CHAPITRE XXVni
LA CASCADE DE FUIBÎAS. — LE MO DAS VELHAS ET l'aLDBA DE SANTA ANNA. — LE VILLAGE DE PARINHA PODIE. — PASSAGE DU EIO GRANDE.
Paxenda dos Furnas; U cascade qui l'aToisinc— kisecles malfaisaiils.— Poussière rouge.— Le Rio dos Velha$,—\jt détachemeotcaotonoé surle bord de cette rivière. — Droits de douaue. — Ordre doooé au commaDdaot du détachement de quitter le pays; coos^queoces de cet ordre.— Ud petit tyran.— Aldea de Santa Anna; sa position; ses maisons; son histoire. — Portrait des vieilles Indiennes. — Apathie des Indiens. — DoNÂ Mimu RosA. Difficulté qu'a Fauteur pour obtenir quelques mots de la langue des Cbicriabàs. Vocabulaire de cette langue. Elle est éminemment systématique. Un certain mode de prononciation caractérise la race américaine. — Description d*un paysage. — Passage du Rio das Yelhas. — Pays situé au delà de cette rivière. — Silio da Rocinha. — Changements de domicile. — Idées religieuses de Marcellino. — Halte en plein air sur le bord de ÏUberava Verdadeku. Un vieillard. — Une caravane. Goût des Erésiliens pour le coomieroe. — Journées extrêmement chaudes succédant à des nuits froides. — Tejuco. Inconvénient des ranchos. — Lanhoio. — Aspect du pays situé au delà de ce lieu. — Le village de Farinha Podre, Sa position. Ses maisons. Son église. Son histoire. Les terres de ses alentours très-favorables à la culture et aui troupeaui. Son avenir. — José Marianno malade. — L^auteur souffre beaucoup de la piqûre des chiques.— Les cultivateurs de Farinha Podre. — Pays situé au delà de ce village. — Guarda da Passe. Moyens curatifs.— Pays charmant situé au delà de Posse. — Le Rio Grande. Ses bords. Leur insalubrité. Comment on le passe. — L'auteur entre dans la province de S. Paul.
De TAIdea de Boa Vista, je me rendis à la Fazenda das Fumas (rhabitation des grottes), la seule depuis Casados
qui eût quelque importance (1). On y voyait un très-grand rcmcho; elle possédait un moulin à sucre, et là se fabriquait tout le tafia (cachaça) qui se débitait dans les environs, principalement dans les aldeas,
La sucrerie de Furnas est située au-dessus d'une vallée profonde où coule le ruisseau qui porte son nom (Ribeirâo dos Fumas ) et qui est un des affluents du Rio das Ve- Ihas (3] ; elle n'est qu'à 4 lieue et demie portugaise de Boa Vista ; mais je n'avais pas voulu faire une marche plus longue, pour avoir le temps de visiter une cascade dont on parlait beaucoup et qui tombe à quelques centaines de pas de l'habitation.
Je pris avec moi José Marianno, ety traversant des bols touffus, embarrassés d'épines, nous descendîmes dans le vallon. Parvenus au pied des mornes entre lesquels coule le Ribeirâo das Furnas , nous fûmes obligés de marcher dans son Ut, afin d'éviter l'épais fourré qui couvre ses deux rives. Il avait fallu que je me déchaussasse; mais , peu accoutumé à aller pieds nus, j'avançais sur les pierres glissantes et anguleuses du ruisseau avec d'autant plus de peine
(1) Itinéraire approximalif de la Fazenda das Furnas au Rio Grande : De la Fazenda das Furnas, au
Registre do Rio das Velhas, douane 3 legoas.
Sitio da Rocinha, maisonnette 1
Uberaya Verdadeira, chaumière 3
Tejuco , habitation 5
Lanhoso, aldea presque abandonné 3
Farinha Podre, village 3
Ouarda da Posse, poste militaire 4
Rio Grande , rivière 3
25 legoas.
(2) Cazai, Corogrefla, I, 224.
qae les puces pénétrantes m'araient mis les doigts des pieds en très-maufais état. Après une raardie de quelqQes minutes, nous arrivâmes cependant an pied de la cascade.
Là est une espèce de salle formée, d'un oAté, par des rochers à pie qui s'étendent en hémicycle, et, de l'autre, par des bois serrés et touffus. Au fond de rhémicyde, en tirant un peu vers la gauche, le ruisseau se précipite avec rapidité d'une hauteur de iO braças (44 mètres] (1), en produisant un bruit qui s'entend de très-loin . Ses eaux, dans leur chute, forment une belle nappe Idandie et écu* meuse, et, en outre, trois jets latéraux moins considérables ; elles sont reçues dans un bassin presque circulaire, et de là elles s'écoulent rapidement sur un lit pierreux, encaissées entre des mornes presque à pic et couverts de bois.
Le bassin circulaire où tombent les eaux de la cascade est entouré d'un gazon épais formé de mousses, de fougkes et de Graminées, dont la verdure est sans cesse entretenue par la rosée fine et abondante qui s'échappe de la cascade. Des Bégonias d'un rose tendre, ime petite espèce de Lobélie à longue corolle d'un rouge orangé, un Gesneria aux fleurs brillantes et cramoisies fleurissent çà et là au milieu
(1) FTayant point mesaré celte casctdeJ'emprunteàCaaaletàPizarro le chiffre qve j'indique (Cor., 350. — Mem., IX, 224). Eschwege compte seulement 50 pieds , et , comme il se servait du pied anglais, qui était devenu une mesure brésilienne, ce serait seulement 15",235. Il est fort possible que ce nombre soit trop faible ; mais , d*an autre côté , je serais tenté de croire qu'il y a quelque exagération dan» celui qu'admets tent Cazal et Pizarro. Au reste , les trois auteurs que je viens de citer consacrent à peine quelques lignes à la jolie cascade de Fumas , et les deux derniers , qui n'avaient pas eu occasion de la visiter, en parlent , comme on le verra bientôt, d'une manière assex pea exacte.
de ce» gazons. Les arbres qui s'élèvent plus loin forment, comme je l'ai dit, un épais fourré d'une verdure qui me charma d'autant plus que partout ailleitfs les végétaux ligneux étaient à demi dépouillés de leurs feuilles et que les pâturages 9 desséchés par l'anteur du soleil, n'offraient plus qu'une couleur grisAtre.
Derrière la cascade, les rochers, dans le tiers de leur hauteur, à partir du sommet, sont nus, entièrement à pic et laissent apercevoir leur couleur noirâtre à travers la nappe argentée qui tombe avec fracas. Au tiers de leur hauteur, ils se creusent pour former une grotte irrégulière et peu profonde^ tapissée de fougères ; fins bas en- Gn, ils sont encore nus et noirâtres comme ui sonmiet. La blancheur éclatante des eaux de la cascade et cette zone irrégulière de verdure qu'on découvre derrière elle, entre des rochers noirs, produisent l'effet le plus agréable et le plus pittoresque (1).
Les rochers noirs et à pic de la cascade s'étendent à sa gauche, et là, au-dessous d'eux, le terrain s'incline en formant une pente rapide. A l'endroit où celle-ci commence est une rangée d'arbrisseaux serrés les nns contre les autres, qui cachent la base des rochers, et du milieu de ces arbrisseaux s'élèvent quelques Palmiers dont la tige, aussi
(1) Cazal dit qae des oiseiMix de di?enses espèces ooDstruisent leurs nids dans les cavités du rocher et élèvent leurs petits hardiment et à la vue de tout le monde , malgré le fracas que fait la cascade en se précipitant. Je n'en ai pas aperçu un seul, et je doute que Tabondante rosée qui tombe sans cesse dans la grotte permette à aucun animal de Thabiter. On voit , par ma description, que Pizarro s*est également trompé quand il assure que Teau disparaît immédiatement après sa chute, pour se remontrer h quelque distance.
grêle que celle des Bambous, se temuDe par un panache élégaut de Teuilles recourbées.
Nous sortimes de l'espèce de salle où tombe la cascade, eu grimpant, à droite, au milieu des arbres qui couvrent le terrain et en nous accrochant à leurs branches. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que nous parvînmes à l'endroit où le torrent se précipite.
Tant que nous étions restés au pied de la cascade, nous n'avions été tourmentés par aucun insecte; mais, à peine rentrés au raneho^ nous fûmes entourés d'une nuée de borrachudos.
Pour pouvoir rester en place et écrire, il me fallait plus de courage peut-être que pour supporter une douleur vive. Pendant longtemps, nous n'avions pas eu à nous plaindre des puces pénétrantes; mais, depuis Santa Cruz, nous en étions assaillis presque partout où nous nous arrêtions : personne, dans ce pays, ne se donne la peine de balayer son ranchoy et ces insectes, comme on sait, pullulent dans la poussière.
La route descend dans le vallon où coule le Ribeirâo das Furnas, et, en partant de la fcizenda, j'eus encore le plaisir d'admirer la cascade.
Au delà de Fumas , comme entre Boa Vista et cette sucrerie, la terre est d'un rouge foncé, et, à mesure que nous avancions, nous faisions voler des tourbillons de poussière qui salissaient tous nos vêtements. La sécheresse continuait à être ex^ssive, et, à rexce[>tion des gabirôbas (1) et de quelques autres Myrtées, toutes les plantes des campos étaient sans fleurs (9 septembre).
U) Toutes les petites espèces de Psidium à baies arrondies portent
À S legoas de Furnas, nous passâmes par YAldea de Santa Anna. Ayant fait encore environ 4. lieue > nous entrâmes dans m bois assez épais, et, après être descendus pendant quelques minutes, nous arrivâmes au Rio das Velkas et au bureau de douane placé sur ses bords (Regisiro 4o Rio das Velhas). Cette rivière, qu'il faut bien se garder de confondre avec une autre du même nom, Tun des affluents du S. Francisco , prend sa source ay versant occidental de la Serra do S. Francisco et da Paranahyba, dans le voisinage de Desemboque, et se jette dans le Paranahyba (1).
A Tendroit où y aboutit la route de Goyaz , elle peut avoir, dans les grandes eaux, la même largeur que le Loiret quelques centaines de pas' au-dessus du pont d'Olivet , et on la voit serpenter et fuir entre deux coteaux couverts de bois. Lorsque j'arrivai sur ses bords, de longs bancs de rochers plats et raboteux s'élevaient au-dessus de ses eaux et en augmentaient la rapidité. Sur la rive droite était un petit bâtiment qui servait de logement aux militaires du poste (quartel); on voyait autour quelques maison nettes ^ et plus loin, devant Tendroit où Ton s'embarque {porU))^ se trouvait un rancho destiné pour les caravanes. De l'autre côté de la rivière, on avait aussi construit un rancho ^ et çà et là s'élevaient quelques petites maisons, parmi lesquelles on distinguait à peine celle de l'employé civil (fiel).
le nom de gcUHrôbas, et Ton appelle araças celles dopt le frait a la forme d'ane poire.
(1) Laiz d'Âlincourt place sa source dans la Serra da Canastra {Mem. Viag., 67), Milliet et Lopes de Monra dans les Serras da Pindahiba et da Marcella ( Otrr., II , 671). La Serra da Pindahiba serait , sans doute , iinc portion do la Serra do S. Francisco c da Paranahyba.
Lorsque j'arrivai , le commandant du détachement, qui avait le grade A'alferes (sons-lieutenant), était de Tairtre côté de la rivière. J'allai le trouva; je lui présentai ma portaria et le priai de me donner la p^nnission de faire décharger mes effets au quarUl. Il me l'accorda de la meilleure grAce du monde, et j'eus enfin le bonheur de l<^er dans une maison, de passer quelques instants sans être tourmenté par les borrachudos et les autres insectes.
Le détachement cantonné au Rio das Ydhas se composait de dix-sept soldats du régiment de Minas; mais il n'en restait guère que six à huit sur le bord de cette rivière : les autres étaient répartis entre les différents postes des Julgadqs d'Araxé et de Desemboque, tels que le Paranabyba, le Rio Grande, etc. Ceux du Rio das Vdhas étaient chargés de visiter les passe-ports des voyageurs, de s'assurer si les caravanes venant de Goyaz n'emportaient point avec elles de l'or ou des diamants, et, en cas de besoin, de prêter main-forte à l'employé civil [fiel). Ce dernier recevait le péage qui s'élevait à 75 reis (46 centimes) par p^^enne et 100 reis (1 franc) par cheval ou mulet. C'était aussi lui qui devait toucher les droits dus sur les marchandises qui allaient de S. Paul à Goyaz ; mais, pour favoriser les négociants qui sont si longtemps sans vendre, on leur permettait de laisser entre les mains du fiel une obligation du moBtant de la somme dont ils étaient redevables : ils s'acquittaient entre les mains de l'administrateur du lieu où ils avaient vendu; ils prenaient un reçu, et, quand ils repassaient par le regùlro pour retourner à $. Paul , ils pré^eotaient ce reçu et reprenaient leur obligation. On ne faisait payer au Rio das Velhas que les marchands dans lesquels on avait peu de confiance.
DU iUO 1>£ S. FRANCISCO. 281
Avant la rémrion des justices d'Araxà et de Desemboque à la province de Minas, le pays de Goyaz s'étendait , comme on sait, jusqu'au Rio Grande, qui aujourd'hui sépare la première de ces provinces de celle de S. Paul. Ce fut donc sur le bord du Rio Grande que, dans Torigine, fut placé le bureau des douanes ; mais, a c^te époque, les environs de ce fleuve étaient pestilentiels et sans habitants, et, à l'exception d'un seul, tous les soldats qu'on y avait cantiMinéâ moururent. Pour cette raison , on transporta ta douane sur les bords du Rio dus Yelbas; cependant, comme ceux du Rio Grande étaient > lors de mon voyage , moins déserts et moins malsains qu'autrefois, il paraissait qu'on avait ravie de rétablir les choses dans leur état primitif.
Il y avait à peine qudques minutes que j'étais au quartel lorsque le commandant reçut l'ordre de partir avec son détadiement poor VHla Rica (Ouro Preto) , et de remettre le poste è des soldats de la garde nationale (mUician&s) qui devaient venir de Paracatu. Un de ces derniers était déjà arrivé et avait annoncé les autres. Le commandant fut désespéré de ce changement, qui n'avait d'autre but que de faire participer sa troupe à je ne sais queh exercices. Les militaires du régiment de Minas, ainsi détachés à de grandes distances, ne sont ordinairement changés qu'au bout de quelques années (1819); ils forment des espèces d'établissements, et, quand on les remplace, ils cèdent à leurs successeurs leurs provisions et les objets qui composaient leur ménage. Se fiant sur cette coutume, le commandant du Rio das Yelhas avait appelé auprès de lui sa famille, qui était fort nombreuse, et, après avoir formé une plantation, il venait d'en récolter les produits ; il trouvait dur d'être forcé de faire, avant le temps, les frais d'un voyage de plus
de 100 lêgoas et de tout abandonner sans ))ouvoir Mre indemnisé par son successeur , car il allait être remplacé par des gardes nationaux qui , au bout de trois mois, deraieot eux-mêmes Tétre par d'autres.
Ce n'était point sans quelque raison que cet officier était mécontent ; mais les pauvres gens qui allaient prendre sa place avaient, en réalité, bien plus de motife pour se plaindre. Tous, en effet, étaient des hommes mariés, gens de métier ou agriculteurs, qui avaient à peine de quoi vivre dans leur maison , et pourtant, sans leur accorder aucune indemnité de voyage, aucune solde, quoique ce soit pour leur nourriture, on les obligeait de passer trois mois à plus de 40 legoas de chez eux et de faire un service auquel ils n'étaient nullement accoutumés 1 Ces pauvres gens seront certainement morts de faim, s'ils n'ont pas volé ou si les colons du voisinage ne sont pas venus à leur secours. Cependant la soumission des Brésiliens aux ordr^ supérieurs • était telle à cette époque, qu'aucun des gardes nationaux qui avaient été désignés par leurs chefs n'aura manqué, j'en suis bien sûr, de se rendre à son poste.
Mais queUe triste influence aura eue sur les Indiens ce changement fftcheux! Ils devaient naturellement trouver des protecteurs dans les militaires du régiment de Minas, gens bien élevés, pleins de raison, accoutumés à la discipline, étrangers au pays. Les miliciens, au contraire, hommes grossiers, ignorants, imbus de préjugés , comme le sont, en général , les colons de la comarca de Paracatu, et, de plus, dépendants, par leiu* triste position, des cultivateurs du pays , auront nécessairement soutenu ces derniers contre les habitants desaldeas.
. Dans les pays déserts ou la police devient impossible^
OÙ ies lois n'ont presque plus d'action, certains hommes, par leur audace, leur intelligence ou leur fortune, prennent sur leurs voisins un grand ascendant et* deviennent de véritables tyrans. Lorsque d'Eschwege arriva, en 1816, dans ies aldeasy yn de ces petits souverains, dont les ordres avaient souvent plus de valeur que ceux du gouverneur lui-mèmç, soumit au colonel allemand un plan qui ne tendait rien moins qu'à chasser peu à peu les Indiens de leur district, afin qu'on p&t partager leurs terres entre les Portugais. D'Eschwege repoussa avec indignation le projet qu'on hii communiquait, et assura Fauteur qu'il ferait tout ce qui dépendrait de lili pour en empêcher l'exécution. Mais le départ des militaires de Minas laissait le champ libre à ce personnage, et, en 18S1, les Indiens de la partie du district privilégié , ^tuée entre le Rio das Yelhas et le Rio Grande, adressèrent une requête à l'administration pour se plaindre de ce que les Portugais, à la tête desquels était l'homme dont je viens de parler tout à l'heure, les chassaient de leurs terres (1).
Comme, en arrivant au Rio das Velhas , je n'avais feit que passer par TAIdea de S. Anna , j'y retournai le lendemain.
Cet aldea a été bâti dans les campos, sur une colline au bas de laquelle coule un ruisseau dont les eaux vont se réunir au Rio das Yelhas ; il se compose d'une trentaine de maisons très-petites , presque carrées et couvertes en
il) BroiilUn die Neue WeU, 1 , 94.~ Je ne serais pas fort éloigné de croire que Ton trouverait, dans les villages de France, plus d*un maire ayant quelque ressemblance avec les petits tyrans des contrées désertes du Brésil.
384 YOTAOE AUX SOURCES
cbaoïne. Les unes sont dispersées sans au^in ordre sur la colline; les autres bordent une place carrée dont Fan des c6tés est formé par Téglise, qui est très-petite (i). Les mors des maisons sont construits avec de la terre d'un rooge foncé ; mais celui du devant est revêtu d'jra cr^ hit avec une autre terre d'un gris foncé.
Les traditions uniformes des Indiens-^rorés attribuent aux jésuites la première fondation de TÀldea de Santa Anna (2), et, suivant les mêmes traditions , ce viHage frit originairement habité par des Indiens de la c6te. A ceux-ci Antonio Pires de Campos réunit , comme on Va vu plus haut, qudques Indiens Carajits et Tapirapés , habitants des bords de TAraguaya, au nord de là province (3). Cette po-
(1) là je ne sois point d*aooord avec M. d'Eschwege» car il k dit assez grande.
(2) U /est impossible que cette tradition ne soit pas Gdèle. Si» en effet, les jésuites n*ayaient pas habité le pays, comment les pauvres Indiens du Paranahyba , si ignorants , si étrangers à ce qui se passait dans le monde, auraient-ils pu savoir qu'il avait existé des jésuites? comment se seraient-ils avisés d'imaginer une fable qui leur était évidemment plus nuisible qu'utile , puisqu'elle tendait à leur dter toute espèce de droits sur l'Aldea de Santa Anna.
(3) C'est Eschwege qui donne ces noms {Bras., I, S2), et biea oertànoment il les tenait des Indiens ; car il a imprimé son journal tel qu'il Fa écrit sur les lieux , et il est évident qu'il n'a fait aucune recherche historique. Id, par conséquent, je trouve encore une preuve de la vérité des traditions du pays; car ses habîtauts n'auraient certainemeafc pas connu l'existence des Cariais et des Tapirapés, si ceux-ci n'étaient venus parmi eux. 11 ne faut pas, sans doute, adopter les traditions sans examen ; mais il y a des cas où elles méritent certainement plus de confiance qae des récits écrits légèrement ou avec partialité. L'histoire de VinconU^ dencia (révolte) de Minas, que j'ai tracée d'après les traditions des Mineiros les phis éclairés^ doit , je crois, être considérée comne étant ptas digne de foi {Vojfoge d€ms les provinces de Mode Janeiro , etc., 1» 202) que celle qo*a imprimée Southey en consultant des pièces offi-
pulation mélangée mourut, se dispersa ou se fondit parmi les descendants des Bororôs, et, en 1775, on la remplaça par un certaifi nombre de Chicriabés, nation qui yiYait dans les déserts du Parannàn et s'était étendue jusque sur les rites du S. Francisco, dans la partie septentrionale de Minas (1).
Lorsque j'arrivai à Yaldea , les hommes étaient tous dans leurs plantations; je n'y vis que des femmes* La plupart me parurent de race américaine pure ou presque pure. Elles ne portaient rien sur leur tète ; tout leur vêtement consistait en une jupe et une chemise de coton fort sale : la chemise manquait même à plusieurs d'entre elles. Ces femmes sont très-fi^ndes; mais un très-grand nombre d'enfants meurent probablement faute de soins.
Rien n'est hideux, è mon avis, comme une Indienne qui a passé le temps de la jeunesse. Qu'on se figure un cou
cieUas foaraies par leè jnges des mêlbearenx qui Airent condamnés dans cette circonstance.— Je 4oi8 foire obserrer» afin d'ériter tonte oonfbsion , qne, en indiquant la patrie de ces deux tribus , Eschwege a écrit Uraguay pour Araguaya.
(1) On a YU ailleurs que les arenturiers paulistes qui, un peu avant 1719, se répandirent sur les bords du Rio de S. Francisco» au-dessus ou au-dessous du Capio do Cleto^ à enyiron 11 legoa$ du village de Coutcndas, dans la province de Minas, y trouvèrent des Indiens qui appartenaient h la nation des Chicriabâs ou Xicriabâs (voyez mon Voyage dtmê leê provineeê 4e Rio de Janeiro ei Mfnoi Geraes, U, S96). Pilarre et Cazal écrivent Cbacriabâs ; je ne sais si ce nom a été usité autrefois quelque part, mais au milieu de ce peuple lui-même on dit Chû criabds, et c'est ce même nom qui me fut donné, sur les bords du S. Francisco» par FexceUent capitaine Gleto, dont les traditions de fomille remontaient k un siècle. Escbwege» qui a visité comme moi TAldea de Santa Anna, n'adopte pas non plus le mot Chacriabàs, et, s'il écrit XigriaJbas, cela tient , sans doute, à ce qu'il était préoccupé de l'erreur qu'il avait commise plus anciennement, en admettant Cùffaz pour Goyax,
296 VOYAGE AUX SODtCES
trè»H»urt, une énorme tète, un nez épaté, une grande bouche, des joues creuses dont la pommette est très-proéminente , un teint enfumé , enfin une forêt de cheveui noirs et durs qui , presque hérissés au-dessus du front , retombent en longues mèches sur le derrière et les côtés de la tète , et Ton aura à peine une idée de la laideur de ces pauvres créotores, laideur que ne d^ise aucune sqiparence de parure.
Beaucoup moins mélangés que les habitants du Rio das Pedras, ceux de Santa Anna ont, à ce qu'il parait, conservé tout le caractère des Indiens. On a, me disait le corn" mandant, beaucoup de peine à les faire travailler^ et souvent leur apathip les réduit à souffrir de la faim. La culture des terres est un travail de prévoyance, et les Indiens n'en ont point ; leurs dispositions naturelles, qui les portent à vivre au jour le jour, presque conune les animaux^ en font nécessairement des chasseurs ou des pécheurs.
La langue des Chicriabés ne se parle déjà plus dans le village de Santa Anna ; cependant , lors de mon voyage, die était encore sue de quelques-uns de ses habitants. Le commandant du Rio das Yelhas, auquel je témoignai le désir d'avoir quelques mots 4e cette langue, me dit que je ne pouvais mieux faire que de m' adresser, pour cela, à une femme appelée Dona Marla Rosa, qui surpassait en intelligence tous. ceux de sa nation. Lorsque j'arrivai à Yaldea, un Manc qui y demeurait depuis trois mois m'offrit de me conduire chez cette femme : c'était un de ces.vagabônds (vadioê) qui, pleins de jeunessie et de force, passent leur temps dans l'oisiveté et vivent aux dépens des autres. Dans une chaumière qui n'avait pas d'autres meubles que quelques bancs de bois, mais qui, d'ailleurs, était d'une pro-
DU BIO DE S. FlUNCISCO. 287
prêté extrême, je trouvai une Indienne d*une quarantaine d'années, encore fraîche, pleine d'embonpoint et de santé, qui filait du coton. Bien différente des autres femmes de Yaldea, Dona Maria Rosa était vêtue très-proprement; elle portait une jupe d'indienne, et ses cheveux étaient enveloppés dans un mouchoir de madras. Elle me reçut avec beaucoup de politesse ; mais, pendant longtemps, elle s'obstina à soutenir qu'elle avait entièrement oublié sa langue. Cela n'est pas possible, lui di^je; car vous l'avez parlée^ il n*y a pas encore trois ans, devant le lieutenant-colonel d'Eschwege. — Dans ce temps-là, je me rappelais encore quelques mots ; mais, aujourd'hui , j'ai tout oublié. Comment savez-vous, d'ailleurs, que j'ai parlé ma langue devant le lieutenant-colonel? — Parce qu'il l'a raconté à plusfeurs personnes.— Voyez comme mon nom court le monde, et, s'il arrive quelques malheurs à Valdea, c'est moi que les autres Indiens en accuseront. Pourquoi voulez-vous donc absolument connaître ma langue? — C'est uniquement par curiosité ; c' est par le motif qui vous a portée vous-même à me faire des questions sur différentes choses que vous ignoriez encore. -*- Ce sont là de ces raisons par lesquelles les blancs trompent les pauvres gens comme nous. Je sais la vérité. Un de mes compères, qui était hier au poste, m'a dit qu'on y avait beaucoup parlé de moi et que l'on voulait s'assurer si je parlais encore la langue, pour ensuite m' emmener bien loin ; mais je ne sais rien et ne dirai rien. — Voyant que toutes mes peines étaient inutiles, je montrai un collier de fausses perles et je promis de le donner si l'on consentait à parler. Le collier fut trouvé charmant, et je vis qu'on en avait la plus grande envie. On se défendit cependant encore pendant quelques minutes, et ensuite on me
demanda à me parler en particulier. Nous sortîmes sur la place, et Dona Maria Rosa me dit qu'elle voulait bien m'ap> prendre quelques mots de sa langue, mais à condition que ce ne serait pas devant le Portugais-Brésilien qui m'avait conduit et que personne n'en saurait rien. Étant rentré dans la chaumière, je fis encore quelques instances pour la forme et je finis par dire que, puisqu'on ne voulait pas avoir pour moi la moindre complaisance, j'allais m'en aller et que j'emporterais mon collier. Débarrassé du Portugais par cette petite supercherie, je retournai chez Dona Maria Rosa, qui me témoigna encore les mêmes inquiétudes et la même défiance. — Maïs, lui dis-je, si vous avez quelque chose à craindre, ce n'est pas de moi , qui suis encore plus étranger ici que vous*mème. Ma prononciation, mes traits, la couleur de mes cheveux vous montrent assez que je ne sais point portugais : que puis-je vous faire dans an pays qui n'est pas le mien et oà je n'ai aucune autorité? Dona Maria Rosa se décida enfin à parler; mais toujours à con^Mion que je n'en dirais rien à personne, et , lorsque qodque autre Indienne s'approchait de la chaumière, elle s'interrompait, afin, me répétait-elle, que, s'il arrivait qodque malheur à Valdea, ses compaMotes ne l'en accusassent point. Cette petite scène, que je rapporte ici avec la plus grande fldâité, prouve combien les pauvres Indiens se méfient des Portugais, et il faut convenir que tout ce qui s'ert passé depuis trois siècles montre qu'ils sont loin d'avoir tort.
Aux vocabulaires indiens que j'ai insérés dans mes diSétentes relations, j'ajouterai encore ici cehii de la imgae des Chicriabés :
DU BIO DB s. FBANCISCO.
Soleil,
slacrô.
Lune,
ua.
Étoiles ,
uaïtemuri.
Terre,
tica.
Eau,
ku.
{Vu participe un peu de Veu français.)
Homme, ambâ.
(L*a final très-sourd.)
Femme, picon.
Enfant, atcuté.
Fille, debâ.
Garçon, éimaman.
Homme blanc, oradjoica.
Nègre, oradjura.
Indien, oipredé.
Tête, dacran.
(An , dans ce mot et les antres , a un son sourd intermédiaire entre a et an fWmçais.)
Cheveux,
dajaki.
Yeux,
datoman.
Nez,
dascri.
Bouche,
daïdaua.
Oreilles,
daïpocri.
Poitrine,
dapiUû.
Ventre,
dodu.
Bras,
dapâ^
Pied,
dd^.
Mains,
diyipcra.
Cheval,
soujari.
Cerf,
(0 très-ouvert.)
Tapir,
ewô.
(0 très-sourd.^
290 TOTAGB AUX SOURCES
Chique, craeuti.
Poisson, tupe.
Plume , sidarpi.
Viande, ponnAi.
(Prononcez comme s'il y t?ait, en français, poH§ni.)
Arbre , odé.
(Prononcez Ve comme Vé fermé français.)
Feuille, deçti.
Fruit, decran.
Écorce d'arbre, odéu.
(E fermé et eu long.)
Grand, atmoapté.
Petit, aïcuté.
Joli , dapside.
Rouge, otpredé.
Après avoir écrit ces mots sous la dictée de Dona Maria Rosa, je les lus tous devant elle, en la priant de m'indiquer ce qu'ils voulaient dire en portugais, et, comme elle m'en donna la signiGcation telle que je l'avais d'abord écrite, je ne puis avoir aucun doute sur leur exactitude (1).
(1) M. d*Eschvege a insér<^, éaia\e Brasilien die neue We9i, un petit vocabulaire qui lui a été également communiqué par Dona Maria Rosa. Les différences qui se trouvent entre le sien et le mien ne sont en partie qu*apparenteset proviennent certainement de la prononciation aUemande. Ainsi M. d'Eschwege écrit (tAïpogri et (TAiigri, au lieu de datpocri et dasicTij craignant, sans doute, de tomber dans la faute qu'il avait ftile en écrivant Coilacazes et Coyas pour Goitacazes et Goyaz ; s*il rend par ang les sons que j'exprime par an, c'est que les Allemands n'ont pas d'autre moyen pour peindre la prononciation de notre ait ; enfin, comme Pohl , il emploie les lettres sch quand il veut exprimer un son sembUUe au j français ou portugais , parce que ce dernier soo ne se retrouve pas dans la langue allemande, etc. Le mot alomong, que d'Eschwege indique pour ventre , diffère singulièrement, il est vrai, de tladu que j*ad-
DU RIO DE S. FRANCISCO. t9i
Comitié pour tous les autres vocabulaires que j'ai publiés jusqu'à présent, je me sers ici de Tortbograjphe por*^ tugdise, plus simple que la nôtre, plus conforme à la prononciation et qui peint mieux certains sons appartenartt aux dialectes indiens, tels que les voyelles nasales représentées, en portugais, par tm, «m, ào, etc. (1).
La langue des Chicriabâs, comme celle des Coyap6s et toutes les autres langues indiennes, se prononce de la gorge, la bouche presque fermée et sans remuer sensiblement les lèvres. Il est fort remarquable que tant d'idiomes, absolument ditférents leç uns des autres, se prononcent tous, sltion dans les détails, au moins dans letir ensemble, d'une manière uniforme. Une foule de circonstances peuvent avoir déterminé les différences qui existent entté les langues des diverses peuplades indigènes, et, si ces mêmes circonstances n'ont point également influé sur la prononciation d6 ces langue! , c'est sans doute, qile celle-ci est, chez la race indienne, le résultat de quelques nuances dans la structure des organes de la voix, comme d' autres nuances caractérisent d'une manière générale la physiotiomie de toute cette race.
On ne peut juger une langue par une quarantaine de mots; cependant le petit nombre de ceux de l'idiome cbicriabà que j'ai transcrits plus haut semblerait prouver qu'il est éminemment systématique. En effet, les expressions qui représentent des idées de même ordre commencent ou
mets, comme d'Anhocatû diffère de dajmtû; mais répreore que j*ti fiiife et que j'ai rapportée plus haut ae me i^rmet guère de croire que f ai commis quelque erreur.
(i) Voyez ce que j'ai dit à ce sojet au chapitre XXI iotituli^ Les Indiens Coyapôs»
im VOYAGE AUX SOURCES
finissent de ta même manière. Les mots aieuté et aïmoaptéf qui indicpient la grandeur, commencent par aS et se terminent par té; ceux qui qualifient la beauté et la laideur finissent par dé; les mots qui représentept les parties du corps commencent tous par da [i). Les syllabes orad sont tout à la fois les premières du terme dont on se sert pour désigner T homme blanc et de celui qui désigne le nègre; la syllabe dé se trouve à la fin du mot odé, arbre, et revient dans tous les mots qui exprinieut les diverses parties d'un arbre. Le mot uaStemuriy étoile, est évidemment un composé d*ua^ lune ; la syllabe ku revient à la fin des deux mots kuptaku et uku, qui, dans le vocabulaire de d'Eschwege, désignent de grands animaux, le premier un bœuf, le second un jaguar; enfin les mots wniotsché et notsché du même vocabulaire (probablement pour amiotjé et notjé), qui finissent également par oUché on plutôt otjé, s'appliquent à dQux végétaux comestibles, le première la banane, le second au maïs.
Il était presque nuit lorsque, «iprès avoir quitté Dont Maria Rosa, j'arrivai à la douane. J'allai me promener sur le bord du Rio das Velhas. Je pouvais encore découvrir le
(1) M. d*Eschwege écrit ces mots par un d avec une apostrophe suivie d'une majuscule, par exemple cTApra, dAïpogri, et, par conséquent, it est clair qu'il a considéré comme un article la lettre initiale; mais, dans ce cas, la singularité que je signale eiisterait toujours, pusque alors les mots qui désignent les diverses parties du corps commenceraient tous par a. On dira peut-être que c'est la syllabe da tout en* tière qui doit être l'article ; alors je demanderai comment il se fait que Doua Maria Rosa ait dicté avec l'article lès seuls mots qui expriment 4es parties du corps, et qu'elle l'ait négligé pour tous les autres; comment il se fait, enfin, qu'elle ait reproduit exactement la même anomalie en dictant à d'Eschwege , et , trois ans plus tard , en me dictant à moimême.
peysageque j'ai décrit plas haut; le temps était couvert ^ un calme parfait régnait dans la nature , et feus le plaisir d'entendre encore une fois cette voix confuse du dé^rt qui ne résonne que dans les bois vierges et sur le bord des grandes rivières. L'eau mugissait avec monotonie en s'écbappant entre les bancs de rochers; à ce bruit de nombreuses cigales mêlaient leurs chants aigus , plusieurs espèces de batraciens faisaienjt entendre à la fois leurs divers coassements, et, au milieu de ces sons variés et confondus , des engoulevents [caprimulgus) laissaient distinguer bien clairement les syllabes coriangou, qui leur ont valu te nom qu'ils portent dans le pays (coriangu).
Ayant passé un jour au Rio das Velhas, je voulus me remettre en route ; mais il fallait d'abord traverser cette rivière : les hommes la passent dans d'étroites pirogues, et l'on force les chevaux et les mulets de se mettre à la nage. Cette ennuyeuse opération me prit un temps considérable, et, ce jour-là, je ne pus faire que i lieue portugaise.
Je traversai d'abord l'étroite lisière de bots qui borde le Rio das Yelhas , puis j'entrai dans des campos où le terrain, d'abord montueux, finit par n'être plus qu'ondulé. Tout ce canton n'est pas fort éloigné de deux villages iqfiportanis , Araxé et Desemboque ; les pâturages y sont excellents, et l'on assure que, à 5 hgoas du lieu où je fis balte , il existe des eaux minérales semblables à celles d'Arax (i). On ne doit donc pas s'étonner que les Portugais et le petit tyran dont j'ai parlé enviassent ce coin de terre aux Indiens ; mais on a le cœur serré quand on songe
(i) Voyez le chapitre XII intitalé» Le village (PArcurâ et ses eaux mhï;érales.
394 VOYAGE AUX SOUEGES
qu'on ne veut pas mémo lais^r quelques lieues à ces hommes qui furent, il y a si peu de temps encore, les maîtres de rAmérique entière.
Pour la première fois depuis plusieurs m^is, il était tombd^un peu de pluie la veille.de fiioo départ du r^gi^re (12 septembre) ; aussi, pendant la lieue que je fis au delà de cet endroit, je fus beaucoup moins incommodé de la poussière que je ne l'avais été les jours précédents.
Je fis halte à une petite maison que Ton apjpdle 5t^ da Bocinha et qui est située dans un fond , au-diessus d'un ruisseau du même nom [fiiheirao da Roçinha, le torrent de la petite plantation) (1). Ce ruisseau prend sa source, m'a-t-on dit, à peu de distance du siiio et se jette, auprès de la douane, dans le Rio das Velhas. Aux ?i»virons du sîtio, on le voit tomber successivement sur plusieurs plans de rochers; il forme ainsi une très-jolie cascade qui peut avoir, par approximation, de 20 à 25 pieds; ensuite il fuit, entre des bois, dans un ravin étroit et assez profond.
José Marianne était arrivé avant moi a Rocinha; on lui avait permis de s'installer dans la grange, et je trouvai mes malles et mes efiets placés sur des épis de niiais> où le moindre mouvement les faisait remuer. Je ne fus pas
(1) Ce Dom, comme od peut le ?oir dans ma première rêlaiUm (1, 8f et suiv.) , est celai de plusieurs des habi^tipus, vendas ou ranckog de la grande route de Rio de Jaoeiro à Minas {Hocinha da Segra, Rocinha de Simào Pereira , Rocinha de Queiros , etc.), et il n'est pas étMiuant qu'il se soit multiplié , car un grand nombre d'établissements oot 4à uécessairejneut commencer par une petite plaatation. Un Toyageur moderne a retrouvé (Suzannet, Souv.) le nom de Rocinha à Minas Novas, près la Serra do Gram 3!ogol , sur laquelle aucun voyageur n*avait, si je ne me trompe, donné de détails avant lui ; mai:$, au lien de Rocinha, il a écrit Rocinhia, mot qui n^appar lient pas k la langue portugaise.
aussi mal logé ; le propriétaire du silioy qui était fort hou* nète, laissa mettre mon lit dans sa maison.
Cet homme, établi peu de temps auparavant dans ks environs du village de Bom Fim , était venu, je ne sais à quel titre, se fixer parmi les Indiens ; il trouvatt, me dit-il , plus avantageux d'habiter ce canton , où le débit des denrées est plus facile qu'à Bom Fim, le sel moins cher et les pâturages excellents. Il avait eu raison, sans doute, de quitter son premier domicile; mais, dans l'intérieur, il n'est pas un très-grand nombre de cultivateurs, surtout parmi les pauvres, qui, pour un motif quelconque, n'aient transporté leur établissement, au moins une fois, d'un endroit dans un autre, et souvent à des distances considérables. Cette inconstance n'est point particulière aux Brésiliens ; tous les hommes sont mécontents de leur sort, et, si ailleurs on ne change point de place comme au Brésil , c'est qu'on ne peut pas changer, parce que toutes les places sont prises (1).
A peine étais-je arrivé au Sitio da Hocinha, que la pluie commença à tomber; elle continua le lendemain, et je ne pus partir. Nous n'entrâmes réellement dans l'hivernage qu'une dizaine de jours plus tard ; mais ces pluies étaient le premier signal du réveil de la nature : les oiseaux et les
^1) c'est peut-être de ces changements de domicile, déjà indiqué^ daos ma première relation, que veut parler uu voyageur français lorsque , dans uu passage de son livre dont on s*est beaucoup plaint à Rio de Janeiro , il semble chercher à faire croire que les Mineiros mènent une vie nomade, à peu près semblable à celle des Bédouins ou des Tartarcs (1/tnerva, 1843, 718. — Suz., Souv., 280). M. d'Eschwege, en général extrêmement sévère pour les Brésiliens, Test encore plus, sur ce poiut {Dras.t 1 , il, 50), que le voyageur français.
2M VOYAGE AUX SOUICES
mammifères allaient quitter les fonds où ils se tenaient cachés et se répandre dans toute la campa^^ne; des insectes brillants devaient bientôt orner les forêts ; les campas grisâtres et desséchés allaient reverdir, les arbres échanger quelques feuilles rares et jaunâtres contre une parure nouvelle; j'allais revoir des fleurs. Mais ce voyage devenait si pénible, il était accompagné de tant de tracasseries, que je restai presque insensible à la certitude du changement qui était sur le point de s'opérer. J'avais crudiement souffert de la sécheresse; je devais souffrir encore davantage des pluies qui augmentent la difficulté des voyages.
Pendant la journée que je passai au Sitio da Rocînha, mes gens profitèrent , pour chasser, de quelques intervalles de beau temps, et trouvèrent beaucoup de perdrix et une grande variété de petits oiseaux. Mon tocador Marcellino avait déjà parcouru tout ce pays; il faisait alors partie d'une folia (i) qui avait quêté pendant huit mois pour une fête du S. Esprit. Il me raconta que lui et ses compagnons avaient passé un jour à l'Aldea de Santa Anna pour faire blanchir leur linge, qu'un soldat du poste avait voulu les arrêter sous prétexte qu'ils étaient des voleurs, mais qu'il s'était noyé deux jours après. Le divin Esprit- Saint, ajouta très-judicieusement Marcellino, est un saint qui ne pardonne pas. Ces paroles suffiraient pour montrer combien est étrange l'idée que les hommes d'une classe inférieure se font de la religion catholique, et combien il serajt nécessaire qu'on leur donnât quelque instruction (2).
(1) Voyez le chapilre XXIV intitulé, Commencemenl du voyage de la cité de Goyaz à S. Paul. — Le Malo Groêêo,-tic.
(2) PersoDDe , en F-rance , ne tiendrait le même langage que le bon Marcellino. Mais, quoiqu'on y répande rinsCraiolîon avec autant de zèle
DD RIO DE S. FRANCfSCO. 99T
Le pays compris entre Rocinha et la halte voisine est plat et découYert; En lé traversant, je fus frappé du progrès que les petites pluies des trois jours précédents avaient fait faire à la végétation ; la plupart des airbres disséminés dans les campai commençaientd^à à se couvrir de feuilles.
Les insectes malfaisants furent^ cejour'là, beaucoup moins incommodes que les jours qui avaient précédé ; mais, depuis quelque temps, les chiques m'avaient mis les pieds en fort mauvais état, et je .ne marchais qu'avec beaucoup de peine.
Nous nous arrêtâmes sur le bord du ruisseau d' VberODa Verdadeira (4) qui se jette dans le Rio das Velhas. Il y avait, dans cet endroit, une petite chaumière ; mais, comme le vieillard qui l'occupait était atteint d'une maladie contagieuse, je me décidai à coucher dehors.
La nuit du i 5 au 14 septembre fut extrêmement froide et la rosée très-abondante. Au lever du soleil , fêtais transi ; mais, quelques heures après, la chaleur devint d'autant plus insupportable que je ne trouvais pas le moindre ombrage. Il fallut cependant passer la journée entière dans
que de désintéressemeot, U y exisie une foule de gens qui , uniqQemeot occupés, depuis leur plus tendre enfance, à satisfaire leurs besoins et leurs jouissances matérielles , ne connaissent , en réalité , pas beaucoup mieux leur religion que le tocador brésilien.
(1) Je conforme ici mon orthographe k celle qui a été adoptée par Cazal et à la prononciation usitée dans le pays. D'Eschvege et Pîzarro écrivent Vberaba ; mais on sait qu'on a souvent confondu , dans les noms propres , le b avec le v : ainsi on a écrit eapibara , et j'ai toujours entcndu^ prononcer capivara,— Au lieu (TUberava Verdadeira et Falsa, MM. Milliet et Lopes de Moura ont adopté Vberava Verdadeira, Vheraoa Falso. J'ai cru devoir écrire Verdadeira et Valsa avec tous les autres auteurs, parce que cette orthographe rend exacteiheul la prononciation des habitants du pays.
298 T0YA6E AUX SOUBCES
cet endroit, parce que me» mulets avaient |»ris la fuite et qu'on ne put les découvrir que vers le soir.
Je causai beaucoup avec le vieil habitaint de la chattmière. On ne voyait chei lui que des gourdes qui lui servaient de vases, quelques pots, et une petite provision de nids destinée k éite vendue aux voyageurs ; cq^ndant ce vieillard paraissait content. Je n'aime pas le bruit» me disait-il; personne ne trouMe mon repos, et je sais ce qui se passe dans le monde par les caravanes qui s'anrètent ici. Cet homme, il faut le dire, avait sous les y^x bien peu d'obj^ d'envie ; car U y a une foule de maisons, dans tout ce pays, qui ne sont pas plus riches que la sienne. U était accoutumé à la solitude, et peut-être attendons-nous notre journal, dont une fête nous a privés pendant un jour, avec plus dimpatience qu'il n'en éprouvait lorsque, après une interraption de six mois, il attendait les premières caravanes.
L'époque approchait où le mauvais temps allait les empêcher de marcher; mais, pendant que j'étais k Uberava, il en arriva une qui était très-considérable. E8e appartenait à un cadet de la compagnie des dragons de Goyaz, qui la conduisait lui-même. Le goût des Brésiliens de l'intérieur pour le commerce et surtout pour le brocantage est général ; ils ignorent qu'une profession , très-honorable sans doute lorsqu'elle est exercée avec intelligence et probité, n'est pourtant pas compatible avec d'autres dont le but est entièrement différent (1) : à Goyaz, en particulier,
(1) Naguère on avait, en France» poar toates ces choses, un seotimeol exquis de délicatesse. Ce qui se passe chei aoos depuis six ou sept ans prouve que , sous ce rapport , nous commençons à nous rapprocher beaucoup des Goyanais.
00 est tout à la fois prêtre et marchand, mHitake et marchand, et Ton ne soupçonne point qu'il puisse y avoir en cela quelque inconvenance.
La nuit du 14 au IS fot encore plus froide que la précédente, ^, quoique mes gens m'eussent conitmit une petite baraque, il me ftit presque impossible de dormir. D était fort tard lorsque l'on trouva mes mulets; il y avait alors trois ou quatre heures que j'étais exposé i un soleil bràlant, et, lorsque nous partîmes, je souffrais déjà beaucoup des nerfs. Tout le reste de la journée fut très-pénible; la chaleur était excessive; l'ardeur du soleil augmentait mon mal de pied ; je souffirais également beaucoup de la main gauche, où une cbiqoe niai extraite avait produit une petite plaie ; enfin la mauvaise humeur de José Marianne ajoutait encore à ces misères.
Entre Uberava et Tijuco^ dans un espace de 5 legotu, nous traversAmes la plaine la plus égale que j'eusse encore vue depuis que j'étais au Brésil : la terre y est un peu sablonneuse , et presque partout il n'y croit qu'une herbe peu fournie.
La petite fazmda de Tijuco (i), où nous fîmes halte, est bAtie, dans un fond, sur le bord d'un ruisseau. Auprès de
(1) Ce nom, comine je r«i dit aillears, dérire da mot lyJMca ( boue) » qui appartient k la Ungoa geraL D*Eschwege et Pizarro se sont donc rapprochés de Forthographe primitive quand ils ont écrit Tijuca; mais ce n'est pas ainsi qu'on prononce dans le pays et qu'a écrit Cazal. L'étymologi^a réeUement été conservée dans le nom d'une montagne voisine de Rio de Janeiro ; elle s'est altérée dans l'un de ceux d'un des deux ruisseaux qui coulent 4 S. Joâo d'£l Rel et dans l'ancien nom du cheflieu du district des diamants (aujourd'hui Cidade Diamantina). J'ai à peine besoin de dire qu'il ne faut pas, avec un moderne ( Suz., Souv , 332) , écrire Tçjvicco,
300 VOYAGE AUX SOMICES
cette habitaticm se trouvait un rancho, où nous nous établîmes » mais qui était dé|è presque entièrement occupé par une caravane allant de S. Paul à €uyabâ. Cet usage de se placer ainsi sous on hangar sans rien dire au maître de la maison et de partir ensuite, souvent sans l'avoir vu, a r inconvénient de priver de renseignements utiles le voyageur qui dierche à s'instruire, et de le laisser à la fatigante société des camaradas (nom que Ton donne aux hommes d'une classe tout à fait inférieure, qu'on loue pour faire, dans les voyages, le service des mulets ou tout autre service) .
Mon mal de doigt m'empêcha de dormir toute la nuit, et j'étais horriblement fatigué lorsque nous partîmes. Je cheminais tristement, souffrant des nerfs, du pied, de la main et maudissant les voyages, lorsque José Marianne me rejoignit et me déclara fort brusquement qu'il ne voulait plus chasser ni préparer les oiseaux, et qu'il me quitterait aussitôt que nous serions arrivés à S. Paul. J'ai en horreur les changements de visage; je ne pouvais oublier que cet homme avait été parfait pendant quelques mois ; enGn je savais que, dans tout le Brésil , je ne trouverais peut-être personne qui me f&t aussi utile pour l'histoire naturelle et qui , en même temps, soignât aussi parfaitement une troupe de douze mulets. Après de longs pourparlers, je le déterminai enfin à rester avec moi et j'augmentai la rétribution, déjà très-considérable, que je lui avais accordée jusqu'alors ; je prenais le meilleur moyen pour le rendre plus exigeant et plus maussade.
Au delà de Tijuco, le terrain n'est point égal comme auparavant (1) ; il devient même très-montueux, et partout il
(1) Cazal, dans le livre duquel on Iroure tant de choses, parle de U
est semé de pierres ; les hauteurs et le flanc des mornes présentent des pâturages où s'élèvent çà et là de petits arbres; les vallées sont couvertes de* bois; dans les fonds marécageux, on voit des boritys s'élever au milieu d'une herbe épaisse.
Nous fîmes halte au lieu appelé Lanhoso (nom d'homme), où, dit-on (1), il existait autrefois une aidée. Je n'y vis qu'un rancho et deux misérables chaumières habitées par des Indiens descendant des Bororôs ; mais ces bonnes gens me dirent qu'ils avaient des parents établis dans le voisinage.
Au delà de Lanhoso, le pays redevient plat et présente d'excellents pâturages presque entièrement découverts, parsemés de bouquets de bois. L'ensemble de ce pays rappelle l'aspect de la Beauce telle qu'elle se présente après ta moisson; les pâturages où l'on n'a pas encore mis le feu ressemblent aux guérets couverts de chaume, les capbes aux petits bois appelés remises, les queimadas aux pousses nouvelles des prairies artificielles. On peut, avec plus de raison encore, comparer ce canton aux campos découverts du Rio Grande [comarca du Rio das Mortes) (2), et je retrouvai ici , pour la première fois depuis la Serra da Ca-
plaine fort remarquable de l'Uberava {Corog,, i , 351) ; mais od voit qu'elle ne s'étend pas, comme il le dit, de VVberava Verdadeira k Y Uberava Falsa , autre ruisseau dont je dirai quelque chose tout h l'heure.
(1) Cazal, Corografia Bras., I. — Piz., Mem. hisL, EX, 222.— L'origine que le père de la géographie brésilienne attribue à ÏAldea do Lanhoso ne s'accorde nullement avec les traditions uniformes et très-récentes des Indiens, que j'ai reproduites dans le chapitre précédent.
(2) Voyez le chapitre IV de cet ouvrage intitulé, Us campos. — Tableau général du canton de Rio Grande.
302 VOYAGE AUX SOURGES
oastra , le capim frecha qui forme, en grande partie » les excellents pâturages des environs de S. Joâo d'El Rei.
Le majestueux bonHf s'élève eneote dans les fonds marécageux ; mais j'approchais de sa limite méridionale.
A peu de distance du village de Farinha Podre (la farine pourrie], où je fis halte, je passai Une petite rivfère appelée Uberava Falsa, qui cesse d*ètre guéable dahs la saison des pluies et se jette daus le Rio Giïinde.
Farinha Podre est situé, au milieu des ccm^^y dans un large vallon qu'arrose un très-petit ruisseau. Ce village se compose d'une trentaine de maisons éparses çà et là des deux côtés du ruisseau ; toutes, sans excq>tioû, soht nouvellement bAties (1819) ; quelques-unes même, lors de mon voyage, n'étaient pas encore achevées ; plusieurs feont grandes poilr le pays et construites avec soin.
L'église de Farinha Podre est extrêmement petite, basse, sans ornements , comme fud-ent, sans doute, les preiAiers oratoires des Portugais qui découvrirent le Brésil. A l'époque de mon voyage, elle n'était eilcore desservie que par un chapelain et dépendait de la paroisse de Desemboque, qui est éloignée de 20 legoas ; mais |es habitants du pays tâchaient d'obtenir du gouvernement central qu'il érigeât leur village en chef-lieu de paroisse (1).
Ce village fut fondé, par des MineiroSi vers l'année 1812. S'avançant toujours du côté de l'ouest, quelques chasseurs de Minas Geraes arrivèrent dans ce canton, où ils trouvè-
(1) Cette favear lear a été accordée depuis. — U faut bieti se donner de garde de confondre la paroisse de Farinha Podre avec celle de la nouveUe rille d'Uberava, comme on pourrait y être induit par un passage de Pizarro. Quoique voisines, elles sont bien distinctes Tune de Tautre.
re&t des pâturages excdlents, des sources d'eaax minérales» €[ui^ix>mÉiie celle d*Araxi, pouvaient dispenser le cultivatenr de donner du sel à ses bestiaux ; enfin des mpies nombreux et d'une étendue considérable, où la terre annonçait une grande fertilité. La renommée de ce canton se répandit bientôt dans les eomàrcas de S. Joâo d'El Rei et de Villa Rica (Ouro Preto); des hommes qui» comme disent les Mineiros, ne trouvaient plus assez de terre chez eux ou dont les terres étaient épuisées par le mauvais système d'agriculture généralement en usage, prirent des sesmarias dans ce pays : on bâtit une chapelle près du ruisseau» ei le village se forma.
Farinha Podre est situé» disent les habitants» à plus d'une demi-lieue portugaise de la réritable route de Goyaz à S. Paul» et» par conséquent, hors des Innites du territoire des Indiens ; mais, depuis la fondation de ce village» Taneien chemin a été tout à Eoiit abandonné par les caravanes» et actuellement elles passent par le village même» où elles trouvent plus de facilité pour renouveler leurs provisions.
Les pâturages des environs de Farinha Podre sont tellement bons» que» malgré Texcessive sécheresse qu'il faisait encore lorsque j'étais dans ce village» les queimadas étaient couvertes d'une herbe abondante et du vert le plus tendre. Les colons du pays ont su mettre è profit cet immense avantage ; l'éducation des bëtes à laine» des pourceaux et surtout du gros bétail forme leur principale occupation , et plusieurs d'entre eux possèdent déjà KOO et jusqu'à 4,000 bètes à cornes (1849). Des marchands de Formiga, village dont ils ne sont pas extrêmement éloignés» viennent leur acheter leurs élèves et les envoient ensuite à la capi-
taie du Brésil (1). Les terres de Farinha Pôdre sont aussi très-favorabies à la culture du mais, de la canne à sucre, des haricots, du coton ; mais, de ces divers produits, le dernier est le seul qui , à cause de la distance considérable qu*il y a encore d'ici aux grandes villes et à la mer, soit un objet d'exportation (2). Lorsque le pays ne sera pins aussi désert, les habitants d'autres cantons moins favorisés viendront s'y pourvoir des denrées qui aujourd'hui trouvent peu de débit, et l'on peut croire que Theùreuse fintilité des alentours de Farinha Podre lui assure, dans Tavenir, des destinées brillantes (5).
Lorsque j'arrivai dans ce village, je présentai mes papiers à un capitaine de milice qui remplaçait le commandant et qui m'installa dans une maison i doni bitie : elle était ouverte de tous les cdtés et à peu près aussi incommode qu'un rancho; mais, du moins » nous avions l'avantage de ne point y être incommodés par les puces pénétrantes.
(1) Voyez le chapitre XU intitulé, Le village d^Araxd, elc.
(2) Il paraitrait , d après le rapport fait à rassemblée générale des députés du Brésil , au mois de mai 1847, par le ministre dtÉtat Joaqoim Bfarcellino de Brito ( Relatorio da reparliçao dos negodos do Imperio, 3), que la culture de la vigne a été essayée dans le roisinage de Farinha Podre.
(3) Depuis que j'ai écrit ce qui précède , je lis le passage saivaal dans une note du mémoire de Luiz d'Alincourt : « C'est un plaisir de Toir « combien ce village s'est accru de 1818 à 1823. La population de la « paroisse entière s'élève à 2,000 individus en âge de se confesser : on « fait , à Farinha Podre, un commerce considér|d>le ; on y Ibrme des « rues; les maisons sont en bien plus grand nombre et presque toutes V couvertes en tuiles : les iUioe et les faxenda$ se multiplient dans le « voisinage; une foule de familles sont venues de Minas s'établir dans « ce canton (Mem. Viag., 05). » On ne doit voir ici qu'un déplacement de population ; mais cette fois, du moins, on a bien choisi.
DU RIO m s. FRANCISCO. 305
A peine étions-Dous à Parinba Podre, que José Marianno se plaignit d'un violent mal de tète ; sa langue était chargée; il eut de la fièvre et du délire. Je n'avais aucune con naissance médicale; mais» depuis le conunencement de mes voyages, j'avais observé que, dans des cas analogues, un vomitif produisait un heureux effet. Mon malade en prit un et se trouva soulagé.
Je soignais cet homme comme bien peu de domestiques soignent leurs maîtres et ne recevais de lui que des marques de mauvaise humeur. D'un autre cèté, mes pieds guérissaient mal et je fus trois jours sans pouvoir sortir. La chaleur, qui était excessive, me faisait beaucoup souffrir, et mon imagination mesurait avec effroi la distance que j'avais encore à parcourir avant d'arriver à S. Paul. Je périssais d'ennui; Farinha Podre ne m'offirait aucune ressource non-seulement pour la société, mais encore pour les besoins les plus ordinaires de la vie : on y aurait iouti-. lement cherché un cordonnier ou un tailleur.
Je me trouvai un jour de dimanche dans ce village ; le commandant vint à la messe, et sa maison se remplit des cultivateurs les plus aisés du voisinage. Je leur trouvai des manières beaucoup moips honnêtes qu'aux fazendeiros des alentours de Villa Rica ; c'étaient à peu près celles qu'avaient, k la même époque, nos bourgeois de campagne ou, si l'on veut, les cultivateurs d'Araxé, de Formiga, d'Oli- Veira (1). Cette dernière ressemblance n'avait, au reste, rien d'extraordinaire; car c'était principalement de ces liaix qu'étaient venus les colons des environs de Farinha Podre.
(1) Voyez ie9 chap. VH et VU! do premier Yolume de cet ouvrage, n. 20
306 VOYAGE AUX SOQiiCES
Marceilino me quitta dans ce TiUage , me doDnanl pour toute raison qu' il ne voulait pas aller plus loin et m'avouant qu'il n'avait pas le moindre sujet de se plaindre de moi. J'accusais de son départ l'inconstance naturelle aux comaradds; mais j'appris, par la suite, que l'état de sa smté lui en avait fait une nécessité. La sagesse n'est pas ce qui distingue cette classe d'hommes.
U y avait quatre jours que j'étais à Farinha Podre lorsque José Marianno , qui s'ennuyait autant que moi, voulut absolument partir, quoiqu'il ne fût pas encore entièrement rétabli.
Dans un espace de 4 legoas de Farinha Podre k Guarda da Passe, où je fis halte, je ne rencontrai absohmieot personne et n'aperçus qu'une pauvre chaumière habitée par des Indiens. Le pays est ondulé, et, quoique la terre soit d'un rouge foncé, la végétation, contre l'ordinaire, se montre fort maigre. La poussière, par sa couleur, salit horriblement le linge et les habits. Les barraehudas continuaient à être très-incommodes.
Le pequi ( Caryocar brasiliensis, ASH., Ju8S.,Cafflb. ) croit dans presque tous les campos que je parcourais depuis longtemps; mais, nulle part, je ne l'avais trouvé en grande abondance : entre Farinha Podre et Guarda da Posse, il devient trèsncommun; en revandie, on n'aperçoit plus de Qucdea. Je me rapprochais des contrées méridionales; la végétation commençait à offrir quelques différences.
Guarda da Posse (la garde de la prisede possession) (I),
{\) u ne faut pas confondre ce lieu «Yec le SUiodaPoiu dont fai
OÙ je m'arrêtai , comme on vient de le voir, est un po8te militaire. J'ai déjà dit que la douane (registro) avait été placée au Rio das Velhas, parce que le Rio Grande, véritable limite de la province de Minas, est extrêmement insa^ lubre ; cependant, comme il y a encore entre ces deux rivières une distance très-considéraWe (17 legoas)^ on avait établi à Posse une garde qui veillait à ce que la contrebande ne se fit pas dans F intervalle. On y donnait aux négociants un état (guia) des marchandises avec lesquelles ils passaient de la province de S. Paul dans celle de Minas , et ils étaient obligés de le présenter plus loin , afin qu'il fût bien constaté qu'ils n'avaient rien vendu depuis Posse jusqu'au Rio das Velhas.
Le poste se composait d*un cadet et de deux soldats détachés de la garde du Rio das Velhas : ces militaires me reçurent parfaitement et me logèrent aussi bien que le permettait l'extrême 4)etitesse du local.
Le jour de mon arrivée à Posse, le temps était couvert ; le lendemain (25 septembre), il tomba de la pluie, et je ne pus me remettre en route.
J'ai déjà dit que les Brésiliens de l'intérieur, lorsqu'ils sont malades, ont souvent recours à des paroles et à des remèdes sympathiques. Je vais en donner un exemple. Pendant que nous étions à Posse, José Marianne se plaignit d'avoir mal aux dents ; voici le remède qu'on employa pour le guérir. On demande au malade : Qu'est-ce qui vous fait mal? Il répond : La tête, la main, la dent, suivant la partie qui est affectée. — Eh bien, elle ne vous fera plus de
parlé plus haut et qai se troare h quelq«es lieaes do village de Santa Croz.
3M VOTAGE AUX SOURCES
mai ; et Ton écrit an A majuscule. On r^te la même, question ; le malade fait la même réponse : on r^ique de la même manière , et Ton écrit un R majuscule après avoir coupé VAd'un trait (A). En continuant tqujours ainsi, on trace successivement les lettres ARTEFA, et Ton recommence jusqu'à ce que le malade dise qu'il ne souffre plus. Au bout d'un certain temps» José Marianno le dît par politesse » mais son mal ne diminua point (i). Je ne serais cependant pas étonné que, dans certains cas, qudques malades eussent été guéris, au moins momentanément, par le pouvoir de l'imagination.
Il y avait è Posse un nombre prodigieux de puces pénétrantes (cbiqueSy bichoi dopé)^ et, comme j'avais appris à mes dépens combien il peut résulter de mal de leurs piqûres, j'étais sans cesse occupé k visiter mes pieds, afin d'en arracher ces insectes avant qu'ils s'y enfontaseent tout à fait. Mes pieds étaient alors presque guéris; mais j'avais l'index de la main gauche en fort mauvais état : une chique s'était enfoncée entre l'ongle et la chair; on n'en avait tiré que la moitié, et il s'était formé un mal blanc tout autour de l'ongle. A Posse, on me tira avec beaucoup de peine une autre chique de l'index de la main droite, et je
(1) M. Gardner raconte qu*un faxendeiro de la Serra dos Orgios, près de Rio de Janeiro, prétendait guérir les liorames et les animaux des mor* sures Yenimeuses , en leur faisant avaler cinq petits morceaux de papier roulés comme des pilules, sur chacun desquels était écrit un des mots magiques bien connus, Saior, Arepo, Tenet , Opéra, Rotas (Travels, 53). On peut assurer, sans courir le risque de se tromper, que les serpents dont la morsure ai^t été guérie par ce moyen n'appartenaient pas à des espèces bien dangereuses. Au reste , il n*e6t pas nécessaire d*aller en Amérique pour troorerdeB exemples de pareilles superstitions; il suffit de parcourir les villages de France.
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voyais Unstant où j'allais être privé de pouvoir écrire. Tous les désagréments se réunissaient pour rendre ce voyage insupportable : souvent je manquais des choses les plus nécessaires à ta vie; je ne trouvais point de plantes ; rien ne venait me distraire; je succombais sous le poids de Tennui.
Le jour de mon départ de Posse (24 septembre), je fus pourtant moins malheureux ; je traversai un charmant pays, ce qui ne m'était pas arrivé (depuis bien longtemps.
Après avoir quitté le poste, j'entrai dans un campa où la terre est ti^ès-bonne et d'un rouge foncé. Là se trouvent la plupart dos arbres qui caractérisent les tàboleiro* eobertas; mais ils onjt une vigueur inaccoutumée ; ils sont plus élevés qu'ailleurs, plus droits, moins écartés les uns des autres^ et entre eux croissent de nombreux sous-arbrisseaux. Les phiiesqui étaient déjà tombées, quoique peu considéiabtes« avaient agi sur la végétation de la plupart de ces arbi;es» et alprs ils commençaient à se couvrir de feuilles nouvelles et d'un vert tendre : parmi eux, il était impossible de ne pas distinguer le socopiray légumineuse à feuilles ailées, dont les fleurs, d'une couleur de chair charmante, sont disposées en loQguQS panicules. Au milieu de ce joli campoy le chemin, toujours parfaitement uni et assez Idrge, décrit d'agréables sinuosités; le voyageur européen croirait presque qu'il parcourt un jardin anglais où l'on se serait plu à rassembler une foule d'arbres contrastant entre eux par leur forme et leur feuillage.
Quand on a fait 1 lieue, le pays change d'aspect. Toujours parfaitement uni , il offre un agréable mélange de pâturages, de petits bouquets de bois épars çà et là et trèsmultipliés ; enfln de terrains marécageux au milieu desquels croissent desbarittfs (Mauritia viniferaj Mart.).
Bientôt od parvient aa Rio Grande ; mais les bois qui couvrent ses bords ne le laissent apercevoir que par échappée. A. cette époque, celle qui précède iramédiateiiient la saison des ploies, cette rivière pouvait avoir la même largeur que la Seine, à Paris, devant le jardin des plantes ; ses eaux coulaient avec majesté, et des hérons blancs comme la neige se promenaient avec lenteur sur les bancs de sable qui s'élevaient de son lit. Quoiqu'on soit arrivé sm le bord du Rio Grande , on est encore loin de Tendn^ ou on le passe. D'abord, on traverse pendant quelque temps un terrain marécageux et couvert d'herbes qui s'étend, parai* lèle au fleuve, entre deux lisières de bols, dont l'une borde ses eaux. Le chemin partage ensuite cette dernière, et le voyageur marche sous un berceau de verdure, où, de t^nps en temps, il aperçoit le fleuve à travers le feuillage des arbres. Les oiseaux, si rares dans les campoSy sont ici fort communs ; des colombes , des perroquets et une foule de petites espèces voltigent entre les branches, en faisant entendre leur ramage ; le fura olho , peu timide, ne change pas même de place à l'approche du voyageur, tandis que les oiseaux-mouches passent et repassent avec rapidité, comme s'ils étaient emportés par le vent.
On suit ce joli chemin dans un espace d'environ i lieue portugaise, et l'on arrive à l'endroit où l'on s'anbarque pour traverser le fleuve. Là est un raneho (4819) couvert en tuiles, ce qui est fort extraordinaire dans ce pays ou les toits des hangars destinés au voyageiH' le sont ordinairement avec du chaume ou des feuilles de palmier. Les hommes traversent la rivière dans une pirogue; on la fait passer aux animaux et aux marchandises sur une sorte de plancher qui recouvre deux pirogues réunies. Le Rio Grande
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était encore une des rivières dont le péage avait été concédé, pour trois vies, à la famille de Bartholomeu Bueno Anhanguera, ou, comme Ton dit à tort dans le pays. Anhanguela, en récompense de la découverte de Goyaz.
J'ai déjà parlé de Tinsalubrité du Rio Grande. Les terrains marécageux qui le bordent sont entièrement couverts d'eau pendant la saison des pluies ; ils se dessèchent ensuite peu à peu, et vers les mois d'avril, mai et juin, il ^en exhale des vapeurs pestilentielles qui causent des fièvres malignes et des fièvres intermittentes. L'homme ipA recevait le péage pour la famille Anhanguera et habitait une petite maison sur la rive gauche du fleuve me dit qu'il était établi dans ce pays depuis quinze ans et avait été malade dix fois : cette année-là, en particulier, toutes les personnes de sa maison l'avaient été, et elles avaient encore un air languissant et le teint très-jaune. U s'est cependant opéré quelque amélioration depuis l'époque de la découverte : alors on mourait au bout de peu de temps ; aujourd'hui on ne meurt plus , mais on est malade et on languit. Le pays deviendra de moins en moins malsain à mesure qu'on y introduira quelque culture et qu'on le dégarnira des bois qui le couvrent, ainsi que cela est déjà arrivé pour le Rio das Yelhas, l'un des affluents du S. Francisco.
Je traversailarivière le jour mèmeoùj'arrivaisur ses bords (24 septembre). De l'autre c6té, je n'étais plus sur le territoire privilégié des Indiens (1), ni même dans la province de Minas Geraes ; j'avais passé dans celle de S. Paul.
(1) On troDTe , dans le livre de d*£schwege {Brûi. dU ne\iê WeU , I, 9^, 94), deQx tableaux relatife à la popalattoo dos Indiens du district privilégié : Ton qui fut coinrauni<|«é à Fauteur en 1816 et no comprend
313 TOYàOB AUX SOURCES
que les habîtaots du ctotoo silaé eotce le Pvanihyba et le Rio das Te- Ihas ; Tautre qui embrasse tous les babitaots du district et fot eovojé h radministratioQ , par les Indieos eux-mêmes, eu 1821. Comine pai cm reconnaître dans le premier des indices d*inexactitade, je me conteoteni de copier ici le second :
Eafaaig. Total.
Paranahjba 4
S. Domingos 27
Rio das Pedras . 33
Esti?a 20
Pisarrio 11
Boa Visu 11
Fumas ,14
S. Anna 84
RiodasVelhas 7
Rocinba 3
Uberava 2
Tijuco 8
Lanboso 5
Uberava Falsa 13
Toldas 5
Posse 2
Espinbas 5
Rio Grande 3
On pourrait croire, d'après un passage de VEruayo itum Quadro estaliêUco da Provincia de S, Paulo, — S. Paulo 1839, que le district priTilégié des Indiens a été, depuis quelques années, réuni une seconde fois h Goyaz ; car il y est dit « que le district de la Tille de Franca, appartenant à S. Paul, confine avec celui d'Uberava, qui fait partie de la province de Goyaz , et que le Rio Grande sert de limite à cette dernière province. » Les auteurs du Diccionario geographico do BraiU , qui ont conduit Tbistoire très-abrégée de Goyaz jusqu'en 1842, disent aussi que TAldea de S. Anna appartient k ce pays; mais, comme ils ajoutent en même temps que le Paranabyba sert de limite h Goyaz, et que le Pisarrào appartient à Minas Geraes, il est permis de regarder la question comme douteuse. La réunion indiquée par rjEtiaoyo semblera peut-
DU Rio DE S. FRANCISCO. 313
ètr« fdri ntliirell^, si Teo ne consulte que U çârte; intis je ne saurais m*empèebcr de la regarder comme un yéritable malheur, k cause de réloignement où se trou?eiH le Rio das Pedras, S. Anoa, etc., du chef-lien de Gojaz, le graod Bombre d*aflaires doot le gouverDemeut de cette immense prorince est nécessairement accablé , le peu de forces et de reyenus dont il dispose et le triste état dans lequel ses finances, sans doute , Tobligent de laisser les ?illages des Indiens. (Voyez ce que dit le Téridique Gardner de l'abandon où languit TAldea do Douro, TrateU, p. 315-320.)
VOYAGE AUX SOUICES
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