‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 4 sur 86 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

D'après le descobridor Godinho, métis né à Malacca en 1563 et qui achevait en 1613 d'écrire le récit de ses campagnes dans la Malaisie, Tinvasion malaise eut lieu ici en 1411 ; elle était conduite par le rajah Permicuri qui fonda la ville de Malacca et chassa de la côte les Saletés^ peuplade de pêcheurs anthropophages qui occupaient aussi rintérieur du pays. En 1811, Alphonse d'Albuquerque s'emparait de la capitale de Permicuri.

Après la conquête portugaise, les faubourgs de Malacca s'étendaient sur l'emplacement de la ville actuelle. Quant à la ville fortifiée, la Ciudad de Malacca, dont les défenses étaient célèbres dans toute la Malaisie, elle s'élevait sur la colline qui domine au sud-est l'embouchure de la rivière. Aujourd'hui les constructions de la Ciudad ont presque entièrement disparu. Sur la pente nord-ouest de la colline se trouvent la résidence moderne et les bureaux du gouverneur; au sommet se dressent quelques ruines, dont la plus grandiose, l'église de l'Annonciade, vue de la rade, produit un si bel effet. La toiture n'existe plus, mais les murs en pierre paraissent inébranlables. La nef est pavée de dalles en marbre couvertes d'inscriptions et d'armoiries exécutées dans un style plein de graildeur ; les tombes sont dans un état surprenant de conservation ;

1. Malacca, VInde méridionale et le Cathay^ manuscrit original autographe de Godinho de Eredia, reproduit en fac-similé et traduit par M. Léon Janssen, Bruxelles, 1882.

celle qui renferme les restes du premier évêque portugais du Japon, est magnifique.

Les Hollandais s'emparèrent de Malacca en 1641 ; ils furent évincés à leur tour en 179S par les Anglais. Ces derniers occupent aujourd'hui le pays en vertu du traité de 1824 qui détermine la limite des possessions anglaises et hollandaises dans la Malaisie.

La ruine de la Ciudad fortifiée remonte à l'époque de Toccupation hollandaise, mais la disparition du commerce tient aux conditions nouvelles de la navigation moderne. Il y a déjà longtemps que la faible profondeur de la rivière est devenue insuffisante pour le tonnage toujours croissant des navires. J'ai déjà dit que le Ben More^ steamer d'un faible échantillon, avait dû mouiller fort loin au large ; il y a plus d'un siècle peut-être qu'une jetée construite par les Hollandais et dont on voit les débris sur la plage, ne sert plus à rien. Penang et Singapore devaient fatalement détrôner Malacca.

De tous les Européens qui se sont succédé ici, les Portugais ont laissé dans la population Tempreinte la plus visible. On nous dit que quelques familles portugaises et hollandaises dans une situation aisée se perpétueraient sans mélange de sang indigène, fait qui ne peut être accepté sans contrôle. Les métis malayo-portugais sont très nombreux, généralement fort pauvres, et exercent les professions les plus pénibles ; l'humilité de leur condition ne leur fait pas oublier qu'ils ont du sang européen dans les veines et ils se désignent fièrement sous le nom de gente christa.

Le 28 au soir, nous partons en compagnie de M. Rolland. La route, carrossable, est bonne. A deux heures du matin nous arrivons kDurian T'on^g^a/, station de* police; tous les mata-mata sont à leur poste; à sept heures nous sommes à Kessang^ autre station de police de six mata-

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mata, non loin de laquelle se trouve la maison de M. Rolland. Le village de Kessang ne renferme qu'une très petite population agglomérée, mais de nombreuses cases malaises sont dispersées au milieu des rizières voisines enfermées dans un horizon de hautes montagnes couvertes de forêts.

Dès le premier jour, grâce à Tintervention de M. Rolland, nous mettons la main sur un Manthra^ jeune sauvage que la faim a fait sortir des bois et qui parle passablement le malais. Le hasard nous procure du premier coup dans ce pauvre diable le serviteur, l'interprète et le guide le plus dévoué.

Godinho donne le nom de Saletés aux populations primitives de la province, chassées de la côte par les Malais. Jamais nous n'avons entendu parler de ces Saletés dans nos excursions; les seul^ indigènes que nous ayons rencontrés sont les Manthras^ les Udaïs, les Knabouïs et les Jakouns *.

Ces sauvages reculent sans cesse dans les montagnes boisées de l'intérieur; ils ont dû d'abord se retirer devant les Malais, il leur faut maintenant faire place à l'invasion bien plus redoutable des Chinois. Ces derniers, avides, remuants, infatigables, restreignent de plus en plus par leurs plantations les forêts jusqu'ici impénétrables où se cachent les anciens maîtres du pays ; on peut prévoir le jour où, resserrés entre les planteurs du sud et les Malais indépendants du nord, les Manthras et les autres tribus indigènes auront perdu leurs dernières retraites; forcés alors de subir le contact de races supérieures, incapables

i. Les montagnes de la péninsule de Malacca donnent asile sur divers points à plusieurs autres tribus; une des plus intéressantes, celle des Sakkayes, étudiée par M. de La Croix dans la province de Perak {Revue d'Ethnographie, juillet 1882), appartient au type négrito.

de se plier aux difficultés d'un genre de vie moins misérable, mais aussi plus compliqué, leur extinction sera irrémédiable si elle n'a même précédé le déboisement de leurs derniers abris*

Ces sauvages gardent au fond de leurs forêts le souvenir du temps où ils étaient les maîtres de la contrée, y compris le pandey (la côte). Ils avaient, disent-ils, beaucoup d'écrits tracés sur des feuilles d'arbres, détruits et perdus à l'époque de l'invasion malaise ; à ce moment ils se réfugièrent dans les montagnes, oublièrent la lecture et l'écriture et depuis lors n'ont plus tenu compte du temps. A leur insu, quelques-uns de leurs noms témoignent de leur civilisation passée. Notre jeune guide manthra s'appelle Pang Lima dalam, nom qui a été celui de son père, de son grand-père et probablement de ses aïeux. Comme tous ses pareils il en ignore la signification, qui est pourtant courante en malais littéral. De même que Pang Lima laut est le titre du commandant des forces navales, Pang Lima dalam est celui du seigneur qui administre le palais d'un sultan, une sorte de ministre de la maison du roi .

30 juin. — Pang Lima se fait fort de nous conduire au milieu de ses frères, sur le Bukit Kumunin, à une vingtaine de kilomètres au nord de Kessang.

Après avoir profité quelque temps d'une assez bonne route, nous nous enfonçons dans une forêt où nous marchons pendant quatre heures en suivant les sentiers accidentés tracés par les fauves, obstrués par des troncs énormes, morts de vieillesse, couchés sur le sol. Quelle superbe forêt! je n'en verrai jamais de plus belle, de plus solennelle, qui respire au même degré ce caractère religieux : les Kayu darah *, les Dammar ' gigantesques, recti-

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