‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 37 sur 197 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La Commission piffl de Bassae pour Oubén. — Nouvelle tentative pour retrouver le cour l ier. — Voyage de Krancis Garnier à Pnom Penh1 et son retour dans le Laos, â Oubon. — Voyage d'Otibôu à Iloutén.

Le temps s'était singulièrement rafraîchi depuis quelques semaines, el, tandis que les Laotiens grelottaient le matin sous les couvertures de laine dont ils se couvraient les épaules, nous nous sentions tout ragaillardis par une température française de 10 à 12 degrés. Le 26 décembre, nous franchîmes fé t rangement du fleuve formé par Phou Molong; nous consacrâmes la journée du lendemain à l 'ascension de Phou Salao. Au pied de cette petite montagne, du coté, du nord, s'étend la plaine de Muong Cao ou de T « Ancien Muong », lieu oii les rois de Bassac ont originairement résidé. (Juelqucs constructions en briques à demi ruinées y attestent leur passage- Vu delà, quelques îles réapparaissent dans le fleuve; mais bientôt de nouvelles montagnes surgissent a l'horizon. Le 29 décembre nous nous trouvions au pied de contreforts chevauchant les uns sur les autres sur la rive gauche. Sur l'autre rive, une montagne isolée, Phou Fa dan g, contient les eaux ilu tleuve qui, pour la premiers fois quille coinplrlrmcnl la dirre-

L Ace moment Francis Garnier quitta encore une r»is l 'i-xp<''diti<m r\ marcha «Je nouveau a la rencontre du courtier do Saison en ramenant une partie de l'eacorte. Il fit iGfj'J kilomètre» en deux moie. Parti fin Bassac le il} janvier 1867, il rejoignit le commandant de Lngrôt* le 10 mars suivant à Houtén.

lion du nord pour se diriger h l'ouest; son courant s'effile comme sous les rouleaux d"un laminoir enlre deu\ murailles de roc h*'- ,i peine distantes Tune de l'autre de 200 mètres. Sa profondeur est énorme en ce point, el je ne trouvai pas le fond à 70 mètres. Au sortir de cet étroit passage, on se trouve devant reinboncharedu Se Moun, qui vient du sud-ouest, alors que le grand fleuve se redresse lentement vers le nord. Le village de Pak Moun 'embouchure du Moun) esl bâti au continent.

De nombreux rapides s'échelonnent depuis le confluent du Se Moun jusqu'au* deux tiers environ de la distance d'Oubôn, et nos bateliers durent se livrer :i une rude gymnastique pour faire franchir à nos pirogues ces obstacles successifs* Le premier et l'un des plus considérables est h 2 kilomètres h peine de l'embouchure. Tout auprès, sur la rive gauche, est la

Embouchure du S: .Muni). - iK^in dt; Tb. Weber, d'après M. DeUporte.

borne qui sert de limite aui royaumes d'Oubôn et de Bassac. Le dernier jour de Tannée 1800 fut employé à franchir ce rapide. 11 fallut décharger entièrement nos barques et les faire passer, â force de bras, par-dessus les rochers. Tout le inonde s'y employa avec entrain, el les Laotiens ne laissaient pas que d'être assez étonnés du concours actif et entendu qu'ils recevaient de l'escorte et des officiers mêmes de la Commission française. Nous finies un peu moins d'un kilomètre dans tout l'après-midi du 31 décembre, et nous passâmes ainsi d'une année à l'autre au milieu des plus grandes fatigues. Les bords de la rivière étaient déserts et couverts de taillis, Huelqucs pas faits dans les broussailles permettaient aussitôt de découvrir les traces d animaux sauvages de toute sorte : cerfs, ligres, buffles, éléphants, sangliers. M. Joubert s'engagea dans le bois el nous en rapporta presque i tu m éd internent un lièvre : ce fut le plat de hue de notre jour de Tan. Ln magnifique bloc de gres se dressait sur la rive; le sergent Charbonnier y

DE BASSAC A OUBON. 171

grava au ciseau la date européenne. Nous primes ainsi possession scientifique de ces parages que nul pied d'Européen n'avait foulés avant nous. Le 3 janvier, nous arrivâmes à Pi Moun, village récemment fondé sur les hords de la rivière; il y avait là un dernier rapide, infranchissable pour nos barques *\ celte époque de Tannée, et il fallut attendre que d'autres barques nous fussent envoyées d'Oubôn, Les dernières collines qui prolongent le massif de Bassac venaient mourir sur la rive droite. Au delà, vers l'ouest, s'étendait une plaine sans limites. Nous nous trouvons sur l'immense plateau qu'arrosent le Sé Moun et ses nombreux affluents, et qui s'étend au nord jusqu'à Vien Chan, ;ï l'ouest jusqu'à Korat, à Test jusqu'au pied de la grande chaîne de Cochinchine. Les rapides successivement franchis depuis l'embouchure de la rivière sont comme des escaliers qui, de ce plateau, conduisent à la vallée inférieure du Mékong.

À partir de l'i Moun, la rivière redevient libre ; un courant 1res faible, des berges droites, une largeur uniforme, lui donnent en certains endroits l'aspect d'un canal creusé de main d'homme. Le 7 février, l'expédition arriva à Oubôn. Le gouverneur de cette province, récemment nommé, portait, comme celui de Bassac, le titre de roi. 11 appartenait à la famille royale de Yien Chau et avait été amené, fort jeune encore, à Ban Kok, où il avait rempli divers emplois dans les grades inférieurs du mandarinat. Homme intrigant et habile, il devait sa position actuelle à sa souplesse d'esprit et à de riches présents. Il nous apprit que le roi de Bassac était appelé à Ban Kok pour répondre il une accusation de concussion. Nous découvrîmes bientôt qu'il cherchait à le faire remplacer par un de ses parents. L'accueil qu'il nous lit se ressentit de son séjour dans la capitale du royaume; nous avions affaire à un homme frotté de civilisation, qui connaissait l'influence et le pouvoir des Européens. Malgré l'insuffisance de notre costume et la modestie de nos allures, il savait d'autant mieux à qui il avait affaire qu'il avait été, h Ban Kok, le traducteur laotien de nos passeports siamois, Aussi ses attentions et ses empressements n "eurent-ils point de bornes*

Oubôn était l'agglomération la plus vivante que nous eussions encore rencontrée. Quelques rues tracées en amphithéâtre sur la rive gauche du Sé Moun, une ou deux pagodes construites en briques dans le style chinois, de nombreuses boutiques, lui donnent presque un aspect important. C'est plus qu'un village, ce n'est pas encore une ville. Toute relation commerciale a cessé ici avec le bas du lleuve, et les échanges se font par Korat avec Ban Kok, Je n'eus pas le temps de faire ample connaissance avec les environs* Dés notre arrivée, le commandant de Lagrëe s'était hâté de demander les renseignements et de prendre les dispositions nécessaires pour mon voyage

t72 VOYAGE D'EXPLO NATION EN INDO-CHINE.

à Angcor; il espérait toujours que, grâce aux indications fournies par Alexis, je trouverais en ce point le courrier de l'expédition. Ma confiance était moins absolue, et j'obtins de M. de Lagrée l'autorisation de poursuivre ma route jusqu'à Pnom Penh dans le cas où mes craintes se réaliseraient1. Le chef de l'expédition me chargea d'une lettre particulière pour le gouverneur d' Angcor, sur l'esprit duquel, comme je l'ai déjà dit, il exerçait une influence considérable : il espérait ainsi aplanir les difficultés de ma mission. Il me recommanda aussi la hâte la plus grande, afin de ne pas ajouter de nouveaux retards à tous ceux que nous avions déjà dû subir. Pendant mon absence, il comptait aller par terre à Kémarat, chef-lieu de province situé sur le Cambodge en amont de Pak Moun, pendant que M. Delaporte redescendrait seul le Sé Moun, et reprendrait, à partir de son embouchure jusqu'à ce dernier point, la reconnaissance interrompue du Mékong. De Kémarat l'expédition remonterait ensuite lentement le cours du fleuve pour que je pusse la rejoindre en faisant toute la diligence possible.

Le 10 janvier, je dis adieu à mes compagnons de voyage que je quittais pour un temps difficile à déterminer, mais probablement assez long. J'emmenai avec moi le sergent Charbonnier, le soldat d'infanterie de marine Rande et le matelot Renaud, que je devais rapatrier à Pnom Penh. Un Annamite nommé Teï, qui devait, au retour, composer toute mon escorte, me servait d'ordonnance. Je remontai le Sé Moun pendant trois jours. Audessus d'Oubôn, il promène son cours sinueux au milieu de plaines où de nombreux troupeaux trouveraient d'excellents pâturages. Çà et là, de beaux bouquets d'arbres s'élèvent au-dessus des hautes herbes; un rideau continu de ban-langs et d'cuphorbiacées dessine au loin les contours de la rivière el de ses affluents. Partout des plages de sable d'un éclat éblouissant; mais d'ailleurs peu ou point d'animation : les villages ont abandonné la berge pour se cacher dans l'intérieur du plateau. La voie fluviale n'est plus ici, comme sur les bords du Mékong, le moyen le plus commode de communication et de transport. Les routes par terre sont aussi faciles et plus directes; le feu fait partout à l'homme une large place à travers la plaine. Ce mode primitif de défrichement n'a pas peu contribué à transformer en prairies herbeuses les forets épaisses qui jadis recouvraient le sol, et le pied se heurte encore çà et là aux troncs noircis des arbres consumés.

Jusqu'à l'embouchure du Sam Lan, affluent de la rive droite, point où je devais quitter la rivière, je ne rencontrai que quelques pêcheries. Raconterai-je ici l'événement qui vint attrister pour moi cette pérégrination solitaire? Ce fut la perte de ma fidèle Dragonne.

1. Voy. p. 10, 142, 159, 189, 232, 264, 268,271, 320, 324, 338, 360, 379, 385, 389, 454, etc.

MORT DK DRAGONNE. 173 Dragonne, chienne intelligente, ne s'était décidée qu'à regret à me suivre dans une expédition dont l'issue était si incertaine et dont je ne pouvais prévoir la durée. Née pendant la guerre de Chine sur la canonnière dont elle portait le nom, elle avait déjà beaucoup couru le monde, et la préfecture de Cholen, que j'avais quittée pour entreprendre le présent voyage, lui paraissait un lieu admirablement choisi pour terminer sa carrière. Mère de nombreux enfants qui faisaient son orgueil et que Ton se disputait dans la colonie, fêtée de tous pour sa gentillesse et son savoir-faire, célèbre depuis longtemps par ses exploits cynégétiques, rien ne manquait à sa gloire ; elle n'aspirait plus qu'au repos. Elle avait donc énergiquement condamné L'esprit aventureux de son maître, et elle pleurait toujours l'hospitalière demeure où elle avait vécu pendant trois ans. Son humeur s'était altérée ; elle était restée obéissante: elle avait cessé d'être affectueuse. Les tours qu'elle savait exécuter lui avaient fait au Laos une renommée qui nous précédait partout. A la requête des plus hauts personnages, il avait fallu souvent la donner en spectacle, et j'avais là un gagne-pain tout trouvé en cas de malheur; mais un pareil rôle devant des gens quelle tenait pour barbares humiliait sa fierté et augmentait son ennui. Elle essaya d'attenter à ses jours. A Bassac, elle se jeta à l'eau à plusieurs reprises : je réussis à la sauver. Mon départ d'Oubôn la séparait de son seul et dernier ami, Fox, le chien du docteur Joubert. C'en était trop. Le surlendemain de cette séparation, elle vint comme d'habitude se coucher auprès de moi dans ma barque et me fit quelques caresses plus tendres qu'à l'ordinaire. Au matin, quand je me réveillai, elle n'était plus là. J'interrogeai le Laotien de garde : il l'avait vue se jeter, au milieu de la nuit, dans la rivière et disparaître dans l'obscurité. Je parcourus la rive, elle était déserte; j'appelai, ce fut en vain. Dragonne s'était noyée ou était devenue la proie des tigres. Il me fallut faire un violent effort sur moi-même pour ordonner aux bateliers de se remettre en route. Que ceux qui ont connu la pauvre bête ne refusent pas un regret à sa mémoire !

Le 14 janvier, j'arrivai à Si Saket, chef-lieu d'une province laotienne située à peu de distance du confluent du Sam Lan et du Sé Moun. Je congédiai les gens d'Oubôn qui m'avaient conduit jusque-là, et je demandai aux autorités du lieu quatre chars à bœufs 1 pour continuer ma route par terre dans la direction d'Angcor. Il me fallut attendre ces chars pendant un jour entier. Quelques colporteurs chinois et pégouans campaient en plein air, au milieu de leurs voitures de voyage, semblables

1. Ces chars sont des voitures fort légères, traînées par une race de bœufs particulière à cette partie de l'Indo-Chine et que l'on appelle bœufs coureurs. Il y a eu en 1866 des courses de chars A bœufs à Saigon, où ces animaux, surtout ceux qui venaient du Cambodge, ont été fort remarqués.

{Note de l'auteur.)

à ces charlatans qui encombraient autrefois les places des petites villes de France. Les Pégouans vinrent à moi et me montrèrent une sorte de certificat émané du consulat anglais de Ban Kok. Us mirent l'obligeance la plus grande à répondre aux questions que je leur adressai. Ils avaient parcouru la plus grande partie du Laos, et j'obtins d'eux des renseignements politiques et géographiques qui, un an plus tard, m'étaient encore utiles. Ils m'offrirent quelques présents, que je refusai, et me demandèrent une lettre de recommandation pour le consul de France à Ban Kok. Je fus étonné de l'influence énorme que ces mots « consul falang», qui n'impliquent du reste aucune nationalité distincte, ont dans cette région, où n'ont pas encore pénétré les Européens. Le moindre bout de papier écrit en caractères romains est un excellent passeport, et un fragment de lettre informe et déchiré est aussi bon pour cet usage qu'un diplôme parafé et scellé. C'est à l'aide d'une pièce de cette nature que des marchands birmans, se disant sujets anglais, prétendirent à l'impunité pour certains désordres commis à Oubôn pendant le séjour de l'expédition. Le roi, fort embarrassé de les voir se réclamer ainsi des autorités de Rangoun, recourut au commandant de Lagrée, qui déclina sa compétence, et essaya d'établir la différence de nationalité qui existe entre les « Falangs 1 » de Rangoun et ceux de Saigon. Ce petit incident, raconté dans la Revue des Deux Mondes par M. L. de Carné, de façon à faire croire que ces Birmans possédaient réellement un passeport signé des autorités anglaises, m'a valu une demande d'explications de la part du général Fytche, commandant des possessions anglaises en Birmanie. Cet officier songeait à rechercher les auteurs de cette fraude, aucune pièce de ce genre n'ayant jamais été délivrée par son administration. Je me suis hâté de lui apprendre quelle était la nature du passeport incriminé a.

A Si Saket, la population est mélangée de Cambodgiens dont la langue est à peu près comprise de tout le monde. Quoique voyageant toujours dans un pays soumis à Siam, je sentais que j'allais me retrouver bientôt sur le territoire de l'ancien empire khmer, si même je n'avais pas déjà franchi ses limites. Cette pensée me faisait trouver de l'intérêt au paysage le plus triste. En partant de Si Saket, on traverse une immense plaine dénudée où des arbustes rabougris entourent les nombreuses mares que recèlent tous les

1. Farangs, ou Falangs selon la prononciation laotienne qui est très rebelle aux r, n'est que la corruption du mot Francs par lequel, dès le moyen âge, on désignait les Européens dans toute l'Asie occidentale.

2. M. de Carné notait avec grand soin les incidents du voyage, mais les renseignements précis relatifs à certains détails spéciaux lui manquaient -quelquefois. Voy. p. 255, 297. 300, etc.

Page 1