ARRIVÉE DE M. DE LAGRÉE A LIN-NGAN
mobile au-dessus de la porte; une immense panique s'ensuivit, et je complétai la déroute en mélançant brusquement au dehors le pistolet au poing, l'œil en feu, la figure ensanglantée. Ma vue produisît une réaction subite; soit crainte de cette orme terrible qui tirait toujours sans qu'on la chargeât jamais, soit compassion réelle, les Chinois les plus proches de moi me supplièrent de me calmer, et me jurèrent qu'il serait fait justice des lanceurs de pierres. Le reste de la foule continuait à fuir dans toutes les directions, s'imaginanl sans doute que j'amoncelais les cadavres devant moi. 11 n'y eut bientôt plus dans la cour qu'un groupe peu nombreux de personnes qui me ramenèrent dans ma chambre et me soignèrent avec intérêt.
Peu après se présenta un mandarin en grand costume, qui me fit des excuses au nom du gouverneur, m'annonça que des soldats allaient être placés à toutes les avenues de la pagode et me promit la visite de tous les apothicaires de Lin-ngan. 11 m'apprit en même temps que M. de Lagrée et le reste de la mission française venaient d'arriver, qu'on les avait logés en dehors de la ville, mais qu'en raison de l'excitation de la foule il n'était pas prudent de me ramener en ce moment auprès de mes compagnons.
Le lendemain malin, au point du jour, on me fit franchir un mur de la pu^-nde qui donnait du eùlé du rempart, et par des chemins détournés et déserts on me reconduisit auprès de M. de Lagrée.
Celui-ci avait éprouvé quelques difficultés à continuer sa roule jusqu'à Lin-ngan. Au moment où la Commission allait se mettre en route et partir d€ Ché-pin pour ce dernier point, Léang ta-jen *, gouverneur de Lin-ngan, avait expédié un message par lequel il invitait la Commission française à rester à Ché-pin, et à poursuivre directement sa roule sur Yun-nan. Il était impossible, en effet, disail celte lettre, d'aller de Lin-ngan jusqu'à la capitale de la province, les routes étant interceptées de ce coté par les Koui-tse et les voleurs. Mais M. de Lagrée avait insislé pour aller jusqu'à Lin-ngan faire connaissance avec Léang ta-jen, sauf à revenir à Ché-pin, reprendre la route qu'on lui indiquait.
A son arrivée à Lin-ngan, de nombreux cadeaux lui avaient été apportés de la part dos autorilés locales, entre autres un repas tout préparé, maison lui avait fait dire que tous les principaux mandarins de la ville, Léang ta-jen en téte, étaient absents et occupés à combattre les Koui-tse, qui s'élaient retranchés à 70 H au nord-est de la ville, dans deux fortes positions, appelées Po-si et Kouang-si. M* de Lagrée ne voulut pas ajouter foi à celte prétendue
1. Ta-jen est une expression honorifique qui signifie littéralement » grand homme », et que l'on ajoute, en Chine, nu nom des personnes d'un rang élevé. Ta lao ye, « vjrux grund père », est ta qualification que Von joint au nom des fonctionnaires d'ordre inférieur.
Sole de l'auteur )
VOÏAGE D'EXPLGUÀTION EN 1NDO-CHIMS.
nce et exigea que Léangta jcnnt des excuses officielles au sujet des i nsultes dont j avais été l'objet. Une foule de mandarins subalternes vinrent en vain le visiter et essayer de radoucir par des présents. M. de Lagrée reçut froidement les visites el repoussa les cadeaux. De l'intérieur de la vaste pagode où nous étions logés, nous entendions la foule vociférer et se plaindre de ne pouvoir parvenir jusqu'à nous: de temps en temps quelques pierres lancées par-dessus les murs nous témoignaient de son impatience et de sa brutalité. Le sergent annamite, aidé d'un de ses camarades, parvint a saisir lun dtt ,-igresseurs; nous le remîmes aux autorités locales, en demandant une ] lion sévère, 11 fut immédiatement mis à la cangue.
Dans l'intervalle, j avais fait écrire par mon Annamite Tei, sur la prière de M, de Lagrée, une lettre chinoise dans laquelle celui-ci exposait ses grief* el demandait une réponse positive et des communications plus directes avec la première autorité de Lin-ngan. Quelques heures après, nous m -mir* une réponse dans laquelle Léang ta-jcn faisait des excuses et annonçait $a visite pour le lendemain. Il arriva à l'heure dite. C'était un gaillard de 2 mètres de haut, dont les pieds, les mains et rénorme tète étaient bien proportionnés, Son air humble et embarrassé contrastait singulièrement avec son encolure de géant; c'était bien II le fameux personnage que nous s vprésentaient les récits populaires. Homme du peuple, sans instruction et sans grade, sa valeur el son énergie l'avaient désigné, dès les premiers combats cou Ire les Mahométans, comme le seul chef capable d'exercer le commandement militaire du sud de la province. Il s'était décerné lui-même h bouton rouge et avait remplacé les mandarins de Ché-pin, de Tong-haï et de plusieurs villes voisines par des créatures à lui; Tannée précédente il avait délivré la ville de Lin-ngan, un instant occupée par les rebelles. En réalité, il ne reconnaissait plus les ordres venus de Pékin, et agissait dans le sud dé la province comme un souverain indépendant. L'ascendant moral acquis par M. de Lagrée sur un homme placé dans de telles circonstances, et dont l'énergique volonté avait tout soumis autour de lui, n'en restait que plus extraordinaire. Sa visite fut très courte et il prévint le chef de la mission française qu'il allait immédiatement retourner aux avant-postes, afin de le dispenser de lui rendre sa visite ; des affiches avaient été apposées par ses soins sur les murs d'enceinte de notre pagode et menaçaient de mort tous ceux qui oseraient importuner les étrangers. Il tint, du reste, à se montrer à notre égard d'une munificence orientale. Tous les indigènes qui nous approchaient de près ou de loin reçurent des marques de sa générosité. Les soldats d'escorte qui étaient venus de Yuen-kiang eurent de l'argent et des habits. On distribua à tout le personnel de l'expédition de grandes
plaques d'argent, sorte de décoration qu'il avait coutume de donner ;» ses soldats, et sur lesquelles étaient inscrits son nom et le mot « récompense
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elles étaient destinées, nous fit-il dire, h nous préserver des mauvais sorts. Nous eûmes aussi, le jour de notre départ, toutes les peines du monde i\ refuser vingt hahillcments complets, dont quelques-uns fort riches, qu'il o (Trait ;i nous et à notre suite.
Il était très regrettable que IVHal de la contrée ne nous permît pas de pousser noire reconnaissance plus h l'est ; on nous signalait à Mong-tse, située | trois jours de marche de Lin-ngan, des mines d'argent et de plomb. De ce point on se trouve à 200 li de Mang-ko, grand marche chinois situt sur les bords du Ho-ti kinng. C'est ïk que ce fleuve, d'après les renseignements que j'avais recueillis dans mou excursion, commence à devenir navigable*. Eu aval de Mfing-ko) on rencontre la ville de Lao-kay, qui est eu plein pays annamite, à douze jours de marche de la capitale du Tong king \ De nombreuses mines dorf d'argent et de cuivre existent dans la province chinoise de kai-koa , que traverse une grande rivière, le Nuu-si ho, affluent du Song Coï, nom annamite du fleuve du Tong King*,
Marier- ko parait être le centre d'un commerce 1res artif. Les gens de Canton, qui s'y rende ni en traversant le Kouang-si eL la partie nord du Ton kingt y apportent des laines, des cotonnades, des soieries, et remportent en échange le coton et le thé que produisent les Pa-y des environs et U Thaï de la vallée du Nam Hou. La plupart des soies que consomme le sud du Yufwiuu y arrivent par cette voie, et le courant coin merci al du 11 cuve Bleu et du Sé-tchouen ne commence h remporter sur l'exportation cantonnais» que beaucoup plus au nord. Les Chinois de Liu-ngan amènent Mang-ko des tltés venus par la route de Pou-cuK
Avant la guerre des Mahomôtans, les mandarins du Yun-nan faisaient apporter de Tong-tehouen h Sin Kay, marché annamite qui se trouve sur le Song Coï en aval et à peu de distance de Mang-kot de rétain et du zinc, dont on se sert en Ànnam pour la fabrication de la monnaie nationale ; on échangeait ces métaux contre de l'argent au titre de huit dixièmes, que Ton achevait de purifier dans le Yun-nan. Il n'était point permis aux Annamites d'entrer sur le territoire chinois et, en réalité, nous ne pûmes découvrir
1. Ces renseignements furent communiqués à M. Dupuis lors du passage de la Commission à Han-kéou. A l'appui de cette assertion nous reproduisons une partie de la lettre écrite par M. le D* Joubert à Froncis Garnier au mois de janvier 1872, époque à laquelle la Commission du Mékong était considérée comme ayant la première signalé la nouvelle route commerciale du fleuve du Tong King.
« Caen, le 2 janvier 1872.
« Mon cher Garnier,
« Je ne vois pas d'inconvénient a ce que vous entreteniez la Société de géographie du voyage de M. Dupuis. Ce voyage n'est que la conséquence de celui que nous avons fait et U ne s'est accompli que sur nos indications. Quand nous passâmes à Han-kéou, je parlai à M. Dupuis, mon compatriote, de la possibilité d'un commerce important d'armes et autres produits européens avec le Yuo nan et je lui indiquai, d'après votre appréciation, la route par la rivière du Tong Ring, comme plus courte et plus facile, et en outre je le mis en relations avec Jang tajen,... etc.
« Joubirt. »