LE HUEI KEUA OU « RUISSEAU DE SEL
Les voyageurs quittèrent à Tapac les eaux du Se Cong, pour faire route directement à l'ouest sur Bassac. S'ils avaient continué à descendre la rivière, deux autres routes se seraient présentées à eux; Tune, parlant du rapide appelé Keng Phao, l'autre de Sieng Pang, et toutes deux aboutissant, après deux jours de marche, aux environs de Rhong. La dernière de ces routes est praticable pour les chars, et les indigènes lui attribuent une longueur de 1900 sens l.
La caravane française se composait de sept éléphants, de quinze Laotiens et de quarante-trois sauvages; cette nombreuse escorte était nécessitée par la présence des voleurs qui infestaient, paraît-il, les forêts que Ton allait traverser.
Le 30 novembre, l'expédition traversa une rivière, le Sé Pean, presque aussi considérable que le Sé Cong. Sa largeur est d'une centaine de mètres, sa profondeur d'un mètre, et son courant est difficile à franchir au moment des pluies. Le Sé Pean se jette dans le Sé Cong, un peu au-dessus du rapide appelé Keng Phao.
Le lendemain, les voyageurs traversèrent le Sé Compho, affluent du Sé Pean, à son confluent avec le Huei Keua, ou « ruisseau de sel, » dans le lit desséché duquel des sauvages recueillaient des efflorescences salines. Le Sé Compho a 60 à 80 mètres de large, et ses eaux n'offrent pendant la saison sèche qu'une profondeur moyenne de 50 centimètres. Le Huei Keua a une largeur de 30 à 40 mètres et ne roule qu'une mince nappe d'eau. Le Sé Compho forme la limite des provinces d'Attopeu et de Bassac. Plus loin, le sous-sol de la contrée est formé de roches d'une nature poreuse, et de nombreuses flaques d'eau apparaissent çà et là dans les dépressions du terrain. Un arbre de la famille des myrtacées, le Careya arborea *, domine dans toute cette région et alterne avec les bambous qui croissent sur les bords des rivières.
Le 4 décembre, M. de Lagrée arrivait sur les bords du grand fleuve, vis-à-vis de l'île Deng, et s'embarquait avec ses compagnons de route pour traverser le Cambodge et gagner Bassac.
Il avait mis un mois à faire le tour complet de ce grand massif montagneux, qui se projette perpendiculairement à la grande chaîne de Cochinchine, et dont les dernières ramifications se prolongent sur la rive droite du Cambodge. Il résultait de cette reconnaissance que ce massif occupe, sur la rive gauche, un espace presque circulaire de plus de 60 milles
1. Le sen vaut environ 38 mètres, ce qui donne à la route dont il est question un développement de 72,?00 mètres.
1. Le nom cambodgien de cette essence est rang ; les Annamites l'appellent vu'ng.
[Soies de l'auteur.)
de diamètre, limité, au nord et à l'ouest, par le cours du Sé Don et du Cambodge, à Test par celui du Sé Cong. Ses arêtes extérieures sont élevées et paraissent enserrer, au centre du massif, de grandes vallées ou de grandes plaines, qui sont, dit-on, inhabitées. Sur les versants extérieurs et dans toutes les directions, apparaissent des traces irrécusables de puissantes actions volcaniques. Tantôt ce sont de puissantes coulées de lave que les torrents suivent aujourd'hui et mettent à nu, tantôt d'immenses amas de scories ou de terres torréfiées. Ce groupe montagneux, aussi bien que les soulèvements moins importants qui l'avoisinent, tels que celui de Phong Pho, devaient présenter jadis de nombreux centres d'éruption1.
Le chef de l'expédition fut très vivement contrarié de la non-arrivée du courrier attendu de Saigon. Les renseignements recueillis auprès des commerçants chinois sur le dire de quelques colporteurs venus du Nord l'avaient de plus en plus convaincu de l'importance des passeports de Chine demandés pour nous à la légation de Pékin et qui ne nous étaient point encore parvenus. L'absence de ces passeports risquait de faire échouer le voyage et rendre tous nos efforts inutiles. Ne pouvant se résigner à penser que la colonie ne ferait aucune tentative pour communiquer avec nous, M. de Lagrée se décida à demander au roi de Bassac de nouvelles barques pour gagner Oubôn. H avait l'intention, avant de s'engager définitivement dans la vallée du fleuve, d'aller visiter ce chef-lieu de province situé sur les bords du SéMoun, grand affluent de la rive gauche du Cambodge. Oubôn est directement au nord et à une quarantaine de lieues du Grand-Lac. De là il devait être plus facile de rouvrir nos communications avec Pnom Penh.
Sur ces entrefaites, l'interprète Alexis, que j'avais laissé à Stung Treng, nous rejoignit à Bassac. La route du fleuve, nous dit-il, paraissait indéfiniment fermée et il ne lui avait pas semblé prudent de séjourner plus longtemps aussi près de la frontière cambodgienne. M. de Lagrée songea alors à renvoyer cet interprète à Pnom Penh parterre, en prenant à l'ouest du grand fleuve et en allant faire tète à Angcor même; de la sorte, il n'aurait à traverser que des territoires soumis à Siam. Quant à la navigation d'Angcor à Pnom Penh, M. de Lagrée pensait qu'elle devait être restée libre et à l'abri des incursions des rebelles. Dès son arrivée à ce dernier
I. C'est ce même plateau qui a été exploré par M. le Dr Harmand en 1877. Parti des bords du Sékéman vers le milieu du mois de mars, ce voyageur arrivait à Bassac le 1er avril suivant, après avoir traversé à dos d'éléphant la plus grande largeur du massif. La description du sentier des Éléphants et celle des chutes du Sé Soi sont les parties les plus intéressantes de ce voyage, dont le récit a été publié dans les tomes XXXV111 et XXXIX du Tour du monde, sous ce titre : Le Laos et les populations sauvages de l'Indo-Chine.