CHAPITRE XVIL
COMMENCEMENT DU VOYAGE BANS LA PROVINCE DE 60TAZ. — LE VILLAGE DE SANTA L0ZIA.
L^aotenr passe sur la Serra do Corambâ e do Tocaotins. — Regiilro doê Arrependidoê, Perdoonel da regUtro. Sa destination. La solde des militaires du poste extrêmement arriérée. Circonstance qui prouve combien peu Ton voyage dans ce pays. — Plateau de 9 legoas. — Taipa. — Paxenda do IHacho Pria. — Le ruisseau du même nom.~ Morro do Alecrim. — SUio de Garapa. Moutons; tissus de laine. — — Arrivée au village de Santa Luxia. — Fêtes célébrées à Toccasion de la PentecAte. — De quelle manière les femmes marchent dan^ les rues. — Portrait de M. Jolo TuxmA Alyarkz , euré de Santa Luzia. T- Étendue de la paroisse dont ce village est le chef-lien. — Position de Santa Luzia. Place publique. Églises. Rues; maisons. — Histoire de ce village ; abandon des mines; Fagriculture, ressource des habitants; triste état du pays. — S. Joào Evangeliita , maison de campagne du curé de S. Luzia. Détails sur des essais de culture. Projet du propriétaire.
J'ai dit que, aprè$ avoir suivi à peu près depuis Paran. 1
2 VOYAOE AUK SOQR€|^
catù un plateau qui couronne la Serra do S. Francisco eda Paranahyba , j'en étais descendu pour me rendre au Registre dos Arrependidos , sur la limite de Minas et de Goyaz. En entrant dans une nouvelle province, j'allais aussi passer sur un autre diviseur d'eau , la Serra do Corumbâ e do Dooemtinâ, que d^à J'af feit connaître (p. S{^, et qui forme un angle avec la Serra do S. Francisco e da Paranahyba.
La maison du registro^ située à peu près à la jonction des deux chaînes, est assez grande et n'a qu'un étage; elle se composé, à la manière brésilklûiid, é'un bâtiment prin* cipal et de deux ailes fort courtes, entre lesquelles est une sorte de galerie (varanda)^ que couvre le toit prolongé du corps de logis (1). Devant cette maison , on voit un rancho fort vaste et ouverf dé (ouii lès déléi , comme ceux de la route de Rio de Janeiro à Minas ; c'est là que les voyageurs et les caravanes trouvent un abri.
Le personnel du regisiro se compose uniquement (1819) d'un commandant, qui est alferes (sous-lieutenant), et d'un soldat, appartenant tous les deux à la compagnie de dragons , d'un pédestre [v. p. 549) et d'un employé civil QW). Ceux qui viennent de Rio de Janeiro avec des marchandises prennent un passe-debout au Registre de Mathias Rarbosa (2) et le préisentent ici; on pèse les ballots pour savoir si rien n'en a été distrait, et les droits s'acquittent à Yilla Roa ou tout autre endroit de la province. Pour s'assurer si les voyageurs qui sortent de Goyaz m'emportent pas des diamants et de Tor en poudre, on les visite également
(1) Voyage dams tê$ pnmncei de JNa de Janeiro, etc., I, 90.
(2) Le regiitro de Mathias Barbosa est le bareau de douane pkicé sar le chemin de Rio de Janeiro à Minas , sur la limite des deux provnees (r^yage dam k$ provincet de Moite Janeiro, etc.. t , 114).
DU MO DE S. FRAIfaS€0. 3
ao RegBtro dos Arrependidos; formalité bien absurde, puisque tes contrebandiers y échapperaient en faisant quelques pas à droite ou è gauche du' bureau de douanes. Les marchandises qui , venant originairement de Rio de Janeiro, ont eu d'abord la destination de Minas, et qui, par quelque circonstance, sont ensuite envoyées de cette province à Goyaz, payent les droits au Registro dos Arrependidos, comme si elles ne les avaient pas déjà payés à rentrée de Minas.
En arrivant au Registro , je présentai mon passe-port au commandant. Il ne visita point mes malles; mais, lorsqu'il aurait pu m'offirir une place dans sa varanda, il me laissa aller humblement sous le rancho des voyageurs, où je fus dévoré par les puces pénétrantes.
Le lendemain , au matin , il me remit une lettre pour le gouverneur de la province, et me pria d'appuyer la demande qu'il lui faisait. Il y avait trois ans que ce vieillard, son soldat et son pédestre n'avaient reçu de solde, et il suppliait le général de ne pas laisser mourir de feim lui et ses camarades.
Avant mon départ (28 mai), il inscrivit mon nom sur son registre; j'y jetai les yeux et je vis que, depuis le 19 de février, il n'était entré personne dans la province de Goyaz, et cependant cette route est celle <fa\ conduit ici de Rio de Janeiro et d'une grande partiedelaprovincedeMinas(18i9).
Après avoir quitté le Registro dos Arrependidos, je commençai à voyager dans la Serra do Corumbé e do Tocantins, suivant à peu près la direction de l'est, pour me rendre, par les villages de S. Luzia et MeiaparUe, à Villa Boa, la capitale de la province (1).
(1) Itinéraire approiimatir du Registro dos Arrepeodidos au village
Ayant monté un instant, je me trouvai sur un plateau immense, désert, généralement égal, couvert tantôt de pâturages naturels parsemés d'arbres rabougris, tantôt seulement de Graminées, de quelques autres herbes et de sousarbrisseaux. Parmi les arbres , je signalerai seulement le Solanum à fruits gros comme une pomme de calville, que Ton appelle fruta de lobo [Solanum lycocarpum, Aug. de S. Hil.), et plusieurs Apocynées , entre autres celle qu'on emploie dans le pays comme purgatif, sous le nom de tiborne [Plumiera drastica, Mart.). Tous les végétaux, «lors desséchés par Tardeur du soleil, avaient une teinte jaune ou grisâtre qui attristait les regards ; les fleurs avaient disparu, et l'aspect du pays rappelait celui de laBeauce, quelque temps après qu'on a fait la moisson. L'élégant et majestueux bority, qui s'élève dans les fonds marécageux, d^ruisait seul l'illusion. Tout le monde s'accorde à dire qu'il y a sur ce plateau un grand nombre de bëtes fauves, mais qu'à cette époque de l'année elles se cachent dans les fonds, ou l'herbe est encore fraîche. Les oiseaux étaient, lors de mon voyage, également fort rares sur le plateau , car mes gens, qui chassèrent toute une journée, n'en tuèrent que trois.
Je fis 9 legoas en deux jours sur cette immense plaine; mais je ne saurais dire si ce fut dans sa plus grande longueur que je la parcourus.
de Santa Lozia :
Du Registro dos Arrependidos k Taipa, chaumière 4 legoas.
Faxenda do Riacho Frio, ha-
bitatioD 5
SitiodeGarapa^maisonneUes. 2
Santa Lttzia , village 4
15 legoas.
A la fin du premier jour de mon voyage, je m'arrêtai à un sitio appelé Taipa (pisé) ou Sitio NofoOy bâti dans un fond marécageux , sur le bord d'une lisière de bois que traverse un ruisseau. Ce sitio, habité par deux ou trois familles , se compose de quelques chaumières construites en terre grise et couvertes, les unes en chaume, les autres avec des feuilles de horiiy (1819). Aucune n*a de fenêtre ; les portes qui en ferment Feutrée, légères et sans la moindre solidité, ressemblent à nos jalousies, et sont faites avec des pétioles de feuilles de horityy placés verticalement, rapprochés les uns des autres et attachés avec des lianes.
Fatigué par plusieurs longues marches, je passai un jour à Taipa pour me reposer et mettre de Tordre dans mes collections. Il s'en fallait pourtant que j'y fbsse à mon aise. Je partageais avec deux caravanes un rancho ouvert de tous les c6tés, et, pendant que je changeais mes plantes de papier, j'étais singulièrement incommodé par un vent trèsfort qui, depuis plusieurs jours, régnait dans ce pays élevé. Ce fut le jour suivant que je descendis le plateau. Lorsqu'on y a fait près de 5 Ugods, le terrain commence à s'incliner; mais, un peu auparavant, il devient caillouteux et d'un rouge obscur : des arbres rabougris , très-difiérents les uns des autres par leur feuillage, se rapprochent, confondent leurs branches, et le chemin parfaitement uni, qui serpente au milieu d'eux, ressemble à une allée de jardin anglais. Du plateau on descend, par une pente caillouteuse et assez roide, dans un pays plus bas, mais pourtant montueux, et bientôt on arrive à une fazenda agréablement située au-dessus du Riacho Frio, ruisseau bordé de bois : ce fut là que je fis halte.
La Fazenda do Riacho Frio (fazenda du ruisseau froid)
est assez coDsidérable pour le pays; cependant la maison du maître, couverte eu chaume, diCTère à peine de celle des esclaves. C'étaient alors de jeunes personnes et un trèsjeune homme qui la possédaient en conuonun. Mon muletier, José Marianno, vendit aux dames quelques bagatdles; mais, conformément à l'usage établi parmi les feounes honnêtes, elles ne parurent point. Le frère servait d'interméi diaire ; il portait les marchandises pour les faire voir, rapportait celles dont on ne voulait pas, et répétait les propositions des acheteuses. Mous n'étions encore qu'à 9 legoas de la frontière, et déjà José Marianno fut payé en partie avec de la poudre d'or (vol. I, 366).
Le Riacho Frio prend sa source à peu de distance de la fazenda du même nom, et se jette dans le Rio de S. Bartbolomeu, que je passai à environ 1 lieue de cette fazenda. Le S. Bartholomeu, peu large et guéable au temps de la sécheresse , ne peut être traversé qu'avec des pirogues dans la saison des pluies , et souvent alors ses eaux causent des fièvres intermittentes , probablement parce qu'ayant beaucoup grossi elles entraînent avec elles les eaux stagnantes de quelques marais.
Un peu au delà de cette rivière est un petit poste militaire où jadis on percevait des droits sur les chevaux et les bètcs à cornes qui entraient dans la province. On payait 1 ,500 reis (8 fr. 37 c.) pour chaque bœuf; mais cet imp6t exorbitant , eu égard à la pauvreté du pays, a été supprimé, et, lors de mon voyage, le poste n'avait plus d'autre utilité que de servir d'asile à un vieux soldat qui comptait quarante ans de services.
Un peu plus loin, je montai sur un morne élevé, aride et caillouteux, qui porte le nom de MorrodoÀlecrim (le morne
DU UO ]« s. rRAUCISGO. 7
da romarÎD). Le pxjs que l'on déeouvre ie sofn sommet est moQtiieux, saBs habitants, sans cultare, et alors toute la caïKpague^it dessédiée par Tardeur du soleil.
Comme je voulais, ee jour-là, veille du 1*' de juin, célébrer» avec ma petite caravane, raniiiyersaire de mon arrivée au Brésil , je ne fis que 2 li^ies. Je m'arrêtai au 5i<t6 de Garapa (1)» qui se coihpose d'une réunion de chétives maisonnettes. Le propriétaire était ailé au village de Santa Luzia pour les fêtes de la Pentecôte; mais je fus très-bien reçu par sa fenune, Ouand il arriva, il trouva toute sa chambre occupée par mes effets , et cependant il me fit un fort bon accueil. Comme les propriétaires de Riacho Frio, cet bomme possédait un petit troupeau de moutons; mais c'était uniquement .pour en avoir la laine » car ici on ne mange point la ckair deces animaux. Je vis chez mes h^ytes des couvertures qui avaient été faites avec cette laine , et je les trouvai assez fines.
Qnant À la petite fêta que j'avais voulu célébrer, quelques poulets et du punch en firent tous les frais ; je n'avais point alors à me plaindre de mes gens; ils paraissaient contents, il n'en fallait pas davantage pour me rendre aussi heureux que jepouvais l'être.
Au delà de Garapa, je montai sur un petit morne ; ensuite le chemin fut toujours parfaitement plat, quoique de
(1) Le mot garapa désigne aujourd'hui le jus de la canoë à sucre ; mais il est certainement indien, et il parait que les indigènes l'appliquaient jadis aui boissons douces qu'ils faisaient avec du miel. Voici , en effet, comment s'exprime Roulox Barro dans son Voyage au Brésil, traduit par Moreau en 1647 : « Les plus gaillards des Tapuies furent chercher du miel SMivage etdes fruits, dont ils firent un breuvage qu'on Bompie de la grappe, n (Voyex mon Histoire de» plantes tes plus remarquables, etc., \ , i90A
droite et de gauche je visse de petites montagnes. «La végétation était toujours la même, le pays également désert, les campagnes également incultes. Je passai plusieurs ruisseaux bordés d'une lisière très^étroite de bois qui conservaient une agréable verdure; ailleurs tout était sec, et il n'y avait qu'un petit nombre de plantes qui eussent encore des fleurs. EnGn, après une journée fort longue et fort ennuyeuse, j'aperçus Santa Luzia de Goyaz, village (1) vers lequel je me dirigeais.
J'avais une lettre de recommandation pour le curé; je la lui envoyai d'avance par José Marianne, qui bientôt revint me dire que l'on me préparait la meilleure réception. On achevait de célébrer à Santa Luzia les fêtes de la Pentecôte. Tous les cultivateurs des alentours étaient réunis au viUage, et, au moment où j'arrivai sur la place publique, des exercices de chevaux [cavalhada) allaient avoir lieu. Le curé, M. JoÂo Teixeira Alvarez, vint au-devant de moi, et me fit un excellent accueil. Sa maison, située sur la place, était pleine d'hommes qui attendaient que les courses cornmençassent. On servit du café et des confltures , et l'on se mit aux fenêtres. Bientôt arrivèrent une douzaine de dames; on les fit passer dans le salon [sala) qui , à l'instant même, fut évacué par les hommes , et ceux-ci restèrent tous dans un petit vestibule. Cependant les courses de chevaux ne tardèrent pas à commencer. On avait tracé sur la place , avec de la terre blanche, un grand carré autour duquel étaient rangés les, spectateurs debout ou assis sur des bancs. Les cavaliers portaient l'uniforme de la garde nationale [mUi-
(1) PoHL {Reise, l, 279) doone à Santa Luzia le titre de petite ville. Ce n'était certainement qu'un village (arraia<) lorsqu'il y passa ; c'en 4>tai( encore un en 1832, mais on en a fait une ville de t832 à 1836.
DU RIO DE S. FftàNClSCO. 9
cta) ; ils avaient an c«»que de carton sur la tète , et étaient montés sur des chevaux ornés de rubans ; ils se bornèrent k parcourir la place en diflEérents sens, et, dans le même temps, des hommes également à cheval, masqués et déguisés de mille manières, faisaient des farces à peu près semblabies à celles de nos paillasses. Pendant ce spectacle assez monotone, je causais avec le curé, et je ne tardai pas à reconnaître qu'il l'éunissait de rinstruction à beaucoup d'amabilité. Quand les exercices furent finis, chacun se retira , et les dames rentrèrent chez elles. Sans une circonstance extraordinaire, des Brésiliennes de Tintérieur ne se* raient certainement pas sorties de jour pour aller ailleurs qu'à réglise. A peu près comme celles de Minas (1), ces femmes s'avançaient aussi lentement qu'il était possible , enveloppées dans leurs longues capotes d'étoffe de laine , un chapeau de feutre sur la tète^ toujours à la file, jamais denx ensemble, roides comme des piquets, levant à peine les pieds , ne regardant ni à droite ni à gauche , et répondant tout au plus par un signe de tète bien léger aux saints qu'on leur faisait.
Le lendemain, le curé fût très-occupé ; il confessa une foule de cultivateurs qui appartenaient à sa paroisse, mais qui demeuraient à plusieurs journées du village. Ces hommes n*y venaient qu'une fois l'année, et, pour se confesser et faire leurs pâques, ils profitaient de l'occasion des fêtes de la Pentecôte, qui se célèbrent, dans le Brésil, par des réjouissances et avec beaucoup de solennité. J'aurais pu me remettre en route presque aussitôt après mon arrivée; mais depuis si longtemps j'étais privé du plaisir de causer avec
(1) Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro, etc., 1, ri2.
10 ¥OYA0E AV\ SOOBGES
oo homme instruit, que je me décidai à proloii^er mon séjour à Santa Luzia pour jouir de la sodi^ du curé. M. Mm> Teixeira Alvarez entendait le latin, le français , 1* italien «t l'espagnol ; il connaissait la plupart de nos bons auteurs du ^ècle de Louis XIV et possédait une bibliothèque choisie de plusieurs centaines de volumes, ce qui , dans ce pays, était une grande rareté. Non-seulement il avait des connaissances , il était bon et aimable, mais il offrait , dans le clergé brésilien, une exception remarquable; il éttit pénétré du véritable esprit de ses devoirs. Il avait coutume de foire des prônes tous les dimanches; il s'attacfaiàt surtout à inspirer à ses paroissiens F amour du travail et usait de toute son influence pour les déterminer à abandouner leurs pratiques vicieuses d'agriculture. Un missionnaire capucin, dont je parlerai plus tard, avait passé quelque temps avant moi par Santa Luzia. Le curé l'avait retenu trois mois chez lui ; il lui avait fait foire une mission et l'avait engagé à prêcher surtout contre Toisiveté. Le missionnaire était entré dans les vues du pasteur; il avait è^ extrêmement goûté des habitants du pays, et leur avait donné plusieurs idées utiles sur la culture des terres et quelques arts indispensables. Les travaux apostoliquesde M. Joâo Teixeira Alvarez ne restaient point sans fruit , car il y avait , assurait-on, plus d'union et de bonne foi à Santa Luzia que dans les autres parties de la province de Goyaz ; les mœurs y étaient meilleiu*es et le concubinage moins ordinaire (1).
(1) Le général da Guuba MaUo« dit que, ldrsqii*ii visita S. Liuia en 1823, pour y passer une revue, il en trouva les hiJiitants beaucoup plus civilisés que toute la population qu'il avait vue depuis Barbacena, et il attribue à leur excellent pasteur cette heureuse différence. Ce dernier lui coDimuDiqua , ajoute-t-il , un très-bon mémoire sur la justice de
' La paroiflêe dont Stnta Luzia dQ Goyai (1) (arrmal de Sania Luzia) eA le chef-lieu comprend (1849) une population de 3 à 4,000 âmes disséminées sur une surface de 50 legoas de lon^eûr et^ dans la plus grande largeur (2). De cette paroisse dépendent deux succursales, 5. Antenio dos Montes ClaroSj dont je parlerai bientôt, et Nossa Se*nhora da Abb€ulia^ au village de Cùuros (3).
Très-agréablement situé sur le penchant d'un coteau, au-dessus d'un vallon assez large, Santa Luzia s'étend pa^ rallèlement à la rive droite d'un ruisseau appelé Corrego de SanUi Luzia (4), qui coule au fond du vallon. Dans sa largeur, t2e village est divisé, en deux parties inégales, par un autre ruisseau, qui, beaucoup moins considérable que le premier, le grossit de ses eaux.
Extrêmement étroit, le village de iSanta Luzia s*élarglt pourtant vers le milieu de sa longueur. Là se trouve une place presque carrée, où a été bâtie l'église paroissiale, assez grande, isolée comme le sont, en général, les édi-
S. Luzia ÇtHn,, I, t66 ; n , 159). U n'est pas à Aa connaissance que cet écrit ail ^té pubUé.
(1) Le nom de Santa Lwtia se retronTe dans plusieurs parties du Brésil. Je n'ai pas besoin de dire qu'il ne faut pas, avec un touriste français, écrire San^Lucia (Scz., Souv., 273).
(2) Luiz Antonio da Silra e Sousa dit que le district de S. Luzia est borné, au levant, par le julgado de S. Rumîo, qui dépend de Minas; au couchant, par celui de Meiaponte ; au midi , par la justice de Santa Cruz, éloigné de 10 legooê du chef-lieu du district; au nord, enfin, par celle de Trahiras , distante de 34 legoas , également à partir du village de s. Luzia {Mem. estai,, 36).
(3) Ce village, fort misérable, a été bâti sur le plateau qui termine le commencement de la Serra do S. Francisco e do Tocantins.
(4) Pohl ne parle que d'un ruisseau et lui donne le nom de lUo Veriftelho.
fices religieux dans ce pays et à Minas, passaMement ornée à rintérieur, mais sans plafond. Ontre l'église paroissiale {Santa Rita), il en existe encore une à chacune des deux extrémités du village. L'une , celle de Nossa Senhora do Rosario (Notre-Dame du Rosaire), avait été construite par les nègres, dans le temps où Ton trouvait de Tor en abondance aux alentours du village; aujourd'hui que le nombre des noirs a beaucoup diminué et que tous ceux qui restent encore, libres ou esclaves, passent leur vie dans l'indigence, leur église tombe en ruines. La seconde église avait été commencée peu de temps avant mon passage, et on la continuait malgré la pauvreté extrême à laquelle ^ient réduits les habitants de Santa Luzia (1); tant les Brésiliens de l'intérieur sont entichés (1819) de la manie de construire des temples inutiles , manie qui , de l'aveu mènie des prêtres éclairés, n'a d'autre fondement qu'une vanité puérile.
Il ne faut pas juger des villages du Brésil par les nôtres, qui, en général, n'offrent qu'une triste réunion de chaumières et des rues fongeuses. La plupart des villages de Minas et de Goyaz, qui doivent leur origine à des mines d'or, ont dû être charmants dans le temps de leur splendeur, et Santa Luzia a certainement été l'un des plus agréables : ses rues sont fort larges et assez régulières; ses maisons, au nombre d'environ trois cents, sont, à la vérité, construites en bois et en terre, et plus petites, plus basses que celles des villages que j'avais traversés jusqu'alors; mais toutes sont couvertes en tuiles, crépies avec cette terre blanche qu'on nomme tabatinga dans l'intérieur du Brésil , et quel-
^1) Elle Datait pas encore achevée en 1823 (Mat., Ilin., I, 166).
DU RIO DE S. FRANCISCO. t3
ques-unes ont à leurs fenêtres des carreaux faits avec du talc aussi transparent que le verre (1).
Des mineurs de Paracatû furent, à ce qu'il parait, les premiers qui vinrent s'établir (4746) à Santa LuEia (3); ils y trouvèr^t en abondance de Tor d'une très-belle couleur au titre de 23 carats et même davantage : bientôt il se forma, dans cet endroit, une réunion considérable d'habitants, et le village de Santa Luzia devint (1757) non-seulement le chef-lieu d'une paroisse, niais celui d'une des justices (jtd* gados) de la cotnarca du sud. Les travaux des premiers colons sont suffisamment attestés par les terrains bouleversés qu'on voit sur le bord des deux ruisseaux et tout autour du village. Cependant il arriva ici la même chose que dans un« foule d'autres lieux. D'abord on tira de la terre tout l'or que Ton pouvait extraire sans peine; mais les mineurs dissipaient sans prévoyance le résultat de leurs recherches, et lorsque des travaux plus considérables devinrent nécessaires, lorsque l'on commença à éprouver le besoin d'eau et de machines, les fonds et les esclaves manquèrent à la fois : un grand nombre d'habitants s'éloignèrent, et leurs maisons aujourd'hui désertes tombent en ruines. A l'époque de mon voyage, il n'y avait pas à Santa Luzia une seule personne qui s'occupât en grand du travail des mines, et c*est à peine si quatre à cinq nègres créoles allaient encore chercher des paillettes d'or dans les ruisseaux. Ces hommes en ramassent, au temps des pluies, pour environ 4 vintens (93 3/4 cent.) par jour; mais, pendant la sécheresse, ils
(1) Ce Ulc se trouve sar la paroisse de S. José , Tane de celles de la comarca du nord.
^2) Pixarro et Pohl s'accordent à indiquer le nommé Antonio Bueno de A/evedo comme le fondateur de Santa Luxia.
oBt quelquefois de la peine à en réunir pour i vintem (23 7/i6 cent.). Aujourd'hui, à Ferception d'un petit nombre d'ouvriers et de marchands, tous les habitants de Santa Luzia cultivent la terre et ne viennent au village que les dimanches et les jours de fftte ; aussi , pendant la semaine, ne voit-on personne dans les maisons ni dans les rues. La découverte des mines d'or a eu V inconvénient de jet^, loin des cAtes et de la capitale, une population considérable qui , maintenant que les mines sont épuisées on ne poivraient plus être exploitées sans des avances considérables, tombe dans la plus grande indigence (i).
Comme Santa Luzia est situé dans un pays élevé, ses alentours sont favorables nou-seulement aux divers genres de culture usités chez les Brésiliens de Tintérieur, mais encore è celle des plantes d'origine caucasique, telles que le froment (2) et surtout les cognassiers. Mais il serait inutile que les colons plantassent du maïs, des haricots, du riz plus qu'il ne faut pour nourrir leur famille ; car, excepté pendant les années de disette, comme celle où je voyageais dans le pays, ces denrées ne peuvent trouver aucun acheteur. Les principaux articles qu'exportent les habitants de Santa Luzia sont des peaux de b^tes sauvages, quelques
(1) « SanU Luxia Ta en déclinant^ dit Mattoe (Ittn,, 1, 166), depuis qae « lûB cararanes ont cessé de ^sser par les regUiros dos ArrependidoB « et de S. Marcos » ( ponr prendre le chemin appelé Picada do Coneio de Goyaz). Ce yiUage était tombé dans la pins triste décadence bien longtempe avant qu*on eût songé à faire le nouveau cbemin ; mais ses misères doivent avoir augmenté encore, s'il est possible, à présent que les caravfnes ne le traversent pins.
(2) M. Pohl dit que Ton ne cultive pas le froment h S. Luzia ; il aura probablement mangé, à Villa Boa, du pain fait avec du blé recueilli sur le territoire de cette paroisse.
cuirs, et surteut 4es eonfitores de ooings excellentes qui vont jusqu'à Eio de Janeiro. Cest T éducation du bétail qui fait actuellement la ressource la phis s&re des cuHivateurs de Santa Luzia» et ils n'en retiient pas non plus de grands avantages, non-seulement parce qu'ils ne peuvent se dis^ penser de donoer du sel à leurs bêtes à cornes s'Hs veulent les conserver (i), mais bien plus encore parce qu'ils sont trop âoignés des marchands pour que ceux-ci Viennent les leur ac^ter. Ha les conduisent à Bambuhy et à Forroiga (2) ou, si loin de leur pays, ils sont forcés de vendre aiit prix qui leur aant offerts, et il est facile de sentir que de teh voyages uto peuvent être entrepris que par les propriétaires qôi jouissent encore de quelque aisance.
À la vérité , la terre fournit abondamment tout ce qui est néeeswreà la nourrîtnrefrugale desctaittvateurs ; ils se vêtent babitaellement avec les tissus grossiers de coton et de laine qui se faboquenl dans leùrsmaisons ; le sel mêmeleur coûte peu de chose, parce qu'ils l'échangent à S. Rumâo contre le sucre et le tafiar de leur pays; ils ne connaissent aucune de ces oottunoditésqui, pour nous, sont devenues des besoins, et knrs maisons, même' les plus soignées, n'oifrent guère d'autres meubles que des bancs de bois et des tsfbquneta couverts avec un cuir. Cendant, quoiqu'il y ilit de^ mines de fer dans leur voisinage, ils acbèfent tout ce^ lui dont ils ont besoin; il n'est aucun homme qui ne
(1) C*est ce qu'on est également obligé de faire à Blinas, à mein^ que le terrain ne soft sal]pètré (yoyez mes deox Kelalions de voyage déjà pnhliée»).
(2) Gomme on Fa va an ehap^re intitiilé. Suite du VQyû$ê à Ic^ source du S. Francisco. ~ Les villages de Formiga et de Piumhy, Foroiigà est sitaé dans le lermo de Tamanduà , province de Minas Geraes. Bambidiy eM peo éloigné de formiga.
1<> VOYAGE AOX SOURCES
veuille avoir un vêtement propre pour les jours de f%te, aucune feniEie qui ne désire porter une robe d'indienne, un collier, des pendants d'oreilles, un mouchoir de mousseline , une capote de laine, un chapeau de feutre, et la vente de ces objets, qui sont ici à des prix exorbitants, suffit pour tirer du pays le peu d'or et de numéraire qui y circule encore. Déjà il n'y a plus à Santa Luzia qu'un très-petit nombre de boutiques mal garnies; tout s'acliète à crédit. Les journaliers ont la plus grande peine à se faire payer, quoique leur salaire ne soit que de 600 reîs (3 f. 75 c.) par semaine; et des nègres créoles me disaient qu'ils aimaient mieux recueillir dans le ruiaseau de Santa Luzia un seul vintem d'or (0 f. 23 i/2) par jour que de se louer pour 4 vintms (94 cent.) chez les cultivateurs, qui s'acquittent en denrées dont il est impossible de se défaire. Certains colons sont tombés dans une si grande indigence, qu'ils restent des mois entiers sans pouvoir salerleurs aliments, et, quand le curé fait sa tournée pour la confession pascale, il arrive souvent que toutes les fcanmes d'une même famille se présentent l'une après l'autre vêtues du même habillement. La paresse a beaucoup contribué à faire tomber dans la misère les cultivateurs de cette contrée; mais la misère qiii les abrutit et les décourage doit nécessair^nent, à son tour, augmenter leur apathie : celle-ci est arrivée, chez plusieurs d'entre eux, à un tel degré, que, pouvant disposer à peu près de toute la terre qui leur convient, ils n'en cultivent pas même assez pour leurs besoins. J'ai tracé la peinture fidèle des maux de ce pays; dans le chapitre précédent, j'ai indiqué les remèdes qui m'ont paru les moins inefflcaces : puisse ma faible voix être entendue et l'administration s'occuper enfin, avec quelque bienveillance, d'un
peuple dentelle ne semble s'être souvenue, jusqu'ici(i8l9), que pour le pressurer!
Quand je voulus partir de Santa Luzia , pour me rendre au village de Meiaponte , et de là à Villa Boa , le bon curé me dit qu'il pouvait y avoir environ 6 legoas et demie du cbef-lieu de sa paroisse à la halte la plus voisine, et, comme cette marche eût été extrêmement longue pour un seul jour, il me décida k me rapprocher de 1 lieue et demie, en allant coucher à sa maison de campagne (1).
Depuis la ville de S. Joâo del Rei, je n'avais vu que des fazendcut presque toutes mal tenues ou des sitios plus misérables encore; la chacara (2) de S. Joao Evangelista était Yéritablement une maison de campagne. Située sur une pente douce, au milieu d'un campo, elle se composait d'un bâtiment commode et d'un vaste jardin arrosé par un ruisseau. Ce jardin contenait principalement une plantation de cotonniers, une autre de bananiers, un petit champ de cannes à sucre et des caféiers qui, contre l'usage du pays, étaient alignés avec une parfaite régularité. J'y vis aussi des
(1) Itiiiéraire approiimatif du yiHagc de Saota Luzia à celui de Meiaponte :
De S. Luzia à S. Joao Eyangelista, maison- de campagne. 1 1/2 Icgoa.
» Ponte Âlta, habitation 5
— S. Antonio dos Montes Claros , village. . . 3 1/2
— Fazenda dos Macacos, habitation 3
— Lage , en plein air, sur le bord d*nn ruis-
seau 4
— Corumbâ , village 3
— Meiaponte, village 3
33 legoas.
(2) Le mot ch€icara indiquait, chez les Indiens, leurs mesquines plantations , et , par une singulière extension , les Portugais-Brésiliens l'ont transporté aux maisons de campagne les plus élégantes.
18 VOTAOE AUX SOURCES
cognassiers, des pommes de terre qui réussissaient fort bien et des melons presque aussi bons que ceui de France. A l'aide du Traité de la culture des terres de Dobamel, le curé avait fait faire une charrue dont il se servait pour cultiver des terres dont s'était emparé le coptm gordura. Les colons du voisinage avaient tous prétendu que la canne à sucre ne viendrait point dans T endroit découvert ou il l'avait plantée ; mais sa terre avait été préparée avec la diarrue, il y avait fait mettre un peu de fumier, et la canne était devenue superbe. Le curé avait aussi fait faire un joug différent de ceux du pays et des herses ; enfin il élevait des bètes à cornes, et avec la laine d'un troupeau de moutons assez considérable on fabriquait, dans sa maison , des chapeaux dont il trouvait un fbcile débit (1).
Sa fomille, qu'il soutenait, était fort nombreuse : outre sa mère, il avait encore chez lui des sœurs, plusieurs nièces, un frère estropié, et sa maison de campagne était un asile qu'il voulait leur laisser; mais son plan avait encore une utilité plus générale. Ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire , le nombre des jeunes gens est, dans ce canton, beaucoup moindre que celui des jeunes filles , et celles-ci
(1) Si Ton pouT&it décider les mendiants valides (voyez le chapitre suivant) et les vagabonds (vadios) h travailler, le canton de Santa Xazia serait très-propre h TétaBlissement de quelques fabriques ; car, dans les années communes, les vivres y sont à des prix très-modiques, ce qai est la conséquence nécessaire du peu de rapports qu'entretient ce pays avec les autres contrées, de la fertilité du sol et de la rareté de Targent. La farine, le rii, le ricin s'y vendent (1819) 600 reis (3 fr. 7^) Talqueire , et Talqueire de ce pays est d*un tiers plus grand que celui de Minas , qui lui-même est plus grand que celui de Rio de Janeiro ; le maïs se paye 900 reis (1 fr. 87) Talquiere, le. sucre 1,500 reis <9 fr. 37) Tarrobe (14 kilog. 7 hectog.), le lard 1,800 reis (11 fr. 2&) Farrobe, la viande fratr che 600 reis (3 fr. 75), la sèche 1,500 reis (» fr. 37).
DU aïO DE s. FRANCISCO. 19
se trouYent exposées à tous les dangers de la misère et de la séduction. M. Joâo Teixeira avait le projet de faire de sa chacara une maison de retraite non-seulement pour ses nièces et ses sœurs y mais encore pour les jeunes personnes bien nées qui voudraient se joindre à elles. On devait y mener une vie commune en suivant une règle fixe y mais sans prononcer aucun vœu; les exercices devaient être trèsvariés et le travail en faire la base principale.
Il y a déjà longtemps que mon ami le docteur Pohl a payé un juste tribut d'éloges au curé de Santa Luzîa. J'aurais été heureux de m' unir plus tôt à lui ; de tristes circonstances ne me l'ont pas permis. Si ces feuilles peuvent tomber entre les mains de M. Joâo Teixeira Alvarez, il verra que les deux étrangers qu'il a reçus sous son toit ont conservé le souvenir de ses vertus , et que les hommes honnêtes de tojates les nations, unis par les liens d'une douce fraternité, savent se comprendre, s'estimer et s'aimer. Si la Providence a enlevé ce digne pasteur à son troupeau , que nos louanges, après des motifs plus élevés, excitent ses confrères et ses successeurs à suivre son exemple!