades, moissonnés par le feu ou par le climat; pleins d'entrain cependant ils s'entendent mieux que personne à relever d'un mot le moral abattu d'un jeune soldat assailli au milieu de sa faction par le mirage de son clocher.

Malgré la monotonie inséparable de toute navigation, nos journées passent rapidement à bord au milieu de ces officiers sympathiques. D'ailleurs la préparation de notre mission nous donne beaucoup de besogne.

Le 26 et le 27 mai, nous sommes dans le canal de Suez; la navigation s'y est singulièrement accrue depuis mon dernier passage, en 1874; nous devons certes être de plus en plus fiers des résultats de la grande idée de M. de Lesseps; mais c'est toujours le pavillon anglais que Ton rencontre : paquebots, charbonniers^ grands steamers marchands, qui monopolisent, ou à peu près, le commerce de l'Inde et de la Chine. Quand donc nos armateurs lanceront-ils des flottes pareilles? Seulement quand nos compatriotes seront établis en nombre dans les ports de nos colonies et de l'étranger.

Le 27 au soir Y Annamite fait route au sud à travers le golfe de Suez; nous laissons à bâbord la chaîne du Sinaï, dont les sommets arides, tourmentés, s'illuminent au eoucher du soleil de teintes violettes et dorées d'une splendeur inexprimable. Le 1er juin dans la mer Rouge, nous longeons les îles Zebayer, petit archipel de pics

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basaltiques, sans végétation, dont les pentes calcinées reflètent la chaleur comme un miroir d'acier poli. Un silence de mort règne dans les anses au milieu des vibrations de Tair surchauffé.

Il fait chaud aussi à bord. Le maximum n'est aujourd'hui que de 30o,7 G.; mais le minimum ne s'abaisse pas au-dessous de 30**,5 ; d'autre part la température de la mer est, à la surface, de 33**,8; l'air est saturé de vapeur d'eau; vers dix heures du soir la brise tombe, ou, pour être plus précis, sa vitesse se trouve exactement compensée par la marche de V Annamite; dans l'air immobile, à moitié suffoqués, nous écoutons, accablés, les pulsations de la machine qui nous éloigne de cette étuve.

Le 2 juin, nous sommes à Aden. La petite péninsu^ occupée par l'Angleterre est constituée par un massif de phonolitkey roche éruptive tertiaire, rebelle à toute végétation; avec beaucoup de soins et d'argent on est parvenu à faire végéter quelques palmiers malingres au pied de ces montagnes arides, éternellement altérées. Bien que la colonie paraisse parfaitement administrée, elle réunit, comme lieu d'exil, des conditions qui satisferaient le tyran le plus féroce.

Le 4 juin, nous entrons dans la mer des Indes; la mousson est établie et Y Annamite prête le flanc à la grosse houle qui sort des profondeurs du sud-ouest. La divinité malfaisante de ces parages, la terrible Naupathie, guettait une proie; elle s'abat aussitôt sur nous. Tous ne se couchaient pas, mais tous étaient frappés! Heureux ceux que leur service arrache à l'immobilité, contraint à l'action; ils ont bientôt terrassé le monstre; les autres contemplent d'un œil morne les vagues qui se succèdent implacables, nous soulèvent et nous laissent glisser, semble-t-il, jusqu'au fond de l'abîme. Mais, dés le lendemain, toutes les physionomies soucieuses ont repris

leur sérénité, tous les dyspeptiques ont retrouvé leur appétit; nous appelons la brise qui accroît notre vitesse; elle s'accentue à ce point que nous franchissons sans vapeur, avec nos voiles seules, la plus grande partie de Tocéan Indien.

Le 17 au soir, nous reconnaissons l'entrée du détroit de Malacca, où nous nous engageons aussitôt. Le 18, à la fin du dîner, le vin de Champagne circule. Je demande à mon voisin en quel honneur, quand le président de la table se lève et porte notre santé; au moment où nous allons quitter le bord pour remplir notre mission, il nous souhaite le succès, un heureux retour, et nous assure que les vœux de tous nos camarades de traversée nous accompagnent dani^otre entreprise. Il est difficile d'exprimer l'émotion que nous éprouvons à ce toast inattendu ;

toutes les mains serrent énergiquement les nôtres

Que tous ceux qui nous exprimèrent alors si cordialement leur sympathie, croient bien que nous ne les avons pas oubliés et que nous garderons toujours un souvenir reconnaissant de cette soirée.

Le 19, nous entrons dans le merveilleux dédale d'ilôts qui précède Singapore ; à six heures nous accostons le warf de New-Harbour ^ et nous faisons nos adieux à YAnnamite.

Nous sommes parfaitement accueillis par notre consul, M. Edmond Rinn, fonctionnaire expérimenté, homme de cœur, auprès duquel tout Français est sûr de trouver l'appui le plus énergique. M. Rinn nous introduit auprès du secrétaire colonial, M. Smith, qui nous assure que

i. New-Harbour est comme le port de la Joliette de Singapore; ses qaais et ses docks, de construction récente, sont plus spécialement réservés aux grands steamers. La ville de Singapore est située sur le bord de la rade proprement dite, à environ 5 kilomètres de New-Harbour.

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nous pouvons parcourir en toute liberté la colonie, et nous donne tous les renseignements qui peuvent nous être utiles.

Singapore, grand entrepôt commercial de la Malaisie, fondé en 1819 par Stamford Raffles sur un territoire acheté au sultan de Jobore, est la capitale des possessions anglaises de la péninsule de Malacca {Straits settls' ments), qui comprennent les provinces de Singapore, Malacca, Wellesley, Perak et Penang. Les faubourgs, très étendus, sont peuplés de Gleans ^ et de Gbinois; les Malais sont peu nombreux ; presque tous cochers, ils conduisent de petits fiacres attelés d'assez bons chevaux. Quelques cases d'indigènes s'élevaient encore, à l'époque de mon premier voyage, au milieu des terrains marécageux qui s'étendent près de New-Harbour; elles ont presque toutes disparu. Sur les bords de la grande rade où mouillent les steamers et les voiliers de tous les modèles et de tous les pavillons, se trouve le centre commercial européen ; c'est là que se pressent les banques, les comptoirs importants et les bureaux des grandes compagnies de navigation. Presque tous les Européens ont leur domicile personnel à la campagne, dans d'élégants cottages disséminés sur les collines ombreuses des environs, qui forment autour de la ville une banlieue élégante, animée par la circulation active des calèches européennes et des véhicules de toute sorte.

A cinq kilomètres au nord de Singapore, un de nos compatriotes, absent en ce moment, M. Chassériaux, a entrepris une grande plantation de manioc, où M. Rinn a Tobligeance de nous servir de guide. C'est la seule entreprise individuelle de quelque importance qui, à Singapore, figure à l'actif de la France, tandis que tant d'autres

1. Nom donaé par les Anglais aux indigènes de Tlnde cisgangétiqne.

nations, depuis les Norvégiens jusqu'aux Chinois, ocl ici des nationaux qui font des affaires colossales.

Notre influence et notre activité sont surtout représentées à Singapore par la compagnie des Messageries Maritimes, par les RR. Pères des Missions étrangères, et par le grand pensionnat des Sœurs du S. Enfant Jésus ou de Saint-Maur. Sous la direction d'une supérieure qui, fait exceptionnel, réside ici depuis vingt-cinq ans, cet établissement s'est concilié Testime et la sympathie de tous les Européens. On rend hommage à l'abnégation et au mérite de ces religieuses qui n'ont d'autre préoccupation que l'éducation de leurs élèves, et qui, à chaque instant, frappées par le climat, succombent sans murmures ; le pensionnat est merveilleusement tenu, l'éducation qui y est donnée est celle des établissements que la congrégation possède en France, où ils sont connus sous le nom de Feuillants. Les dames de Saint-Maur nous firent l'honneur de nous accueillir de la façon la plus sympathique et voulurent bien recevoir en dépôt, à plusieurs reprises, une partie de nos bagages et les protéger contre l'assaut toujours menaçant des termites.

Singapore et ses environs sont très vivants pendant le jour. Deux fois par semaine la musique et les cornemuses du 74® highlanders se font entendre au Zoological garden, à quelque distance de la ville, rendez-vous de la colonie européenne, dont les calèches brillent surtout par le luxe des mata-mata^, le plus souvent hindous. Le Zoological garden, très bien entretenu, est un grand et merveilleux parc où sont réunies toutes les richesses de la flore malaise.

1. Mot à mot en malais : les yeux, nom donné aux indigènes qui remplissent un rôle de surveillance, soit publique comme les policemen et les gendarmes, soit privée comme les gardiens de bureaux, chasseurs, etc.

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Dans la soirée, vers quatre heures, après la fermeture des bureaux, les jeunes gens montent à cheval ou jouent au crocket sur la vaste pelouse qui s'étend entre la cathédrale anglicane et la mer. Dès que la nuit est close, la vie se concentre dans les quartiers cleans et chinois, et l'étranger n'a d'autre ressource que de fumer sous la véranda de son hôtel. Mais, pendant les quelques jours que nous passons ici, nos soirées se passent agréablement au Consulat, où nous avons le plaisir de rencontrer souvent M. le comte de Jouffroy, chancelier, qui, malgré sa jeunesse, a déjà une carrière des mieux remplies, et M. Dennys, protector of Chineses, c'est-à-dire surveillant général des nombreux Chinois établis à Singapore. H. Dennys est un de ces fonctionnaires qui font la force des colonies anglaises. Employé dans l'Ëxlréme- Orient depuis de longues années, il écrit et parle couramment les principaux dialectes de la Chine; il est à la hauteur du rôle si difficile qu'il remplit ici où les Chinois, en nombre très considérable, sont un des éléments de la richesse publique, mais deviendraient facilement une cause de troubles s'ils n'étaient administrés, surveillés et protégés à la fois par un homme qui connaît à fond leur langue et leur caractère.

M. Dennys m'offre gracieusement le livre qu'il vient de publier, the Folk lore of China, si savant, si curieux, qui représente tant d'années de recherches patientes et que nul aussi bien que l'auteur ne pouvait mener à bonne fin. C'est un fait saisissant que les Chinois, race pratique et positive entre toutes, aient un trésor de superstitions, de mythes et de légendes aussi riche que celui des nations européennes. La ressemblance et parfois l'identité des superstitions d'une ville de l'intérieur de la Chine et d'un hameau du pays de Cornouailles est pour l'auteur un signe probant de la commune origine des races. C'est

du moins uoe preuve que, les phénomènes naturels ayant produit partout deç sensations identiques ou comparables, les éléments du cerveau présentent dans les diverses races une organisation semblable.

Mais n'oublions pas le but immédiat de notre voyage ; le bateau de Manille ne part pas encore; nous allons utiliser ce délai en visitant les tribus sauvages refoulées par rinvasion malaise dans l'intérieur de la péninsule de Malacca .

27 juin. — Plusieurs compagnies font le service du détroit entre Penang et Singapore, mais notre temps est limité et, malgré certaines appréhensions, — heureusement trop pessimistes, — nous prenons place sur le pre* mier steamer en partance pour Malacca. C'est le Ben More, bateau chinois, ou qui du moins appartient à. une compagnie d'armateurs chinois. Seul le premier mécanicien est Anglais; les autres officiers sont nés dans l'Archipel. Un délégué de la compagnie, vrai Chinois à lunettes et à longue queue, s'occupe de la recette et parait jouir à bord de l'autorité suprême. Il se promène sur la passerelle avec la désinvolture d'un amiral, mais s'abstient absolument de se mêler de la manoeuvre.

Nous appareillons à deux heures après midi; le pont est encombré par des Chinois pauvres, et le salon par des Chinois riches qui parlent passablement l'anglais et le malais. On sert un plantureux dîner anglo-malais, que ces messieurs, en gens ultra-sobres chez eux, dévorent avec un appétit effrayant. Pour boisson, il faudrait nous contenter de thé si notre voisin de table, seul passager européen avec nous, ne nous faisait part de sa provision de claret. Un singulier passager que cet obligeant voisin, horloger napolitain qui rentre en Italie en passant par Penang après avoir parcouru pendant dix ans la Chine, les Philippines, la Malaisie et l'Australie;. il est fort intel-

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ligentf très gai, alerte, robuste; il parle couramment le français, l'anglais, Tallemand, l'espagnol, le malais et le dialecte chinois de Canton, et cependant il n'a pas fait fortune ; il rentre en Europe avec un pécule à peu près égal à celui qu'il possédait en partant ; c'est qu'il a surtout fait du commerce, un bien petit commerce, et que, pour un Européen, qui ne peut vivre à aussi peu de frais qu'un boutiquier chinois, il n'y a pas de bénéfices sans puissants capitaux.

28 juin, S heures après midi. — Le Ben More mouille en rade de Malacca, très loin de terre; un praw assez grand nous accoste; nous l'arrêtons aussitôt et nous nous dirigeons vers l'embouchure de la petite rivière qui traverse la ville de Malacca ; sur la rive gauche s'étend une longue file de cases ombragées de cocotiers; sur la rive droite se dresse une colline élevée ; au sommet, une grande cathédrale en pierre blanche, qui de loin paraît intacte.

Nous entrons dans la rivière, qui serpente au milieu des maisons sales, très sales même, de la population malaise et chinoise. Il n'y a pas d'hôtel à Malacca ; nous prenons le parti de nous présenter chez le R. P. Pouget, prêtre français des Missions étrangères, et nous lui demandons l'hospitalité. Cet excellent missionnaire nous déclare que sa maison est la nôtre et y fait immédiatement porter nos bagages. Le P. Pouget nous apprend qu'un de nos compatriotes, M. Rolland, se trouve en ville. J'ai connu autrefois M. Rolland à Paris et je sais qu'il pourra nous fournir d'utiles indications. En effet, M. Rolland, établi au milieu des forêts de Kessang, à quarante kilomètres nord de Malacca, nous donne des détails précis et nous assure que sa résidence est le centre le plus favorable à l'étude des races indigènes. Il rentre chez lui le soir même et nous engage à l'accompagner. Nous acceptons avec empressement son invitation franche et cordiale.

Nous allons rendre visite au gouverneur de Malacca et visiter la ville. Le gouverneur par intérim, M. le major Squirrel, du 74* highlanders, est un de ces officiers qui, entre deux campagnes, trouvent toujours un moment pour venir respirer l'air de Paris. Il est aujourd'hui absorbé par l'administration d'une province où il faut tenir la balance exacte entre les Européens, les Malais et les Chinois. Imposer la paix à tant d'intérêts rivaux, au milieu de mahométans qui n'ont pas oublié les luttes que leurs pères ont soutenues, parfois heureusement, contre les Européens, n'est point une tâche facile. Ce résultat est pourtant obtenu avec une centaine de soldats anglais et quelques brigades de mata-mata (gendarmerie indigène).

M. le major Squirrel nous accueille de la façon la plus courtoise; il nous relient pour le lunch avec MM. le lieutenant Stevenson et le médecin-major H. W. Barrington. Pendant ce repas on nous met au courant de la situation de la province. Malacca, port autrefois très important, n'a plus aujourd'hui de grand commerce; toutes les affaires se sont portées à Penang et à Singapore. Les tribus indigènes, depuis longtemps chassées des côtes par l'invasion malaise, reculent de plus en plus dans l'intérieur. A l'invasion armée des Malais succède aujourd'hui l'envahissement pacifique, mais tous les jours plus accentué, des Chinois, devant lesquels disparaîtront à leur tour les Malais. Les Chinois ont accaparé depuis longtemps déjà tous les métiers, tout le petit commerce de Malacca et des villages; ils défrichent les forêts et y établissent de vastes plantations de manioc : le gouvernement leur donne des concessions de terre limitées à dix aimées, car la culture du manioc épuise rapidement le sol, qui doit ensuite se reposer pendant un quart de siècle. Le Chinois est essentiellement envahisseur et s'étendrait sans scrupule sur les terres voisines de sa concession; la surveillance de ces

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colons aetifs et dépourvus de scrupules est une des grandes occupations du gouvernement.

Malaccâ, fait exceptionnel dans la Malaisie, a des ruines et une histoire également modernes. Un ouvrage fort curieux ^ nous donne des détails précis sur la situation de Malacca à la fin du xvi® siècle et au commencement du

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