‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 86 sur 86 · Caryota onusta (Palm · texte numérisé non relu

Caryota onusta (Palm

346 VOYAGE AUX PHILIPPINES ET Elf MALAISIE

route est plus facile ; après avoir gravi et desccDdu une arête abrupte qui s'élève immédiatement aunord^ouest de Puerto Balete, on n'a qu'à suivre une grande faille qui coupe la partie centrale de la chaîne; j'y recueille des échantillons de mélaphyres, de quartz et de gypse avec pyrite de fer; la faille aboutit sur la rive orientale du golfe de Davao à Kuavo, où il y a deux cases et point d'embarcation. Un pêcheur moro qui rentre à sa rancheria me prend avec mes bagages dans sa banca. Je renvoie mes porteurs, et mes muchachos me suivent en marchant sur la plage. Je ne les avais jamais vus dans un aussi triste état; leurs vêtements flottent sur leur corps amaigri: malgré la reconnaissance que m'inspirent leurs services, leur aspect évoque invinciblement l'idée de lapins vidés; mais nous sommes bientôt au bout de nos fatigues.

Le pêcheur moro s'arrête à Sumlug; le dato de ce hameau rendrait des points à Shylock; après un interminable bitchara il me donne enfin une banca vermoulue et deux esclaves malades.

18 février. — Je remonté péniblement au nord en prolongeant la côte du golfe ; le vent de nord-est, qui se change en nord-ouest en se réfléchissant sur les flancs de rÀpo, me contraint à de nombreuses haltes. Je trouve campées sur la plage plusieurs familles de Moros venues des bords du rio Hijo (au nord du golfe). Elles fuient les Mandayas, qui ont décidément le diable au corps, puisqu'ils se font craindre même des Moros.

Plus loin je rencontre quelques Guiangas que j'ai vus autrefois au pied de l'Âpo ; eux aussi ont dû se soustraire par la fuite aux attaques de voisins plus puissants.

L'incurie de mes rameurs et l'épuisement de mes muchachos me font encore passer 'un mauvais moment dans le détroit A^Paquiputan^Aoni les tourbillons menacent de rompre ma banca délabrée.

CÔTE ORIENTALE DE MlNt)ANAO 8i7

22 février, 2 heures du matin. — J'aborde enfin à Davao, où j'ai le plaisir de retrouver la plupart des amis que j'y ai laissés le 2 novembre. Leur cordial accueil me ferait bien vite oublier la fatigue du voyage si de fréquents accès de fièvre ne me forçaient à m'en souvenir.

Le temps est du reste admirable ici ; du 22 février au 13 mars il pleut à peine trois ou quatre fois, et légèrement ; la mousson de nord-est, pluvieuse pour la côte orientale de Mindanao, est la saison sèche pour le golfe de Davao, abrité contre ce vent. Je range mes collections et vérifie mes calculs. Mes muchachos, bien nourris, reposés, demandent à repartir, et les deux que je suis forcé de congédier pour ne pas les enlever complètement à leur famille se montrent fort attristés; ils sont du reste rapidement consolés par une bonne gratification. Rien ne plaît plus aux Indiens que la vie nomade à la suite d'un Européen ; dégagés de toute préoccupation^ ils oublient facilement leurs fatigues en racontant le soir aux daragas émerveillées les périls qu'ils ont courus, les actions héroïques auxquelles ils ont pris part; à force de mentir, ils se trompent eux-mêmes, et ne tardent pas à se considérer comme très supérieurs à leurs compatriotes.

13 mars. — Je dis adieu à Davao, où un long séjour m'a permis d'apprécier tant de relations aimables, et m'embarque à bord du Francisco Reyes, qui touche le 15 à Pollok, le 16 à la Isabela de Basilan, le 17 à Zamboanga. Le 18, nous faisons route au nord en vue des montagnes élevées de Negros; nous mouillons le soir en rade d'//oi/o, au sud-est de l'île de Panay.

Ilo-Ilo s'élève au bord d'un petit rio, à l'extrémité d'une grande plaine d'alluvions; ce port, situé dans le voisinage de provinces populeuses, bien cultivées, est le centre d'un grand commerce ; l'exportation des sucres bruts surtout s'y pratique sur une grande échelle. Dans la

rade, où mouilleDt de grands trois-mâts américains et des vapeurs de tous les échantillons, j*ai le regret de ne pas apercevoir noire pavillon ;" au bureau de la poste, des casiers destinés à la distribution de la correspondance portent les noms de tous les grands négociants, anglais, américains, chinois ; il n'y en a pas un seul au nom d'un Français.

Le 21 , je suis à Manille ; notre excellent consul , M. Dudemaine, est parti, accompagné des regrets de notre petite colonie; son successeur^ M. Ernest Crampon, m'a déjà, à mon insu, donné une grande marque d'intérêt : comme j'ai dû forcément laisser longtemps sans nouvelles mon sympathique correspondant à Manille, M Génu, le bruit s'était répandu que les Infieles de Mindanao m'avaient fait un mauvais parti; M. Crampon a demandé une audience au nouveau gouverneur général, S. Exe. M. D. Fernando Primo de Rivera, qui a bien voulu ordonner aussitôt des recherches ; ses instructions allaient partir ce soir même.

Je reste un mois entier à Manille, attendant en vain la guérison, dans la maison hospitalière de M. Louis Génu.

J'espère toujours pouvoir aller étudier les Infieles du nord de Luçon et les comparer à ceux du sud des Philippines. Dans l'intervalle de mes accès je passe de bien agréables moments avec M. Génu et avec nos autres compatriotes établis à Manille, notamment avec M. Bréjard, chancelier du consulat de France, et M. Aussenac, ancien officier de cavalerie. Ces messieurs, obsçrvaleurs instruits et sagaces, ont séjourné dans tous les pays du monde; leurs souvenirs, la comparaison des diverses colonies et des Philippines, fournissent à la conversation un aliment aussi attachant que varié pendant les soirées que je passe avec eux et dont je garde le meilleur souvenir.

La semaine sainte amène à Manille une recrudescence

de processions; chaque paroisse a la sienne; ces cérémonies ressemblent beaucoup à celles que j'ai vues à Âlbay ; détail particulier, les Tagalocs des deux sexes suivent le cortège, uniformément vôtus de longues robes, couronnés de fleurs, le visage masqué par un crêpe noir; il est difficile d'imaginer un costume plus étrange ; c'est, disent les pieux Tagalocs, celui que portaient les Nazaréens.

Le jeudi-saint est une fête exceptionnelle à Manille; la circulation des voitures est interdite. Toute la population, en habits de fête, est dans les rues ou dans les églises, magnifiquement illuminées. Les pensionnaires des Beaterios sortent ce jour-là pour visiter les églises sous la conduite de leurs maîtresses; je n'ai jamais vu d'aussi charmantes physionomies que celles de ces jeunes créoles, qui portent des robes de soie noire à la dernière mode de Paris.

Ne pouvant me rétablir, je me décide à rentrer en Europe ; je quitte avec le plus vif regret ces belles Philippines, où le cordial accueil de nos compatriotes aussi bien que des Espagnols, et l'attrait de recherches presque toujours heureuses m'ont fait passer près de deux années si agréablement qu'elles me paraissent n'avoir duré que quelques mois.

Le S3 avril je m'embarque pour Singapore sur le Panay; c'est le paquebot qui m'a transporté à Manille et j'ai le plaisir de retrouver à bord le capitaine don Guillermo Goyenetchea et les autres officiers qui commandaient lors de mon premier voyage. Aujourd'hui comme alors, je ne saurais assez me louer de leurs aimables attentions.

Notre route diffère beaucoup de celle que nous avons suivie en juillet 1879 ; alors nous serrions de près les côtes de Palawan, des Calamianes et de Mindoro. Aujourd'hui nous décrivons un grand arc de cercle au milieu de

la mer de Chine, route ordinaire pendant la mousson de nord-est. Un peu au-dessous du parallèle de Saigon, nous rangeons les bancs du H. S. Rifleman 1865, puis, inclinant au sud, nous nous dirigeons en droite ligne sur les îles Anambas.

Dans la soirée du 28 nous prolongeons à bâbord les lies Natunas^ nids de pirates avant le développement de la navigation à vapeur; le 29 nous entrons dans les détroits; à partir du phare de Piedra Branca, nous croi* sons à chaque instant des bateaux de tous les tonnages et de tous les pavillons. A trois heures après midi nous accostons le warf de Singapore.

Je retrouve avec le plus vif plaisir, à Singapore, M. Brader de Thuy, qui veut être mon hôte au terme de mon voyage comme il Ta. été au début, il y a deux ans, et M. le vicomte de Jouffroy d'Abbans, qui gère en ce moment notre consulat. Bien souvent, pendant mon voyage, j'ai mis Tobligeance de ces messieurs à l'épreuve pour le transit de mes envois en France, et de combien d'autres soins je leur suis redevable! Je suis heureux de les revoir ici pour leur exprimer toute ma reconnaissance.

Le transport de TËtat qui doit me ramener en France ne devant passer à Singapore que dans quelques jours, je vais respirer pendant ce temps Tair salubre de Buitenzorg dans Tile de Java. Le trajet de Singapore à Batavia est fait en cinquante-quatre heures par VEmyrne^ bon steamer des Messageries maritimes; je passe rapidement devant les splendeurs bien connues de Batavia, où je trouve comme consul Texcellent M. Rinn, autrefois à Singapore. Buitenzorg, station élevée, résidence habituelle du gouverneur général des Indes néerlandaises, possède un jardin botanique que je visite, obligeamment conduit par le directeur, M. Treub; ce jardin a été bien des fois décrit, mais je doute que la plume et le crayon puissent

jamais donner une idée exacte de cette merveille, qui mérite qu'on fasse pour elle seule le voyage des Indes.

Revenu à Singapore, je m'embarque le 22 mai sur le Tonquin, commandé par M. Richier, capitaine de vaisseau, qui, à toutes les qualités du marin, joint Tart difficile de laisser à ses passagers le meilleur souvenir de leur séjour à bord. J'ai le plaisir de retrouver ici plusieurs des officiers dont j'ai été le compagnon de route sur VAnnamite, il y a deux ans. Notre traversée est heureuse; le Tonquin mouille le 19 juin 1881 sur la rade de Toulon.

Page 1