‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 47 sur 86 · Les Soulouans l'appellent Tianggi (le marché · texte numérisé non relu

Les Soulouans l'appellent Tianggi (le marché

13(5 VOYAGE AUX PHILIPPINES ET EN MALAlSlE

redoutables, dont il avait toujours su se relever. Le régime politique était ce qu'il est encore aujourd'lmi : une oligarchie de datos (seigneurs féodaux) soumis d'une façon plus ou moins effective au pouvoir suprême du sultan. Le commerce, le prosélytisme musulman et surtout la piraterie absorbaient l'activité du royaume. Mais ces entreprises n'allaient pas sans de graves conflits avec les forces hollandaises et espagnoles. Les Soulouans, pirates dans Tâme et bons marins, ravageaient périodiquement les côtes des iles Bisayas S ruinaient les pueblos, emmenaient les habitants en esclavage. Il n'y a pas fort longtemps que M. le professeur Semper, se trouvant au nordest de Mindanao, ne dut qu'à un retard fortuit de n'être pas enlevé par les praws partis de Maïbun.

Vingt fois TEspagne avait envoyé des expéditions contre Soulou; elles étaient presque toujours revenues victorieuses, après avoir délivré les Indiens captifs et imposé au sultan des traités solennels. Quand leurs villages étaient incendiés et leurs praws coulés à fond, les datos réunis sous les canons espagnols juraient de se soumettre aux exigences du vainqueur. Mais les engagements pris étaient invariablement violés. Dans ces mers hérissées d'écueils, dont les cartes sont encore incomplètes et où les croisières permanentes des grands voiliers sont contrariées par la régularité des moussons, les pravirs légers, naviguant aussi bien à l'aviron qu'à la voile, avaient une grande supériorité. Les Espagnols partis, la piraterie renaissait avec l'élan d'une industrie avide de réparer ses pertes. Depuis quelque temps déjà les sultans paraissaient comprendre la supériorité de l'Espagne et la défaite irrémédiable dont

1. Negros, Cebû, Leyte, etc. On calcale que, jusque dans ces derniers temps, ils enlevaient chaque année quatre mille captifs en moyenne, aux Philippines et jusque dans le golfe d'Albay, pourtant si éloigné.

souLou 139

les menaçait la civilisation. Us auraient voulu sans doute respecter plus sincèrement les traités consentis, mais ils n*en avaient pas le pouvoir. Leur autorité n'avait de valeur que pour prélever le tiers sur le butin de leurs sujets, tribut toujours religieusement payé; il leur était impossible de surveiller efficacement tout un peuple de datos disséminés dans les cent cinquante îles et ilôts compris dans leurs domaines; d'ailleurs Tautorilé des sultans tirait toute sa force de l'idée religieuse et elle eût perdu tout prestige en essayant de faire respecter les populations catholiques des Philippines. En réalité, ces souverains si redoutés étaient soumis à leurs vassaux; ils étaient contraints de tolérer des pirateries continuelles, bien que prévoyant les conséquences fatales qui devaient en être le résultat ^

Le 29 février 1876, l'armée espagnole, débarquée sept jours auparavant, à Paticolo, se trouvait sous les retranchements de Tianggi. L'escadre était embossée dans la rade. Le soir, la ville en flammes, abandonnée par ses défenseurs, éclairait le pavillon de l'Ëspagoe flottant sur tous les forts.

Aujourd'hui la vieille ville ruinée par le bombardement a disparu. Les officiers du génie espagnol ont jeté sur les bas-fonds couverts de palétuviers une partie des collines qui dominaient la ville mora. Sur ce terre-plein presque entièrement gagné sur la mer, dominée par des montagnes boisées de 700 à 800 mètres d'altitude, s'élève la nouvelle ville, bien petite encore, mais destinée à devenir fort importante.

1. Cf., outre Texpéditioa de YAsirolahe^ celles de Wilkes ((/. 5. ExfpU Exped. Philadelphie, 1844), etc. —M. le contre-amiral Mouchez, aujourd'hui directeur de TObservatoire qui, eu 1842, à bord de la Capricieuse^ a levé le plan de la rade de Soulou, ne reçut pas' uu meilleur accueil que les navigateur qui Tavaient précédé.

Tous les travaux du génie sont exécutés par des condamnés indigènes; ils appartiennent à trois catégories : les condamnés militaires, qui forment des compagnies de discipline et contribuent au service de la place, tout en prenant part aux diverses corvées ; les deportados^ détenus en vertu des mesures administratives, et les presidiarios ou forçats.

La garnison comprend cinq cents hommes environ appartenant au génie et à rinfanterie indigènes, commandés par des officiers presque tous espagnols.

En débarquant à Soulou, nous trouvons la ville en pleine période de création : il n'est pas facile de trouver un logement. Nous y réussissons bientôt cependant, grâce à Tobligeance de M. le colonel don Lopez Ventura Nuno, gouverneur par intérim, et des RR. PP. Frederico Vila et Juan Carreras, aumôniers de la garnison. Les rues à moitié construites présentent une animation extraordinaire; les boutiques des trafiquants chinois sont pleines de gens en quête de renseignements, et Ton ne peut faire un pas sans trouver plusieurs factionnaires, arme chargée et baïonnette au bout du fusil.

On attend les juramentados.

Le sultan de Soulou s'est résigné au protectorat espagnol; je ne sais même si la tranquillité et le bien-être dont il jouit ^ ne lui paraissent pas préférables à un pouvoir nominal et toujours troublé. Mais, beaucoup plus sérieusement lésés dans leurs intérêts, les datos ne peuvent supporter un régime qui, tenant en respect la piraterie, tarit leur principale source de revenu. Leur résistance trouve un soutien puissant dans Tinquiétude des panditas (prêtres musulmans) menacés par le voisinage

1. L'Espagne sert une rente annuelle de douze mille francs au sultan, dont le revenu total est évalué à trois cent mille francs.

SOULOU 141

de l'Espagne et de ses missions catholiques. La soumission est donc insupportable aux datos et ils ne reculent devant aucun moyen pour lutter contre la domination espagnole. Ils sont secondés par leurs sujets au tempérament aventureux et guerrier, habitués de tout temps à subir les caprices d*une autorité sans contrôle. Les lois séculaires de Soulou rendent d'ailleurs facile le recrutement d'hommes prêts aux suprêmes résolutions. D'après ces lois, le débiteur insolvable devient ainsi que sa famille la propriété de son créancier, et Tinsouciance de ces Malais est si grande que leurs maîtres n'éprouvent aucune difficulté à leur faire contracter des dettes hors de proportion avec leurs ressources. Le débiteur obéré ne s'appartient plus; sa femme et ses enfants peuvent être vendus et dispersés aux quatre coins de Tarchipel. Souvent on lui offre de racheter sa famille au prix de sa vie, et de périr en sacrifiant le plus grand nombre possible de chrétiens. Le débiteur accepte, il jure; c'en est fait, il est saMl on juramentado.

Les juramentados savent parfaitement que, s'ils parviennent à s'introduire par surprise dans la ville espagnole, tout espoir de retraite leur est interdit. Il y a toujours sur rade des avisos et des canonnières et, à la moindre alerte, leurs embarcations arrivent sur la plage. Du côté de la campagne, une tour et deux forts défient toute entreprise régulière et battent le pied d'une haute palissade qu'on ne peut franchir que par des portes minutieusement gardées; par surcroit de précaution, de vingt en vingt pas, le long de la palissade, des piliers élevés supportent de grandes guérites qui abritent quatre factionnaires dont les armes sont toujours chargées.

La mort est donc certaine pour tout juramentado; aussi peut-être quelqu'un d'entre eux regretterait-il sa promesse imprudente, mais le cas est prévu : dès que ces

malheureux atteignent le nombre voulu, ils sont réunis et soumis par d'experts panditas à un entraînement bien réglé. Alors commencent les jeûnes, les courses vagabondes dans les foréls désertes, les prières sur les tombes des juramentados défunts, et, à la clarté fascinatrice de la lune, les longues prédications qui étalent en termes brûlants les jouissances du paradis de Mahomet ; quand les sujets sont arrivés à un degré suffisant d'excitation, mais alors seulement, on les lance sur la ville espagnole.

Un complot qui intéresse toujours plusieurs familles et qui nécessite des formalités aussi prolongées ne peut, quoiqu'on fasse, rester absolument secret ; et le démon de l'avarice, souvent plus puissant que celui du fanatisme, délie bien des langues. Le gouverneur de Soulou est presque toujours informé de l'imminence d'une attaque ; mais on ne saurait lui en indiquer l'instant précis, car les juramentados l'ignorent eux-mêmes. Nous arrivons à Soulou dans un de ces moments critiques. Nous sommes sous le coup d'une attaque, et il faut nous tenir sur nos gardes.

C'est ce que me recommande, en me donnant ces détails, un dé mes voisins, brave capitaine qui a déjà vu plusieurs fois les juramentados : < Ne descendez jamais dans la rue sans revolver, me- dit-il, et gardez-vous de franchir la palissade. »

Pourtant, ne voyant rien venir et voulant collectionner quelques plantes, je sors un matin, suivi de Juan, mon muchacho tagaloc, poltron comme un lièvre dès qu'il est seul, mais susceptible de tous les genres d'héroïsme sous les yeux d'un Européen. Cette course me permet d'acquérir quelques notions sur la structure géologique du lieu.

L'archipel de Soulou s'étend de Bornéo à Mindanao en une chaîne d'îles situées sur les sommets du relief sousmarin. Sans doute plusieurs de ces îles, peu élevées, sont

souLOu 143

en grande partie constituées par des bancs de polypiers qui se sont peu à peu exhaussés jusqu'à la surface de la mer, et qui, par rapport de détritus de toute espèce, sont devenus propres à la végétation. Il en est autrement de beaucoup d'autres îles, et notamment de Soutou. La formation précédente ne s'est opérée que sur le rivage ; la masse de l'île est volcanique, et c'est la destruction lente de la couche supérieure des laves qui a produit ce sol prodigieusement fertile aussi bien sur les hautes montagnes que dans les vallées. Les blocs de lave, très nombreux, ne se voient qu'au bord de la mer, dans le lit des ruisseaux ou dans les grandes tranchées ouvertes par le génie pour y puiser les matériaux des remblais qui vont combler les marais ; partout ailleurs la forêt puissante ou les prairies de cogon s'étendent sans interruption.

Je parcours les bois qui s'élèvent en pente douce au sud-est de la ville, et je ne vois personne que quelques esclaves amaigries qui puisent de l'eau dans un torrent, sous les clochettes roses des Ipomœa ^; plus loin, au milieu d'un petit défrichement, une case de colons tagalocs, presidiarios libérés, qui ont barricadé leur porte et me conseillent de rentrer au plus tôt dans la ville; en suivant les trouées percées dans la forêt, où je trouve de nombreux insectes sous les détritus végétaux, j'arrive au milieu d'un chantier; les forçais abattent des arbres superbes, protégés par une compagnie d'infanterie déployée autour d'eux. Le commandant de cette escorte me reproche amicalement mon imprudence et me conseille d'attendre son retour pour revenir à la ville. Voyant cependant que je vais le quitter, le commandant n'insiste plus, mais, rassemblant aussitôt ses hommes, il forme sa colonne et rentre avec moi.

Page 1