‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 44 sur 197 · M. de la Grandière · texte numérisé non relu

M. de la Grandière

marine y campait, et donnait à la ville une animation toute militaire. On était au milieu des fêt.cs du jour de Tan chinois, et, malgré la guerre, les théâtres à grandes marionnettes mues par des ficelles, analogues à notre Guignol, les jeux de toute sorte, attiraient une foule énorme sur la place du marché, dont presque toutes les boutiques étaient cependant fermées. J'eus quelque peine à faire mes provisions de route. Le lendemain, à huit heures du matin, je repartis pour Angcor, emportant le meilleur souvenir du bienveillant et hospitalier accueil de M. Pottier. Celui-ci ne laissait pas que d'être un peu inquiet, en me voyant repartir dans de telles conditions, et il me recommanda, si je rencontrais sur ma route la canonnière 28, de m'en faire escorter jusqu'aux entrées du lac. Ce secours me fut inutile. Je réussis à passer sans encombre, et le 13 février j'étais de retour à Siemréap.

Alexis n'y était pas encore arrivé. Le courrier de l'expédition qu'il portait me sembla dès lors fort compromis. Le gouverneur d'Angcor était parti depuis deux jours pour Ban Kok, où il était appelé pour les funérailles du second roi de Siam. Je priai son frère qui le remplaçait d'expédier sur Pnom Penh notre interprèle dès que celui-ci ferait son apparition à Siemréap, et je me préparai à reprendre le chemin du Laos. Il fallait allonger mes étapes pour rejoindre l'expédition le plus vite possible. Au lieu de suivre la route sinueuse que j'avais prise en venant, je résolus de marcher droit dans la direction du nord, pour rejoindre Oubôn. On m'objecta que je traversais une zone déserte, dont certaines parties étaient impraticables aux chars. Mais nous n'étions plus que deux; malgré ce que je rapportais de Pnom Penh, notre bagage était assez mince; je répondis que nous irions à pied quand cela deviendrait nécessaire.

La nouvelle route que j'allais suivre me faisait passer par Angcor Wat. Je consacrai une heure ou deux à revoir le temple. C'est un de ces monuments qu'on ne se lasse jamais de visiter. Je traversai la rivière d'Angcor et je me dirigeai vers la chaîne de Pnom Coulèn. Après en avoir gravi les premières pentes, je me trouvai au milieu d'une plaine complètement déserte, recouverte de hautes herbes et parsemée de quelques bouquets d'arbres. Sur l'un des points les plus élevés, je rencontrai des ruines khmers : ce sont des tours en briques dont la base est déjà profondément enfouie dans le sol. La décoration dont est revêtue la surface extérieure est d'une grande perfection de dessin et de moulage. Tout auprès est creusé, selon l'usage, un grand bassin à revêtement de pierre. Ces tours présentent cette singularité que, seules parmi les trente ou quarante monuments khmers connus aujourd'hui, elles n'obéissent point à la règle qui veut que les façades soient exactement orientées vers les quatre points cardinaux.

RETOUR A OUBÔN. 191

Plus loin, le plateau s'ondule légèrement, de nombreux ruisseaux, coulant tous vers Test, le sillonnent; nous nous trouvions sur la lisière d'une épaisse forêt, célèbre au Cambodge sous le nom de Prey Saa (en cambodgien, forêt magnifique). La route qui la traverse n'avait pas été suivie depuis longtemps. Il fallut que nos Cambodgiens nous la rouvrissent à coups de hache. L'unique char à buffles qui portait tous nos bagages se trouvait souvent arrêté par des lianes ou par les arbres bordant le sentier et dont les troncs grossis ne laissaient plus entre eux un assez grand intervalle. Nous étions alors obligés de les entailler à hauteur des essieux de la voiture. La nuit nous surprit occupés à ce travail; une bande d'éléphants sauvages vint à passer et s'arrêta pour nous regarder faire. On distinguait vaguement à travers le feuillage les défenses blanches qui brillaient dans l'obscurité. En guise de passe-temps sans doute, le chef de la troupe appuya son large front contre un jeune arbre et se mit en devoir de l'ébranler; ses compagnons vinrent à la rescousse; un grand déchirement se fit dans le feuillage, et l'arbre tomba, à peu de distance de nous, en travers de la route. Il avait environ un pied de diamètre et ce n'était pas un petit travail que de se débarrasser de la barrière que formaient son tronc et ses branches, enchevêtrés dans les rameaux voisins. Mes Cambodgiens se lamentèrent, et dans un premier mouvement de colère, j'ajustai l'éléphant coupable de ce méfait; mais les indigènes me supplièrent de ne pas tirer, me représentant que la bande entière se précipiterait sur nous. Je me rendis; les éléphants s'éloignèrent, en riant sans doute du bon tour qu'ils venaient de nous jouer. A minuit nous achevions à peine de déblayer la route.

Le 18 février, nous sortions de Prey Saa, et nous quittions la province d'Angcor pour entrer dans celle de San Kéa. Quelques petits hameaux se montraient çà et là. Nous venions de faire 50 kilomètres sans rencontrer un être humain.

Le lendemain, j'abandonnai toute espèce de véhicule; j'engageai quelques porteurs, et, après avoir traversé le Stung Sreng très près de sa source, j'allai coucher en pleine forêt, au pied même du plateau d'Oubôn. Là, il est aussi à pic qu'au point où je l'avais descendu, en venant de Sourcn. Mais, à pied, cette escalade n'était qu'un jeu. Au sommet du plateau, j'appris que je me trouvais à deux jours de marche de Coucan. Je n'avais pas assez appuyé dans l'est; il ne me restait plus qu'à reprendre, en arrivant à ce chef-lieu de province, la route que j'avais déjà suivie.

On m annonça à Coucan qu'Alexis avait enfin traversé le pays quelques jours auparavant, se rendant à Angcor. Ce paresseux interprète avait prolongé outre mesure son séjour à Bassac, et, sans se préoccuper davantage de

la mission qui lui était confiée, s'était laissé séduire par les beaux yeux d'une Laotienne, qu'il avait prise pour femme. Après plus d'un mois consacré aux douceurs de cet hyménée, il s'était enfin mis en route en promettant à sa nouvelle famille de revenir bientôt, mais avec l'intention formelle de ne pas tenir sa parole : Alexis était catholique et légitimement marié à Pnom Penh, oii sa femme était venue tout en larmes me demander de ses nouvelles.

Ce fut le gouverneur de Coucan qui me raconta la première partie de cette histoire; je lui en contai le reste. Mes explications firent rire aux larmes ce haut fonctionnaire et toute sa cour, et la plaisanterie d'Alexis leur parut du meilleur goût. J avais fait changer à Pnom Penh les boutons et les galons d'uniforme de ma redingote de flanelle. L'éclat nouveau de mon costume éblouit les regards de mon interlocuteur, qui, après en avoir admiré et touché toutes les parties, finit par me proposer de le lui vendre. Naturellement, je refusai. Attribuant mon refus à la crainte de n'être pas assez payé, le gouverneur se fit apporter plusieurs nens 4 et les étala sous mes yeux. Rien ne put me toucher. En désespoir de cause, il me supplia de lui permettre de revêtir pendant quelques minutes le vêtement tant convoité. Je finis par y consentir. Mais, hélas! j'étais bien loin de la puissante encolure de l'indigène, et ses épaules nues ne purent que difficilement se loger dans l'étroite redingote. Raide, les bras en l'air, et n'osant faire un mouvement, le gouverneur s'offrit, plein d'orgueil, à l'admiration de l'assistance, dont le respect pour lui redoubla. 11 fallut cependant se dévêtir, et ce fut un grand soulagement pour moi de rentrer en possession de mon unique costume de gala, heureusement sorti intact de cette épreuve redoutable.

Le 26 février, j'étais de retour à Oubôn. J'appris que la Commission était partie le 20 janvier pour Kémarat, mais qu'elle avait diï quitter ce point depuis longtemps pour remonter le fleuve. Le chef-lieu de province le plus rapproché de Kémarat, sur les bords du Cambodge, était Ran Mouk ; je résolus de me diriger par terre sur ce dernier Muong, et, pour éviter tout retard, de faire la route à pied. Je repartis d'Oubôn le 27 février. Les environs en sont extrêmement peuplés, et il m 'arrivait de changer sept ou huit fois de porteurs dans le même jour. Plus de forêts ; partout des rizières et des arbres fruitiers. La plaine entière sue le sel, que les habitants extraient par des lavages après la récolte du riz. Après avoir laissé sur ma gauche

1. Sortes de barres ou de prismes rectangulaires en argent, très légèrement recourbés et d une longueur «l'un décimètre environ, qui sont usités comme monnaie au Cambodge et en Cochinchine. Leur valeur varie de 80 à 100 francs. Xote de V auteur.)

LES PORTEUSES LAOTIENNES. 193

le petit Muong d'Amnat, et croisé la route que l'expédition avait suivie pour se rendre de ce point à Kémarat, j'entrai dans une zone plus accidentée et moins habitée. La forêt reparut. Le 1er mars, j'arrivai au dernier village relevant d'Oubôn. Les hommes étaient fort occupés à la récolte; on ne put me trouver, comme porteurs, qu'une douzaine de jeunes filles de dix-huit à vingt ans. Je me remis en route avec cette escorte, dont la gaieté et les éclats de rire donnaient fort h faire aux échos de la forêt. La chaleur était accablante, et bien que la charge de chaque porteuse fut assez légère, mes jeunes Laotiennes s'arrêtaient à chaque ruisseau ou à chaque source. Sans le moindre souci de l'étranger qui était témoin de leurs ébats, elles se débarrassaient aussitôt de leurs langoutis, et, dans le costume du paradis terrestre, se baignaient ou se versaient réciproquement de l'eau sur la tète. Je m'asseyais et contemplais d'un œil tranquille les gracieuses académies qui s'offraient à ma vue, presque humilié cependant du peu de cas qu'on paraissait faire de ma présence. Ma grande barbe rassurait : aux yeux des indigènes, j'étais un vieillard à qui ce spectacle devait rester indifférent. La barbe n'arrive que fort tard au Laos, et reste toujours assez clairsemée. En calculant d'après le pays, je ne devais pas avoir vécu moins d'un siècle. La vertu de ces folles enfants ne courait donc aucun danger, et je n'essayai jamais de les détromper. 11 n'en était pas de même démon ordonnance annamite, Teï, qui se prenait parfois à faire, en mauvais laotien, de beaux discours où il déployait toute l'éloquence et la galanterie imaginables. Mais il n'obtenait pour réponse que les éclats de rire les plus moqueurs et les plus décourageants.

Le surlendemain, j'entrai dans la province de Ban Mouk ; les ondulations du sol étaient devenues de véritables collines, entrecoupées de ruisseaux à l'eau claire et vive. La foret était d'une puissance et d'une beauté au-dessus de toute comparaison. Je n'ai jamais vu ailleurs de pareils géants végétaux, de semblables entrelacements de troncs et de branches. Je n'avais plus des jeunes filles comme porteurs, mais bien de vigoureux Laotiens, et je dus faire une quarantaine de kilomètres sans en changer. A la tombée de la nuit, nous arrivâmes auprès d'un endroit habité : on entendait le # bruit sourd des coups de hache résonner dans les profondeurs du bois. C'était un village nouveau qui s'installait au milieu de la forêt. Xous nous dirigeâmes de ce côté pour y chercher un gîte. Tout à coup des cris perçants éclatèrent à nos oreilles, et devant moi, à quelques mètres à peine, déchirant le feuillage d'un immense bond, parut et disparut un tigre qui emportait un enfant. Décharger mon revolver sur l'animal, crier à

mes compagnons de jeter bas leur fardeau et de me suivre, nous élancer

tous ensemble en criant à la poursuite de la bête féroce, fut l'affaire d'une seconde. Quelques instants après, nous étions auprès du bébé, que l'animal, effrayé ou blessé, avait laissé tomber dans sa fuite. C'était un enfant de quatre ou cinq ans. Les cris qu'il continuait à pousser prouvaient surabondamment qu'il n'avait point encore rendu le dernier soupir. Je m'empressai de le relever, je le retournai dans tous les sens; il n'avait pas une égratignure ! 11 ne cessa pourtant de crier que lorsqu'il fut dans les bras de sa mère, qui accourait tout en larmes. Le père coupait des branches sur un arbre, quand son enfant, qui jouait non loin de là, avait été enlevé. Éperdu, il avait couru donner l'alarme dans le village. Les détonations démon revolver avaient guidé les habitants, qui me prirent pour un dieu sauveur, maniant le tonnerre. La soudaineté de mon apparition, ma physionomie nouvelle, mon costume bizarre, donnaient à ce sauvetage quelque chose d'étrange et de miraculeux. En quelques minutes, j'eus âmes pieds tous les cochons, toutes les poules, tous les fruits dont disposaient ces pauvres gens, et que la mère, pleurant maintenant de bonheur, me suppliait à genoux d'accepter. Les hommes se mirent à me construire une case et je ne reçus jamais une hospitalité plus empressée. On voulait me retenir à toute force et l'on me promit la souveraineté de la forêt. Je refusai, malgré toutes les instances, et repartis le lendemain au point du jour. La mère me suivit pendant plusieurs lieues en me bénissant. J'ai songé souvent depuis que j'avais perdu une occasion unique de vivre heureux et tranquille.

Le 4 mars, j'arrivai à Ban Mouk; l'expédition en était repartie depuis douze jours. Les autorités du lieu me remirent une lettre adressée au commandant de Lagrcc. Quel ne fut pas mon étonnement de reconnaître le pli que je lui avais envoyé d'Angcor, avant mon départ pour Pnom Penh ! J'avais devancé la poste indigène. A Ban Mouk, je retrouvais le grand fleuve que j'avais cessé d'apercevoir depuis notre entrée dans le Sé Moun, il y avait plus de deux mois. Je n'avais qu'à le remonter le plus rapidement possible, sur maintenant de rencontrer l'expédition le long de ses rives. Le o mars, je repartis dans une petite barque. Je n'étais point fâché, surtout pour Teï, l'Annamite qui m'accompagnait, de changer de mode de transport. Le pauvre garçon, peu habitué à la marche, avait les pieds enflés; il y avait sept jours consécutifs que nous allions à pied, en faisant 30 à 40 kilomètres par jour, sous un soleil de plus en plus ardent1.

Le 6, je ne faisais que toucher à Peu Nom, grand village de la rive droite,

1. Il paraît inutile *l*a1 1 î r«»r l'attention du lecteur sur un voyage à pied qui est presque un tour de force et qui dénote un marcheur éméritc. En cette occasion Francis Garnier avait montré une fois de plus toutes que l'on pouvait attendra de la lucidité de sou intelligence, de l'énergie de son caractère et de la solidité de son tempérament.

PEt" NOM, LA KO Nt HOUTKN. 193 ou se Irouvc une pagode renommée. Une fête s y préparait, et de fous côtés des familles entières se rendaient au temple, les mains chargées d'offrandes. J'avais Irop grande dite de rejoindre mes compagnons de voyage, pour aller voir un monument qu'ils avaient déjà dû visiter. Le lendemain, je passai à Lakon, chef-lien de province où se trouve établie une petite colonie annamite. Teï s'aboucha avec ses compatriotes et leur donna des nouvelles de la basse Cnchinchine. Enfin, le 10 mars, j'aperçus avec un léger battement de cœur le pavillon français flottant au milieu des palmiers, sur la rive de Houtén. J'avais enfin rejoint l'expédition : c'était mon trentième jour de route depuis Pnom Penh, et j'avais parcouru IfiriÛ kilomètres depuis que je m étais séparé, à Oubôn, du commandant de Lagrée. Il y avait un mois que je n'avais dit ou entendu un mot de français. Je laisse à penser si j'eus hâte (le me dédommager.

Char à bœuf- kmlh'ii. - iJi^.-iti «lu M. IMapurlr, d'après nature.

Le Mékong, vu de lu point et de Pak Moun. — Ltat&ui de Th. Weber, d'uprès une aquarelle

de M+ IMaporie,

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