DIFFICULTÉS NOUVELLES
point, Alexis prierait M. Polticr de faire parvenir à l'expédition, par la même route, les paquets qu'il devait avoir reçus pour elle.
M. de Lagrée sentait vivement les difficultés énormes que nous rencontrerions lorsque, la voie du fleuve nous manquant, nous serions obligés d\idopter un autre mode de transport. Notre nombre, nos bagages trop considérables, nos trop faibles ressources l'effrayaient, avec raison. Le temps qu'il fallait pour réunir les moyens de transport, l'obligation d'en changer à chaque chef-lieu de province, prolongeaient et multipliaient nos haltes au delà du nécessaire. La saison des pluies allait décupler toutes ces difficultés, et nous obligerait peut-être à rester immobiles pendant plusieurs mois. En comptant le nombre des Muongs échelonnes sur le fleuve avant Luang Prabang, ce dernier point du Mékong reconnu par Mouhot, M. de Lagrée n'espérait pas atteindre ce cenlre important avant le retour des pluies, ce qui semblait renvoyer h la saison sèche suivante, c'est-à-dire à un an, toute découverte sérieuse. Il y avait là de nombreux motifs d'inquiétude et de découragement, qu'augmentait encore la mauvaise conduite de quelques-uns des hommes de l'escorte pris trop au hasard et trop à la haie, au moment de notre départ, dans la garnison de Saigon, J'insistai auprès de M. de Lagrée pour obtenir une diminution de notre personnel, et je m'offris à reconduire à Angcor, et s'il le faiblit a Pnom Penh, la partie de l'escorte ainsi congédiée. En même temps je rapporterais moi-même, plus fidèlement et surtout plus rapidement que des indigènes, le courrier que nous attendions. Je n'avais pour ma part qu'une bien médiocre confiance dans les efforts qui seraient faits par la colonie pour communiquer avec nous l. Mous étions partis et oubliés depuis près de six mois. On avait dû nous appliquer le mot favori de la marine : Qu'ils se débrouillent! sans songer que, pour un voyage de cette nature, il est des ressources politiques que nous ne pouvions pas nous créer seuls. .M. de Lagrée avait reçu du gouverneur des promesses trop formelles pour partager mon sentiment à ce sujet ; mais il consentit h me laisser, encore une fois, aller d'Ouhôn à la rencontre du courrier, qu'Alexis, parti avant moi de Bassac, aurait soin de faire diriger a l'avance sur Angcor. Je laisserais à ce dernier point les hommes de l'escorte dont le retour avait été décidé, en leur procurant les moyens d'effectuer pàf barque leur rentrée à Pnom
I, On retrouve dans ce passage l'expression de la défiance de Francis Garnie r à l'égard du gouvernement de Saïgûn, qui, défavorable m principe a Vidé*' du vnya^. n'avait consenti à le laisser entreprendre que contraint el forcé par les ordres venus de Paris, et n'avait pas assuré à la Commission des ressources suffisantes. L'initiative du gouvernement central avait d'ailleurs été provoquée, comme nous l'avons vu dans les notes placées au début de cet ouvrage, par le* publication de Prm&cii Garnter et les démarches de ses amis. Voy\ p, 3, 7 et 8.
Penh, et je rejoindrais en toute hâte la Commission, qui pendant ce temps continuerait sa route : un homme isolé pouvant aller beaucoup plus rapidement qu'elle et la rattraper facilement.
Le 25 décembre, nous partions tous de Bassac. Alexis seul y restait et devait, le lendemain même, se diriger sur Pnom Penh par la route d'Àngcor, pour commencer l'exécution du plan convenu. Nous laissions d'excellents souvenirs dans la contrée où nous venions de faire un séjour de trois mois et demi. Lors de notre visite d'adieu, le roi avait su nous exprimer simplement et sincèrement les sympathies que nous avions inspirées. Aux deux médecins de l'expédition était due la meilleure part des remerciments qu'il nous adressa. Us avaient prodigué leurs soins à tous les malades, et ils étaient parvenus à soulager bien des souffrances. Les bonzes, dont ils usurpaient le rôle, avaient dù s'avouer vaincus par la science européenne. La gratuité des secours accordés, la bonté témoignée en toute circonstance aux enfants et aux vieillards avaient touché tout le monde. Aussi, à notre départ, auquel le roi lui-même voulut assister, toute la population accourut sur la rive, témoignant ses regrets et nous adressant ses vœux ; on suivit longtemps du regard les barques qui emportaient les voyageurs vers de plus lointains rivages; mais, avant de reprendre le récit du voyage, il me semble intéressant de résumer les renseignements recueillis sur le commerce de la vallée du fleuve, de Bassac à Pnom Penh, et sur la navigabilité, le débit et le marnage du Cambodge.
Bassac est le point de jonction des deux courants commerciaux qui se partagent le sud du Laos et dont l'un se dirige vers Pnom Penh, et l'autre vers Ban Kok par la route d'Oubôn et de Korat. Les échanges qui suivent la première direction se font entièrement par eau. J'ai déjà décrit l'installation des pirogues servant au transport des voyageurs et des marchandises. Le chargement moyen dont elles sont capables peut être évalué à deux tonneaux et demi ; pour le transport des matières légères et encombrantes, telles que le coton, on augmente quelquefois la capacité des pirogues en ajoutant au-dessus des fargues deux bordages supplémentaires. Outre ces pirogues, les marchands se servent aussi, quand ils descendent le fleuve, de grands radeaux composés de plusieurs planchers de bambous placés les uns au-dessus des autres et qui atteignent quelquefois des dimensions très considérables. Celui dont le dessin termine ce chapitre a 26 mètres de long sur 7 de large, et peut porter environ une vingtaine de tonneaux de chargement.
Les cataractes de Khon ne sont qu'un obstacle relatif à la navigation du fleuve, qui en toute saison est praticable pour les barques entre Bassac et
COMMERCE DK LA VALLÉE DU CAMBODGE. ICI Pnom Penh. Des travaux pou impartants suffira ion l d'ailleurs pour amélioror ce passage et faciliter le transbordement qu'il impose.
Les productions des tribus sauvages habitant les montagnes de la rive gauche du fleuve forment environ la moitié de l'apport commercial de Bassac, Attopeu, Stung Treng et Khong. Les régions qu'habitent ces sauvages manquent de coton, de tabac et d'indigo, mais fournissent, en échange de ces denrées, de la pondre d'or, de ï ortie de Chine, de l'ivoire, de la cire, du cardamome bâtard, des cornes de rhinocéros, des [dûmes de paon, des peaux et des os d'animaux sauvages. Ces objets ont tous une grande valeur sur le marché chinois et pourraient donner lieu à un trafic très important et très lucratif. Le taux auquel se font aujourd'hui les échanges fait ressortir un bénéfice d'environ 75 p. 100. La livre d'arec, par exemple, qui vaut 35 centimes sur le marché de Pnom Penh, s'échange â Slung Treng contre une livre de cire, qui vaut au moins !.{ francs sur le même marché.
Il serait du plus haut intérêt pour notre colonie d'attirer à elle les marchandises qui, sollicitées par le marché plus considérable de Ban Kok, abandonnent la route du fleuve, si courte et si économique, pour se diriger vers Oubon ; mais il faudrait pour cola supprimer, ou du moins abaisser les droits de douane prélevés à Pnom Penh, au profit du roi du Cambodge, sur toutes les marchandises venant du Laos. 11 faudrait obtenir aussi du gouvernement siamois qu'il renonçât aux échanges forcés auxquels se livrent les envoyés de Ban Kok, qu'il s'entendit avec le gouvernement de la Cochinchine pour la suppression du commerce des esclaves, et qu'il rendit à toutes ces contrées, on retour de l'impôt régulier que la conquête lui a donné le droit de prélever sur elles, une entière liberté commerciale. 11 faudrait enfin améliorer les routes déjà existantes, ou même en construire de nouvelles.
La suppression du commerce des esclaves est de toutes ces mesures la plus urgente et celle qui intéresse avant tout la dignité de la France. Le marché de Pnom Penh ne doit pas demeurer plus longtemps Fun des points d'écoulement de cette denrée humaine. La moralisalion des habitants, le développement des ressources et la sécurité delà contrée, l'augmentation du prestige des Européens seraient les conséquences immédiates de l'interdiction de cet odieux trafic l.
La navigation par barques ou par radeaux suffira longtemps encore i ta circulation commerciale de la vallée du Ueuve, même en admettant que celte circulation prenne un accroissement considérable. On parviendrait