‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 85 sur 86 · Rapport, ch. ii · texte numérisé non relu

Rapport, ch. ii

diaire de M. le commandant Piquer. Si le temps se maintient, peut-être pourrais-je arriver, malgré la mousson, jusqu'à la baie de Pujada.

Dès que j'ai dépassé la pointe Sancop^ la brise se lève, et la mer grossit aussitôt; mais, à la faveur de la marée haute, je range la côte en passant sur le banc qui la borde ; en voguant ainsi sur cinquante centimètres à un mètre de fond, j'évite la houle profonde qui brise à quelles encablures à bâbord avec un bruit assourdissant. Je m'engage dans un petit estera (chenal) qui serpente entre la pointe Sancop et la côte; à l'extrémité opposée, la mer est trop dure; mouillé dans l'estero à 10 h. du soir. Pendant la nuit mes canotiers et mes muchachos prennent beaucoup de poisson. Munis de torches, ils marchent lentement dans les eaux peu profondes de l'estero ; quand les poissons, attirés par la lumière, passent à leur portée, ils les frappent à la tête d'un coup de bolo.

3 février. — Fait roule sur la pointe Tamhog^ comme hier, en dedans des brisants, et évité ainsi presque toujours les lames énormes du large, qui embarquent et mouillent tout à bord. A 11 heures du matin, obligé de stopper dans un estero de la pointe Tambog.

4 février. — 6 heures du matin. Calme relatif; doublé la pointe Tambog en prenant un peu au large pour éviler la ligne des brisants qui aboutit à la pointe; aussitôt après, revenu au-dessus du banc (profondeur, 1 à 2 mètres, marée haute), laissant à bâbord la ligne des lames qui brisent à sa périphérie. A 9 heures du matin, E. et 0. avec Lingit, puebio bisaya assez important. Doublé la pointe Baticangan et traversé la baie suivante de la même façon; mouillé à 11 heures devant la pointe Amuraon pour observer.

A partir de la pointe Tambog, les bancs côtiers sont formés par des déblais et des débris de polypiers sur les-

quels croissent quelques algues. Généralement la côte est abrupte et formée comme les petits îlots du voisinage par des masses de mélaphyre plus ou moins altéré. De la pointe Amuraon, gouverné directement sur Catel Nuevo ou Dacuang Banua * ; douze brasses, pas de fond; arrivé à 2 heures après midi, à Catel, où je trouve le R. P. Terricabras, missionnaire de la Compagnie de Jésus, en tournée apostolique:

Catel Nuevo a été transféré ici par ordre, parce que la côte offre un mouillage passable pour les bancas, tandis que celui de l'ancien pueblo est presque toujours inabordable, mais le nouveau village ne compte encore que peu d'habitants; les Bisayas renoncent difficilement à leurs cases, me dit le P. Terricabras, qui m'accueille avec affabilité, mais refuse de partager ce qui me reste des excellentes provisions dont Mme Piquer a eu l'obligeance de faire garnir ma banca. « 11 y a trop longtemps, me dit-il, que je n'ai goûté aux mets de l'Europe, ils me feraient mal. »

8 février. — Départ à 6 heures du matin. La brise fraîchit; la mer se couvre aussitôt d'une houle énorme au milieu de laquelle ma banca disparaît jusqu'au sommet des mâts. Certainement nos pêcheurs de la Manche affrontent souvent en hiver des temps semblables, mais leurs embarcations tiennent autrement la mer que les bancas de Mindanao; il n'y a non plus aucune comparaison à établir entre les qualités morales et physiques de nos pêcheurs et celle des insouciants Bisayas. Heureusement, un arroyo, le seul qui existe entre Catel et la pointe Bagoso, se trouve à portée; partout ailleurs il est impossible d'aborder.

Fatigué de ces arrêts continuels, j^envoie chercher des

i. Le grand village (bisaya).

porteurs au pueblo de Catel Viejo; je continuerai ma roule par terre en suivant les sinuosités du rivage. Arrivé à Catel Yiejo à 6 heures du soir, en suivant un bosquet de Dagdap (Casuarinées).

6 février. — Catel Viejo, ancien pueblo bisaya, est aujourd'hui occupé par des Mandayas conquistados, dont rinertie est celle qu'on rencontre chez tous les nuevos christianos. Quand ils me voient par trop en colère, les Mandayas se sauvent, et il faut les pourchasser par terre et par eau. Des efforts surhumains me procurent enfin quatre hommes, plus deux buffles attelés à des traîneaux qui, au dire des Mandayas, glisseront parfaitement sur le sable de la plage.

A midi, je traverse le rio de Catel, en dedans de la barre, qui jouit d'une si grande renommée sur la côte du Pacifique et qui est réellement imposante. Au delà, ma caravane, réunie avee de si grandes peines, se met en marche sur le bord de la mer, sous une pluie atroce. Pluie à part^ la marche est assez facile. Les hauteurs chargées de forêts s'abaissent brusquement à peu de distance de la mer; la plage est couverte de balete, de talysar/y de bitoon et de Casuarinées, entremêlés de bouquets de Rhizophorées. Les forêts sont peuplées de sangliers et de gibbons; ces derniers sont bien faciles à tuer; j'en abats plusieurs, mais je ne dévais pas profiter de leurs dépouilles.

La côte, en voie d'exhaussement, est formée de bancs de madrépores dont il ne reste plus que les substructions; elles s'étendent au loin dans la mer en larges tables hoxizontales et accores, sur lesquelles les grandes lames du Pacifique se brisent avec fracas en soulevant des montagnes d'écume.

Malgré la pluie, tout irait donc au mieux si les traîneaux construits par les Mandayas ne se refusaient décidé-

ment à glisser sur le sable. Quelle malechance que des gens si peu inventifs se soient mis en frais d'imagination précisément en ma faveur ! Il faut décharger les traîneaux et charger directement les buffles au moyen de bats fabriqués sur place avec des lianes. Un de ces animaux, gêné sans doute par ce harnais rugueux, file à fond de train en dispersant son chargement sur la plage. Son conducteur terrorisé court à sa poursuite en lui criant de loin : « Ayaol ayaof (Non, non, je t*en prie, n'agis pas ainsi). » L'attitude du Mandaya est telle qu'elle me rend toute ma bonne humeur. Il est impossible cependant d'aller plus loin à cause de la nuit et du bois flotté qui encombre la plage ; il faut bivouaquer sous la pluie, sans vivres, sans feu, sans abri, sur un rocher. C'est encore la meilleure place ; ici on est seulement mouillé par la pluie qui tombe ; dans la forêt, on l'est aussi par celle qui est déjà tombée et qui, accumulée sur le feuillage,- se déverse par paquets au moindre choc.

7 février. — J'arrive d'assez bonne heure à San-Juan^ autre hameau de Mandayas reducidoSy dont le capitan me loue un cheval ; fort amaigri, je suis encore trop lourd pour cet animal poussif, il tombe sur moi à la première fondrière ; je l'attache à la queue d'un buffle qui le remorque avec peine. La pluie qui tombe sans interruption depuis vingt-quatre heures devient un déluge; c'est à croire que tout le Pacifique se volatilise à la fois pour retomber lourdement sur nos épaules ; le sentier qui franchit l'arête de la pointe Bagoso est hérissé de roches aiguës, abrupt, coupé de ruisseaux profonds et de larges bourbiers plus profonds encore. Je me demande comment les buffles peuvent franchir ces mauvais pas, lorsqu'un de ces animaux, le plus vigoureux, comme pour me donner une réponse, s'accroupit et, râlant, résiste à toutes les excitations; il s*enfonce à vue d'œil dans la

fange; deux mucliachos partent au pas de course pour le premier pueblo ; fasse le ciel qu'il soit proche ! en attendant, je fais décharger le buffle; ô miracle, l'animal semble renaître ; nous l'extrayons de son bourbier, et on le recharge, en partie seulement, car la pluie continuelle, en imprégnant tous les colis, en a plus que doublé le poids. Je ne perds dans cette manœuvre que les crânes des singes tués hier. Là-dessus arrivent plusieurs Bisayas de Quinablangan : je joue de bonheur; le village est proche et mes muchachos y ont rencontré un missionnaire qui, sans me connaître, me les renvoie sur l'heure avec tous les hommes qu'il a trouvés sous sa main. Les buffles allégés ne s'arrêtent plus; ma colonne passe vivement les derniers ravins de la montagne; nous marchons au milieu de plantations de hidiup ^ qui ne sert ici qu'à la fabrication de la tuba; à 4 heures après midi, je suis à Quinablangan, où je puis remercier l'auteur du secours qui m'a été si utile. C'est le R. P. Raimundo Peruga, qui devait partir ce matin ; le mauvais temps et ma bonne étoile l'ont retenu ici. Le P. Peruga partage cordialement avec moi toutes ses ressources.

8 février. — Aujourd'hui j'ai un compagnon de route : le P.Peruga va comme moi à Dapnan^ village bisaya, où nous trouvons le R. P. Quirico More, que j'ai déjà eu l'honneur de voir à Davao ; Dapnan est en émoi : il y a deux jours, les Mandayas ont attaqué quelques maisons du pueblo ; ils ont perdu trois des leurs, mais ont massacré six Bisayas et en ont enlevé plusieurs autres ; il est vrai que les Bisayas avaient, il y a peu de temps, agi de même chez les Mandayas. Ces chaînes de vendette sont interminables.

1. Caryota onusta (Palm.). On remploie aux Moluques à la fabrication de câbles d'excellente qualité.

J*arrive le soir à BagaDga, pueblo de quinze cents âmes de christianos viejos, métis de Mandayas et de Bisayas pour la plupart.

9 février. — Je me sépare des sympathiques missionnaires qui m'ont rejoint hier soir. Je poursuis ma roule, où chaque pas me rapproche du bien-être et de la civilisation; ils restent, eux, et pour toujours, en proie aux privations, au milieu des Bisayas et des Infieles. Certes, un tel dévouement commande Tadmiration.

Le P. More, qui doit rester deux jours à Baganga, me prête son cheval, que je lui renverrai à ma première halte. La marche d'aujourd'hui est difficile pour mes muchachos et mes porteurs. Toute la partie orientale de Mindanao est occupée par une chaîne de montagnes élevées dont la direction générale est nord et sud. Les contreforts de la chaîne principale sont orientés vers Test. Depuis la pointe Bagoso, ces contreforts sont plus élevés, plus raides et pénètrent plus avant dans la mer. De cette disposition résulte une succession d'anses et de baies séparées par des hauteurs abruptes au milieu desquelles on ne peut avancer qu'avec beaucoup de peine ; on franchit ces hauteurs en suivant un sentier à peine tracé, obstrué par les lianes, coupé de ruisseaux et de nombreuses fondrières ; le sol est constitué par des débris de madrépores. La marche poursuivie dans la forêt produit au bout de plusieurs heures une impression pénible; on respire quand on arrive sur le rivage, quoique les chub(zscos, dont on n'est plus abrité par la végétation, y soient bien plus incommodes.

La nuit est close depuis longtemps quand j'arrive à ManoligaOj visita de Mandayas. Ces nuevos christianos paraissent marcher à grands pas vers la civilisation, car le teniente et Yalgtuizil me demandent « si je ne pourrais pas leur procurer des remingtons ».

10 février. — Prodige! Il ne pleut plus. Je me mets en route à 6 heures du matin ; à 8 heures je suis à Santa' Fe ou Kapanaan^ autre visita de reducidos. Marcello parvient à se procurer deux œufs, dont un immangeable. Dans la forêt qui s'étend au delà, Lorenzo, qui est né à Garaga, rencontre son frère; ce dernier, qui croyait Lorenzo à Davao, est stupéfait, mais ne profère aucune des exclamations dont les Européens sont si prodigues en pareil cas. Les deux frères se serrent la main et, après trente secondes d'explication, tirent chacun de leur côté.

Sur les hauteurs tourmentées- qui dominent Garaga s'étendent de vastes prairies de cogon fort anciennes, car les arbres empiètent sur elles. G'est le premier cogonal que je vois depuis longtemps; tout semble indiquer que la région a été de tout temps un lieu d'élection pour les indigènes.

Arrivé à 11 heures du matin à Garaga, j'y reste deux jours; quelques éclaircies me permettent de prendre de bonnes hauteurs, qui me donnent 7° 17' 49*' latitude nord et 124° 00' 50* longitude est de Paris. Je constate avec plaisir que mes dernières observations se raccordent bien avec la carte inédite de MM. Bustamante et Ruiz de Rivera.

Garaga est la plus ancienne et la plus considérable des colonies bisayas de la cote du Pacifique; elle n'exporte néanmoins, année moyenne, que 2000 à 3000 kilogr. de tabac, d'ailleurs excellent, et c'est là sa principale récolte. Gependant toute la côte du Pacifique est fertile; elle se prête bien à toute sorte de culture et notamment à celles du tabac et du cacao; ses forêts sont remplies de bonnes essences et produisent beaucoup de résine et de cire. Bien que la domination espagnole s'y soit implantée dès les premiers temps de la conquête, cette belle contrée est une des plus arriérées des Philippines. La

CÔTE OIltENTALE DE MINDANAO 341

cause en est dans l'isolement absolu où se trouvent les pueblos; la mousson de NJ-E. ferme la mer pendant la moitié de Tannée, et les difficultés du terrain empêchent tout transit par terre.

Les premiers colons qui arrivèrent sur cette côte furent quelques Indiens Bisayas conduits par des missionnaires ; ils se mêlèrent bientôt à des indigènes Mandayas qui, convertis au christianisme, descendirent de leurs montagnes et vinrent former au bord de la mer de petites agrégations connues sous le nom de pueblos ou de visitas suivant leur importance. Pendant trois siècles ces colonies furent la proie des Moros, Jusqu'au moment où la domination du conquistador Oyanguren fut solidemment établie dans le golfe de Davao, vers 1880, chaque année les Moros prenaient la mer au mois de mai et leurs flottilles, qui comptaient parfois jusqu'à cinquante embarcations, ravageaient toute la côte orientale de Mindanao ; les pirates s*y établissaient parfois pendant des mois entiers. Ces exactions n'ont entièrement cessé que depuis la soumission de Gottabato sur le rio Grande, et de Pile Soulou. L'insou* ciance avec laquelle les Bisayas ont supporté ces innombrables razzias est inexplicable; le moindre épaulement armé de quelques pierriers eût rendu les pueblos inexpugnables. Nulle part pourtant je n'ai vu une ébauche d'ouvrages défensifs. Caraga, deux caronades sans affût sont, depuis un siècle peut-être, enfoncées dans le sol devant le tribunal.

L'unité de caractère anthropologique fait défaut dans la population actuelle des pueblos ; elle présente un mélange intime de sang mandaya, bisaya, chinois et malais; les individus chez lesquels prédominent ces deux derniers types paraissent supérieurs par leur intelligence et leur activité.

En ce moment, la région traverse une crise, résultat

de malentendus et aussi de haines et de rivalités d'intérêts, qui font périodiquement explosion.

Le pays est en feu ; la guerre est furieuse, me dit le capitan, entre les Bisayas et les Mandayas; on n'entend parler que de cases incendiées et de têtes coupées.

iâ février. — Départ de Caraga à 8 h. 30 du matin avec dix-sept porteurs; mes muchachos chargeraient un homme avec un palito . Grains toute la journée ; fait route partie dans la forêt, partie sur la plage. Sol très tourmenté à la hauteur des pointes ; roches calcaires partout, notamment aux cascades voisines de Caraga, où elles acquièrent une puissance de plusieurs vingtaines de mètres ; les hauteurs sont encombrées de substructions de polypiers à tous les états d'altération; soulèvement manifeste.

A 4 heures de l'après-midi, Santa-Maria, hameau de Mandayas nueyos christianos^ à l'aspect funèbre et délabré comme tous ceux de son espèce. Â 5 heures, arrivé à Manay, hameau bisaya.

13 février. — Comme toujours, mes porteurs de la veille rentrent chez eux; il n'est pas facile d'en trouver d'autres. Après avoir bien crié, départ à 8 h. 30 du matin. A 11 h. 30, Zaragoza, autre reduccion aussi lugubre que les précédentes; plus loin, grottes calcaires; sur la plage, preuves vivantes du soulèvement, conglomérats de galets, sables, coquilles et polypiers. Chubascos.

A 4 h. 30 de l'après-midi, je suis à l'embouchure du rio Kinurtuafiy débordé; impossible de passer; pluie pendant toute la nuit; bivouaqué sur la grève devant un bûcher suffisant pour rôtir un buffle, sans pouvoir y faire griller la moindre camote; le peu de vivres trouvé à Manay a été dévoré ce matin.

14 février. — 7 heures du matin. Passé le rio Kinuuuan, un peu molesté par cette nuit humide et glaciale, et il pleut toujours à torrents ; à neuf heures, arrêt de deux

heures à Mampanon^ autre hameau insignifiant et sinistre, pour faire manger les hommes; j*y trouve des bananes et quelques camotes. Un Indien dîne en cinq minutres, mais il lui faut un temps énorme pour apprêter le plus maigre repas. Le capitan de Mampanon me loue son cheval, haridelle aux[contours anguleux et qui n'a plus que le souffle; je me repens bientôt de Tavoir prise; au bout d'une heure de marche, il faut la traîner à la remorque; mes muchachos eux-mêmes, qui ont comme moi les pieds en sang, ne parviennent pas à s'en servir.

H h. 80. Le rio Baguan, le seul qui, avec celui de Dapnan, paraisse avoir quelque importance sur cette maudite côte, est, lui aussi, débordé ; la barre de son embouchure est formidable; la barre, du reste, s'étend parallèlement à la côte, sans interruption; cet obstacle, élevé comme un mur à quelques encablures du rivage, s^oppose plus encore que l'état de la mer à tout transit par eau. Mes hommes accroupis, le dos tourné à la pluie, ont la mine résignée et indifiTérente des chevaux cosaques du tableau de Schreyer; comme eux, ils paraissent dépourvus de toute idée sur la suite des événements. Je fais construire un radeau ; le courant furieux l'emporte avec les deux hommes qui l'achèvent ; l'un se jette à la nage de bonne grâce, et l'autre par force, car le radeau chavire ; on leur jette des amarres et on les rattrape, pendant que le radeau est mis en pièces sur la barre. Autre nuit 8ub Jove.

15 février. — Il pleut toujours, mais le rio est devenu guéable; ma rosse me servira du moins aie traverser. Les hommes passent avec de l'eau jusqu'aux épaules ; je viens le dernier sur ma triste monture; parvenue au milieu du rio, elle s'arrête net; je fais un suprême effort, la pauvre bête s'ébranle et me renverse avec elle ; mais j'étais aussi mouillé avant qu'après ce bain forcé. Ren-

contré quelques Moros qui chassent le cerf; avec le frère de Lorenzo et un Mandaya aperçu hier, ce sont les seuls individus que j'aie vus au dehors des villages, depuis que j'ai pris terre à Gatel. A 10 heures du matin, j'arrive à Lttcatan, petite rancheria de Moros, dont la gaieté et Tanimation contrastent singulièrement avec le silence funèbre de toutes les reduciones . Le dato me fait présent d'un sanglier qu'il vient de tuer — il est vrai que sa religion lui défend d'y toucher — et me loue sur-le-champ une banca, avec laquelle je traverse la petite baie de Mayo, calme, car elle est abritée des vents du nord-est. Je passe au pied des falaises de Batunan^ dont la hauteur varie de 20 à 60 mètres ; elles sont formées d'un poudingue polygénique recouvert de patelles, et montrent tous les caractères d'un soulèvement récent.

A 1 h. 30 après midi, pris terre à Taganonoc; camarines insignifiants; les montagnes aux pics aigus, couvertes de forêts et de cogon, qui s'élèvent à l'ouest, sont rapprochées de la plage ; elles forment une partie du domaine des Tagacaolos.

Au moment de faire honneur au sanglier du dato, je suis pris d'un violent accès de fièvre; j'envoie deux hommes à Mati pour y chercher un cheval. Ils ne reviennent pas.

16 février. — Route facile; les pentes de l'isthme qui se termine par la pointe Taucanan sont médiocres, les ruisseaux peu profonds; néanmoins nous avançons très lentement; mes muchachos sont presque aussi épuisés que moi. Le soleil brille aujourd'hui, mais ses rayons sont trop chauds pour notre faiblesse ; à midi 30, nous arrivons à Mati, village de Bisayas et de Moros reducidos, sur la baie de Pujada, magnifique rade, dont la pointe sud-est se termine par des montagnes élevées de l'aspect le plus pittoresque. Ce havre naturel aura une importance de

premier ordre quand la civilisation se sera emparée de la partie orientale de Mindanao. Le mouillage, excellent, est complètement abrité des vents du nord et du nord-est par la pointe Taucanan ; rentrée, sans dangers, présente quelques ilôts placés à souhait pour recevoir des feux; c'est là sans doute que sera le centre commercial de la côte quand elle aura un commerce, ce qui ne parait pas devoir se réaliser prochainement.

De Bislig ici j'ai trouvé la côte déserte, et j'ai marché pendant des journées entières sans rencontrer le moindre vestige humain entre les villages et les hameaux. Les agrégations - des Mandayas nouvellement convertis sont à peine entourées de quelques chétives plantations de patates, de riz, de cabo negro *, étouffées par la forêt, et les pueblos de christianos viejos ne valent guère mieux. Sauf à Caraga, j'ai eu toujours les plus grandes difficultés pour réunir des porteurs, et surtout pour les nourrir. Les minces provisions qu'ils apportaient avec eux étaient dévorées dans la matinée ; quand j'arrivais à un village dans la soirée, je trouvais rarement à y acheter un peu de riz ; le plus souvent il fallait se contenter de bananes et de patates en petite quantité. Les ressources du pays sont, il est vrai, moins exiguës dans les mois qui suivent la récolte du riz, vers la fin de la mousson de nord-est.

17 février. — Une embarcation de Mati me porte à Puerto Balete (au sud-ouest de la baie de Pujada), anfractuosité qui se prêterait admirablement à la construction de quais et de docks. Je débarque là pour franchir la chaîne qui court parallèlemennt au rivage dans toute la longueur de Mindanao, de Surigao au cap Saint-Augustin. J'ai déjà franchi au nord cette chaîne en sens inverse pour passer des rives du Simulao à la côte de l'océan Pacifique. Ici la

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