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Le grand lac des Mistassins est une vaste mer intérieure qui occupe un espace de plus de deux degrés entre le 71° et le 74® de longitude : ilest situé sur le 5le degré de latitude nord et se décharge dans la baie d'Hudson par la rivière Rupert. Près du lac et sur une petite rivière qui s’y jette, se trouve un antre de marbre informe que les sauvages appellent la maison du grand génie ” ; de l’autre coté, c’est-à-dire, près de la décharge, s'élève une roche énorme et isolée qui domine le lac. Frappés de sa grosseur piodigieuse, les peuples infidèles du nord invoquent le manitou de cette roche ; lorsqu'ils traversent le lac, ils sont saisis d’une religieuse frayeur et détournent soigneusement les regards dans la crainte d’exciter par là quelque tempête. Voici ce qu’on dit dans le Relation du Père Albanel. Nous avions déjà fait six lieues au travers des iles qui l’entrecoupent (le lac des Mistassins), quand j’aperçus comme une éminence, d’aussi loin que la vue peut s’étendre : je demandai à nos gens si c’était vers cet endroit que nous devions aller ? Tais-toi, me dit notre guide, ne regarde point, situ ne veux point périr. Les sauvages de ces contrées s’imaginent que quiconque veut traverser ce lac, se doitsoigneusement garder de la curiosité de regarder cette roche, et principalement le lieu où lon doit aborder; son seul aspect, disent-ils, cause Pagitalion des eaux et forme des tempêtes qui font transir de frayeur les plus assurés.”(1).
Le nom de ce lac vient du mot sauvage Misia-ussini qui
1) Relation des Jésuites, Vol IIT. Relation de 1672, page 49, » Pas
ne
veut dire grosse roche, et les peuples qui sont aux environs portent le nom de Mistassins, soit à cause du lieu qu'ils habitent, soit peut-être aussi à raison de cette espèce de culte qu’ils rendent à ceite roche.
Le lac des Mistassins est peu connu : voici ce que nous en apprend un nommé Jérôme St. Onge, canadien de la paroisse des Eboulements, qui a passé la plus grande partie de sa vie soit au service de la compagnie du Nord- Ouest, soit à celui de la compagnie des postes du Roi. ‘ Après avoir stationné pendant plusieurs années au lac Mistassini pour faire le trafic avec les sauvages, il dit que l’étendue de ce lac est biea peu connue, car il mit trois jours à le traverser dans l'endroit le plus étroit, allant d’iles en îles, qui sont dans cette partie particulière du lac. Il suppose que la distance entre elles et la terre ferme n’est pas moindre de trente milles, ce qui donnerait au lac dans cette partie environ 90 milles de largeur, Les sauvages mettent ordinairement tout lPété, une partie du printemps et de l’autormmne pour se rendre du haut du lac Mistassini à son extrémité inférieure. .... Larivière Rupert qui y prend sa source, est bien plus considérable que le Saguenay ; il l’a descendue jusqu’à une journée de marche de la baie James, il suppose que la distance entre la baie et le lac Mistossini est d'environ 50 à 60 lieues.” (Rapport de Pexploretion du Saguenay de 1828, page 163.).... Mais il est temps de revenir à nos voyageurs.
Michaux après avoir reconnu les bords du lac, descendit une rivière qui communique avec la baie d’Hudson (rivière Rupert.) ; il la suivit pendant deux jours et il n’était qu’à une petite distance de ceite baie, lorsque les sauvages, croyant dangereux de s’avancer plus au nord dans cette saison, refusèrent d'aller plus loin, et voulurent absolument revenir : ils assuraient que, si les neiges continuaient, il serait impossible de s'en retourner. Le retour fut donc décidé ; au reste Michaux avait reconnu la posi-
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tion des lieux et déterminé quels étaient les points les plus élevés et quelle était la communication entre les divers lacs et la baie d'Hudson, Il avait exactement marqué à quelle latitude finissent de croître les arbres du nord : il ne trouvait plus dons ces solitudes qu'une végétation chétive; c’étaient des pins rabougris, des bouleaux nains (Betula nana), un genièvrier rampant, des groseilliers sauvages( Ribes osycanthoïdes et Ribes trifidum) le thé velouté (Ledum pulustre) et quelques espèces de bluets (Vaccinium cespilosum et V. myrlilloides ;) (1) mais plus aucun de ces beaux arbres que l’on rencontre autour du lac Saint-Jean. Au reste, rien ne peut mieux faire connaître la nature de la végétation de ces contrées boréales que l’extrait suivant pris des notes manuscrites de Michaux. ‘ Aux environs de la baie d'Hudson et des grands lacs Mistassins, les arbres qui, quelques degrés plus au sud, forment la masse des forêts, ont, sous cette latitude presqu’entièrement disparu et par la sévérité des hivers et par la stérilité du sol ; toutes ces contrées sont entrecoupées de milliers de lacs, et couvertes d'énormes rochers entassés les uns sur les autres, qui sont le plus souvent tapissés de larges lichens de couleur noire, ce qui ajoute encore à l’aspect sombre et Jugubre de ces régions désertes et presque inhabitables. C’est dans les intervalles de ces rochers que l’on apperçoit cà et là quelques individus d’un pin rabougri (Pinus rupestris) qui fructifient à trois pieds de terre et qui, à ce peu de hauteur, portent avec eux toute l’empreinte de la décrépitude. Cependant, à 150 milles plus au sud, cet arbre offre déjà une végétation plus forte ; mais il ne s’élève presque jamais au-dessus de 8 à 10 pieds.” (2)
Ce fut aussi près du lac des Mistassins que Michaux
(1) Flora Borcali-americana. A@ sinum Hudsonis et juxta laeus Mistassins Vol 1.5, 11, 14,61,64, 111,124, 191,223. Vol IL. 2, 115, 121, 123, 153, 154, 171 172 173, 175, 180, 293.
(2). Michaux fils. Arbres forestiers Vol I, page 49,
Re
trouva la jolie Primevère, à laquelle il donna le nom |
du lac, en lappellant Primula mislussinica, nom si
étrange, qu’il étonne d’ordinaire ceux qui n’ont pas en- |
tendu parler du lac des Mistassins.
Nous avon: dit que Michaux, pour se rendre à la demance | |
de ses guides, s’était décidé à terminer ici son voyage.
Le retour fut très-pénible; la plupart des rivières étaient gon- |
flées, et les canots les descendaient avec une rapidité im-
possible à décrire : les sauvages les faisaient passer entre
des rochers avec cette adresse qui leur est propre ; ajou-
tez à cela que les portages étaient devenus très-dilliciles.
Ceux qui ont voyagé dans nos forêts connaissent les dif-
ficultés et les fatigues que lon rencontre : tantôt il faut
franchir des arbres abattus sur lesquels s'élèvent d’autres |
générations d’arbres, tantôt, il faut descendre un ravin à
travers les ortics et les lianes, pour remonter un instant
après ; souvent traverser des savannes toutes couvertes de
sphagnum (mousse de savanne), où l’on enfonce jusqu’au
genou et où l’on est continuellement mouillé, Ce qui le
remit un peu de ses fatigues, se furent deux compagnies
de sauvages qu’il rencontra et avec lesquels il alla à la
chasse. Enfin Michaux arriva à Tadoussac le premier
octobre ; il prit congé de ses comragnons de voyage, qui
lui avaient rendu tous les services qu’il pouvait attendre
d'eux.
TT ici mini mnmn erronée
De Québec, Michaux retourna à Philadelphie, par la | route qu'il avait suivie au mois de juin, c’est-à-dire par | !
Montréal et le lac Champlain ; il y arriva le huit décembre. IL ét ait part de Charleston depuis huit mois, et il avait
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employé trois mois et dix-huit jours à aller de Québec jusqu’au lac des Mistassins, c’est-à-dire, à 160 lieues de toute habitation. (1)
Ici se termine la tàche que nous nous sommes imposée, Mais qu’il nous soit permis d'y ajouter le récit d'un accident qui faillit faire perdre en un seul jour le fruit de tant de labeurs (2). Michaux, après avoir passé quatre ans aux Etats-Unis s'en retournait en France. Il partit de Charleston le 13 août 1796 ; la traversée ne fut pas malheureuse, mais le 10 octobre, comme on était en vue des côtes de la Hol ande, il s’éleva une furieuse tempête : les voiles furent déchhées, les mâûts brisés et le navire échoua et s’entrouvrit sur les rochers : matelots et passagers, tout était épuisé de fatigues et la plupart auraient péri, si les habitans d'Egmond, petit village voisin, ne leur eussent donné du secours. Michaux était attaché à une vergne, et il avait perdu connaissance, lorsqu'on lemporta au village ; il ne la reprit que quelques heures après, se trouvant auprès du feu avec d’autres habits et entouré d'environ cinquante personnes, Sa première pensée, en revenant à lui, fut de demander des nouvelles de ses collections. Il apprit que, les malles qui contenaient ses effets se trouvant sur le pont, elles avaient été emportées par les vagues ; mais ou lui dit que les caisses placées à fond de cale avaient été retirées, et il fut consolé. Malgré le mauvais état de sa santé, il fnt obligé de rester un mois et demi à Egmond, et d’y travaiiler jour et nuit : ses plantes ayant été mouillées par l’eau de mer, il fallut les
(1) Nous avons indiqué tous les endroits où s'est arrêté Michaux. Ilest cependant un point que nous n'avons pu constater ; c’est sa visite à la Malbaie. Qu'il s’y soit arreté, là chose est certaine, come on le voit par les indications suivantes de sa flore, Vol If, page 262, ainsi que par son Histoire des Chénes de l’ Amérique à l’article de Quercus rubra. Ce qu'il nous reste à savoir c’est l'époaue de ectte visite.
(2) Ce récit, avee tous ses détails, est emprunté aux Annulrs du Afuséum d’Ilistoire naturelle.
tremper toutes dans l’eau douce et les sécher l’une après l'autre dans de nouveaux papiers. Cet herbier si intéressant est allé enrichir les immenses collections du Muséum d'Histoire naturelle. On le conserve encore aujourd’hui tel qu’il était alors, seulement, on en a détaché les plantes qui se trouvaient en double.
Nous terminerons cette courte notice sur Michaux par le portrait que nous en trace Deleuze, son contemporain qui, ayant eu avec lui des rapports très-intimes, nous en a laissé une intéressante biographie.
‘ Michaux était d’un caractère franc, quoique d’une hu meur taciturne ; il faisait peu de démonstration d’amitié, mais si on lui demandait un service, rien ne lui semblait difficile. Ayant rencontré en Amérique plusieurs Français infortunés, il leur ouvrit sa bourse, et leur procura des ressources; on en voit la preuve dans la note de ses dépenses, où le nom de ceux qu’il avait obligés, est en blanc. Son extrême simplicité et le goût de l’indépendance qu'il avait pris dans sa vie erraute et solitaire, lui donnait un extérieur singulier ; mais cette singularité ne tenait nullement au désir de se faire remarquer. Ses manières métaient celles d'aucun pays particulier, parce qu’elles convenaient également à tous. Il n’était ni un Français, ni un Anglais, ni un Canadien; mais partout on ie trouvait plus rapproché des naturels que ne l’aurait été tout autre étranger. Il prenait peu de part à la conversation, parce qu’il ne disait et n'écoutait que des choses utiles. Passait-il par une ville, il visitait les marchés et s’informait d’où venaient toutes les denrées : dans les campagnes, 1l interrogeait Les habitants sur les plus petits détails relatifs à la culture. A une activité qui ne lui permettait pas de perdre un moment, il réunissait une patience qui ne se Jassait jamais.” |
‘ Ses qualités morales étaient si bien coannes, que lorsqu’on l’envoya en Amfrique, après avoir fixé son traite
ment, on lui donna une lettre de crédit illimitée, avec laquelle il pouvait toucher, dans les villes où il passerait, tout l'argent nécessaire pour les acquisitions qu'il jugerait conveuables et pour les frais de ses voyages. Michaux ne fit jamais usage de cette lettre, que pour Pobjet particulier auquel elle était destinée, et ne se fit jamais payer de ses appointements : aussi n’a-t-il laissé à son fils que la plus petite partie de la fortune avec laquelle il était né. Mais il reste à ce jeune homme un nom considéré, les connaissances acquises par ses travaux et ses voyages avec son père, et destitres à la faveur du gouvernement.”
Disons maintenant un mot des ouvrages de Michaux. Ces ouvrages sont peu nombreux, parce que voyageant continuellement, il n’a pas eu le temps de rédiger ses observations ; d’ailleurs comme Île fait observer Deleuze, Michaux jugea plus utile d'introduire en Europe des plantes nouvelles, que de les décrire. Nous avons cependant de lui une Histoire des Chénes d’ Amérique, publiée à Paris en iS01. Cet ouvrage, écrit en français, renferme la Gescriptica de vingt espèces de chûènes disposées dans un ordre méthodique.
Un autre ouvrage qui intéresse davantage le Canada est une flore publiée en latin sous le titre de Ælora Boreali- Americana, sistens charucteres Plantarum quas in America septentrionali collegit et detexit Andreus Michaux. Cet ouvrage parut en 1803 (l’année du décès de Michaux), formaut deux volumes in 8°, enrichis de 52 gravures. [Il fut rédigé par les soins de l’éminent botaniste Ciaude Louis Richard, d’après les notes et les herbiers de Michaux. Ou y trouve plus de 1700 plantes décrites.