Voy. p
2. Sorte de pierre ferrugineuse que l'on trouve très abondamment répandue dans toute la Cochinchine, le Cambodge et le Laos. {Soie de l'auteur.)
natte enveloppait le corps, ainsi laissé à la merci des bètes sauvages. M. de Lagrée a trouvé le même mode de sépulture en usage à Amnat, au nord d'Oubôn.
La fertilité et la richesse de cette zone, qui est arrosée par de nombreux cours d'eau se déversant tous dans le Grand Lac, justifient le choix de la position d'Angcor pour la capitale d'un puissant empire. Malheureusement la division actuelle du Grand Lac en deux dominations, celle de Siam et* celle du Cambodge, interdit à cette magnifique contrée sa route commerciale naturelle, et la laisse isolée sans voies d'échange avantageuses. Ses produits, au lieu de descendre, par le lac et le fleuve, jusqu'à Saigon, prennent la route de terre, plus difficile et plus longue, qui mène à Ban Kok1. Le manque absolu d'initiative d'une race en pleine décadence, l'intérêt qu'ont les mandarins à accroître sans cesse les relations commerciales avec la capitale du royaume dont ils dépendent, les rapports pleins de défiance qui ne peuvent manquer d'exister entre les gouverneurs cambodgiens du protectorat et les gouverneurs siamois des autres provinces, sont les principaux obstacles au rétablissement du commerce sur le Grand Lac. Il n'est pas rare, par exemple, devoir des Cambodgiens de l'une ou de l'autre frontière retenus indûment chez leurs voisins : la communauté de race et de langue, les liaisons de parenté qui existent des deux côtés d'une frontière factice, fournissent mille prétextes à des vexations de ce genre, dont le but inavoué est d'augmenter les inscrits de la province, et par suite l'impôt. Aussi les Annamites sont-ils les seuls aujourd'hui à exploiter la pèche si fructueuse de leur petite mer intérieure.
On voit de quelle importance serait, pour les populations du bassin nord-ouest du Grand Lac, l'unification de pavillon et d'influence sur ces rives. 11 est bien fâcheux que nous n'ayons pas su arracher des mains de Siam la possession de ces eaux, qui sont le plus beau fleuron de la couronne du Cambodge et qui lui ont été injustement ravies. Cette restitution légitime, à laquelle notre diplomatie, mieux éclairée sur nos véritables intérêts, aurait dû faire consentir le gouvernement de Ban Kok, eût rendu à notre colonie de Cochinchine l'accès d'une des régions les plus riches de l'Indo-Chine.
A quatre heures du soir, le 29 janvier, au sortir d'un petit bois taillis qui s'étend à l'ouest du mont Bakheng, je débouchais dans la plaine où s'élève la citadelle de Siemréap. C'était le moment de la moisson. Rien de plus riant et de plus animé (pie le paysage que cette plaine offre alors au
1. Le Conseil colonial de la Cochinchinc vient de décider la création de deux lignes de navigation à vapeur <|ui remédieront à cet état de choses. Voy. la note p. 1(10.
PLAINE DE SIEMFtÈAÏV 185
voyageur. Toute ta campagne a revêtu une teinte dorée. De nombreux troupeaux de bœuTs cl de buffles, au milieu desquels folâtrent les nouveaunés de la saison, diaprent les rizières de taches rouges et noires d'oii s'échappe un sourd murmure de grelots. Colosse isolé qui domine toute la création vivante, ['éléphant secoue lentement avec sa trompe la gerbe de riz qu'il vient de glaner sur le champ récolté. Dans le chemin creux qui serpente sur la plaint, passe parfois avec un bruit étourdissant de clochettes une légère voiture à bœufs qui, pour fin instant, voile le paysage d'un épais nuage de poussière. Les lourds et lents chars a buffles se croisent partout,
Tombeaux a A mon t. — Deitita «le M* L. Delaporto,
apporlaut au village le rizqui va élre emmagasiné dans les buttes en bambou lutées de terre glaise, d'où on le retirera au furet à mesure des besoins. Sur les aires nombreuses disséminées dans les champs, îles attelages de buftles piétinent les gerbes et, après un long et monotone travail, séparent le grain de l'épi. Bordure ravissante de grâce et de fraîcheur, une longue ligne d'arbres à fruits encadre tout ce tableau et cache les toits de chaume éparpillés sous leur ombre» La végéta lion «les tropiques offre seule une pareille variété de nuances et de formes : les cimes mobiles des bambous se jouent le long des troncs élancés des palmiers; parmi ces derniers, le horassus élève jusqu'aux nues sa raide collerette de feuillage et semble de sa colonne robuste soutenir tout un édifice de verdure. Le cocotier cchevèlr ses longs et tremblants rameaux sur le large faîte du tamarinier; l'aré-
quier svelte se fait jour à travers 1 épais feuillage des manguiers, et sa forme aérienne contraste avec le massif échafaudage du banian qui s'étale à côté. Autour des cases, le papayer balance son léger parasol, et un rideau bas et continu de bananiers masque les troncs des pamplemoussiers, des orangers et des jacquiers. La ligne sombre des créneaux de la forteresse de Siemréap vient se profiler sur ce fond riant. Que le regard ne s'arrête pas trop sur les remparts : il pourrait y découvrir quelque tète * humaine, desséchée au soleil et tristement balancée à l'extrémité d'un bambou. Le soir arrive ; le soleil s'abaisse derrière le rideau d'arbres qui cache la rivière, et ses rayons décomposés, mêlant la pourpre à l'émeraude, se tamisent au travers du feuillage. Les troupeaux rentrent dans les parcs, et les beuglements sonores des taureaux sont coupés par les cris brefs et plaintifs des buffles. Le silence et le calme se font peu à peu ; on n'entend plus qu'une note monotone et douce, celle que la brise du soir fait rendre aux cerfs-volants captifs planant dans les airs et auxquels les habitants, qui les lancent chaque année dans cette saison, attachent de superstitieux présages. Quelques lumières s'allument dans les cases groupées sur la rive droite de la rivière, à peu de distance de la citadelle, dans l'intérieur de laquelle le bruit du gong et du tam-tam, successivement répété par tous les corps de garde, marque, à de réguliers intervalles, les veilles de la nuit.
Alexis n'avait pas encore paru à Siemréap. On se rappelle pourtant qu'il était parti de Bassac pour cette destination depuis plus d'un mois. Le gouverneur d'Angcor me reçut à merveille et me donna, ainsi qu'à mon escorte, la plus confortable hospitalité. J'avais hâte d'apprendre de lui des nouvelles de la colonie et du Cambodge. Elles différaient beaucoup de celles qui m'avaient été données à Coucan. La révolte de Pou Combo avaitpris des proportions de plus en plus grandes. Les provinces de Compong Soaï et de Pursat s'étaient soulevées. Norodom avait été cerné à Pnom Penh, et il avait fallu que les troupes françaises livrassent un grand combat pour le dégager. Les entrées du lac, Compong Leng et Compong Chenang, étaient gardées par les rebelles, et quand je parlai de continuer ma route jusqu a Pnom Penh, le gouverneur d'Angcor se récria vivement. Mais je n'étais pas venu de si loin pour rebrousser chemin sans rapporter le courrier attendu. Je déclarai donc à mon hôte que ma résolution était inébranlable et que je tenterais de passer à tout prix. Je lui fis même cette déclaration par écrit pour qu'on ne pût le rendre responsable des conséquences de ma décision. Je le priai aussi d'expédier au commandant de Lagrée une lettre l'informant de l'état des choses et du parti auquel je m'arrêtais. Il s'empressa d'envoyer par
T RA V KRSKE DU GRAND-LAC. Itl
estafette cette lettre h Tchoncan, avec prière aux autorités du lieu de la Taire parvenir de province en province dans la direction du grand fleuve.
Ces précautions prises, je m'occupai de mes préparatifs de départ. Le gouverneur m'offrit, pour la traversée, une grande et forte barque qui lui appartenait. 11 ne fallait pas songer à recruter mes bateliers parmi les Cambodgiens : les sympathies des gens de la province élaient pour Pou
Cabnne iMiïihfnlgkimt1. — IVtutin de E. Tournoi», il'apre* une fiqunrellf de M, Delaportr.
Combo, et je pouvais rencontrer un traître parmi eux. Je préférai m'adresse r aux Annamites qui résident à Siemréap et se Biffent à 11 pèche sur le lac. Je trouvai la, grâce à la promesse d'une forte récompense, un équipage adroit, méprisant fort les Cambodgiens par habitude, el rendu courageux par la présence de Français bien armés. Je dus aller chercher la barque du mandarin de Siemréap a Compong Plouk, village situé prés de l'embouchure d'un petit cours d'eau qui vient se jeter dans le Grand Lac, a Tes!
delà rivière d'Angcor. Nous passâmes la nuit à la gréer avec soin ; je la munis de haches pour couper les estacades qui pourraient nous barrer le passage, de torches, de combustible, en un mot de tous les ustensiles et de toutes les provisions nécessaires, et, le 2 février, nous nous lançâmes sur le lac, dont nous côtoyâmes la rive orientale. A la tombée de la nuit, nous passions devant Compong Kiam, dont la rivière sert de limite aux provinces d'Angcor et de Compong Soaï. Nous entrions dans les eaux ennemies.
Le lendemain , comme nous nous étions engagés, pour déjeuner et pour laisser reposer nos Annamites, dans la forêt noyée qui couvre les bords du lac, on vint me prévenir que deux barques armées, venant du large, se dirigeaient de notre côté. Examinées à la longue-vue, elles me parurent, en effet, être des barques de guerre : plumes de paon et pavillon rouge à la poupe ; lances, fusils et hallebardes plantés à lavant de la chambre. Je fis cacher tout mon monde et préparer les armes. On pouvait nous prendre pour une simple pirogue de pêche montée par des Annamites seulement. A grande portée de voix, je fis héler les nouveaux venus par mon patron : leur contenance témoigna la surprise qu'ils éprouvaient de se voir ainsi devancés. — « Nous sommes les rameurs du mandarin de Compong Thom qui chemine par terre avec une escorte de dix soldats armés de fusils. Nous portons ses bagages. Et vous tous, qui êtes-vous? » répondirent-ils. — « Peu vous importe, dit l'Annamite, passez au large, il n'y a ici rien de bon pour vous. » — L'assurance de mon patron leur donna à penser. Le reflet d'un sabre-baïonnette leur fut sans doute renvoyé par le soleil. Notre barque était grande et pouvait cacher bien des soldats. Leur chef n'était point avec eux : à quoi bon se compromettre inutilement? Les deux barques s'éloignèrent sans mot dire. Ce fut la seule alerte de la journée.
Dans la nuit du 4 au 5 février, nous donnâmes dans les passes qui conduisent du lac au bras de Compong Luong, et nous les franchîmes sans encombre. Au petit jour, nous passâmes devant le poste rebelle de Compong Prak. A notre vue le tam-tam fut battu sur la rive et Ton nous héla : « Capitaine français qui se rend à Pnom Penh, » telle fut la fière réponse de mon patron. Un grand silence s'ensuivit sur la rive : quelques hommes coururent à droite et à gauche, cherchant du feu pour faire partir leurs espingoles. Quand ils y réussirent, le courant nous avait mis hors d'atteinte.
Le soir, à cinq heures, j'aperçus le pavillon français flottant sur Compong Luong. La canonnière 28 y était au mouillage ; j'appris de l'officier qui la commandait que M. Potlier était à Pnom Penh et je continuai immédiatement ma route sur ce dernier point. J'y arrivai à 1 1 heures et demie du soir.
ARKIVÉE A PNOM PENH. 189
Il faut avoir subi un long isolement au milieu de contrées étrangères, et • être resté plusieurs mois privé de toute communication avec des gens civilisés pour bien comprendre la joie que j'éprouvai en me retrouvant tout à coup au milieu de Français et d'amis. Leur surprise n'était pas moins grande que ma joie. M. Pottier, après une tentative infructueuse pour nous faire parvenir notre courrier, s'était résigné à attendre, et il n'était pas sans inquiétude à notre sujet. Comme il arrive toujours en pareil cas, des bruits fâcheux avaient circulé dans le pays sur notre compte ; deux membres de la Commission avaient, disait-on, succombé aux fatigues et aux maladies de ce redoutable Laos. Je rassurai tout le monde et, à mon tour, je m'enquis des nouvelles de la patrie. Ce fut à ce moment que j'appris la guerre d'Allemagne1 et son dénoûment. La nuit se passa à causer de tout et de tous, et mes interlocuteurs allèrent prendre un peu de repos, bien avant que ma curiosité fût entièrement satisfaite.
Le lendemain, je me hâtai de faire le dépouillement du courrier destiné à l'expédition. Il contenait les passeports de Chine, si nécessaires pour continuer notre reconnaissance du fleuve au delà de Luang Prabang ; mais les instruments de précision, qui nous manquaient encore, étaient restés à Saigon, où ils dormaient à l'observatoire depuis leur arrivée de France. Je ne trouvai à emporter, faute de mieux, qu'un baromètre holostérique*. Une grande partie de nos lettres particulières étaient également restées au chef-lieu de la colonie, et cette incurie, cet oubli étaient trop dans mes prévisions pour que je m'en affligeasse3. M. Pottier m'offrit une canonnière pour me rendre à Saigon ; mais, si attrayante que fût cette offre, j'aurais manqué à mon devoir en l'acceptant. Tout retard pouvait être préjudiciable à l'expédition, et le commandant de Lagrée comptait les heures. Mon voyage s'était déjà prolongé au delà de tous ses calculs, et il avait dû continuer à s'avancer dans le nord. Chaque jour augmentait donc la distance qui nous séparait. Enfin j'avais à retraverser le Grand-Lac, seul avec un Annamite, et je ne voulais pas que le bruit de mon retour pût me précéder. Le 7 février, après avoir clos mon courrier pour l'amiral4, j'allai avec M. Pottier rendre visite au roi Norodom, qui me remit une lettre pour M. de Lagrée. Pnom Penh offrait à ce moment un singulier aspect : un bataillon d'infanterie de