‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 49 sur 197 · M. DE LA GRÉE EXPLORE LE SÉ BANG HIEX · texte numérisé non relu

M. DE LA GRÉE EXPLORE LE SÉ BANG HIEX

partie sauvage, ayant un dialecte particulier, empreint de cambodgien, et qui paraît être venue du sud.

MuongSang Kon était, au moment du passage de AI. de Lagrée, en partie abandonné par ses habitants, par suite des exigences du gouverneur laotien. M. de Lagrée en repartit le S février pour continuer sa route vers le nord-est.

Il traversa une région marécageuse et suant le sel, comme les plaines des environs d'Oubôn; un immense bas-fond, appelé Thoung NongMang, qui pendant les pluies doit devenir un véritable lac, s'étend à peu de distance de Sang Kon sur la rive droite du Sé Bang bien. M. de Lagrée arriva le soir du même jour à Muong Phong, petit chef-lieu de province relevant d'Oubôn, et autour duquel se groupent quelques villages de Khas Deuong. Le Muong lui-même est habité par des Soué et des Pou Thaï. Les Khas Deuong ne paraissent pas différer beaucoup des sauvages de la vallée du Sé Cong; mais ils ont cessé de porter les cheveux longs et ils ont adopté depuis quelque temps le toupet à la siamoise et le langouti. Il en est de même des Soué, qui portaient autrefois les cheveux relevés à la mode annamite.

Ces trois races vivent en accord de bon voisinage, mais sans se mêler; elles semblent, suivant les circonstances, passer tantôt de l'état sauvage h • Fétat relativement civilisé des Laotiens, tantôt suivre la marche inverse. On a souvent grand'pcine, dans les mêmes localités, à deviner l'origine des individus qui les habitent.

De Muong Phong M. de Lagrée se dirigea vers le nord-est. A peu de distance de ce village on traverse le Sé Socsoï, affluent du Sé Somphon. Le lit de cette rivière a 100 mètres de large à l'époque des hautes eaux; au mois de février au contraire, ses eaux sont presque stagnantes et n'occupent que le quart environ de cet espace. Leur profondeur n'est que de 0m,60. Le paysage a le même caractère qu'entre Kémarat et Oubôn. Une forêt semée de clairières, aux routes sablonneuses et au sous-sol de grès, recouvre les légères ondulations qui séparent la vallée du Sé Somphon de celle du Sé Bang hien. M. de Lagrée coucha, le 0 février, à Ban Nadjo, qui dépend de Muong Sang Kon. H employa la journée du 7 à se rendre à Ban Sakoun, chef-lieu actuel du Muong Lomnou qui, comme Muong Phong, relève d'Oubôn. La contrée traversée est très populeuse; Sakoun est habité par des Soué venus, il y a quelque temps, des environs de Sisaket sur les bords du Sé Moun. Ce village est à cheval sur les deux rives du Sé Somphon, qui a plus de 100 mètres de largeur et qui est guéable en ce point : sa profondeur au lieu du passage n'est que de 0m,50; les berges ont plus de 10 mètres de hauteur.

M. de Lagrée quitta Sakouo en compagnie des deux premiers dignitaires de la province, qui se rendaient à Ban Kok. Il coucha le 8 février à KengCok, gros village situé sur la rive droite du Se Somphon, et ancien cheMieu de la province.

Le 9, il traversa une région assez peuplée, habitée par les Pou Thaï, et il campa le soir â Lahacoc, village situé au pied d'une belle colline boisée. Le 10 février, il était de retour à Kémarat. 11 demanda immédiatement aux autorités de la province les barques qui lui étaient nécessaires pour continuer l'ascension du grand fleuve.

Son excursion dans le bassin du Sé Bang hien lui avait permis de constater que, jusqu'en 1831, la domination annamite s'était étendue sur toute la rive gauche du fleuve depuis le 16* degré de latitude jusqu'au delà du 17e. Les populations de cette zone payaient un tribut annuel à la cour de Hué, et la route de cette capitale au bord du Cambodge était libre et fréquentée

En 1831 , les Siamois attaquèrent sans provocation ces provinces, mais ils furent battus par les Annamites, qui les poursuivirent jusqu'au fleuve, vis-àvis de Ban Mouk. Peu après, les Siamois revinrent à la charge, et, se ruant à (Improviste sur toute cette contrée, en enlevèrent la population, qu'ils transportèrent sur la rive droite. Les Annamites ne voulurent pas renouveler la lutte dans un pays devenu désert. Plus tard, les Siamois le repeuplèrent à l'aide d'habitants tirés des provinces de Palana, de Kham Kun Kéo, d'Oubôn et de Kémarat.

Quelques-uns des Muongs qui s'échelonnaient dans la vallée du Sé Bang hien jusqu'aux abords de la grande chaîne figurent sur la carte de Cochinchine de M" Tabcrd. Si les Siamois ont réussi à faire prédominer leur influence du côté du fleuve, il n'en est pas de même dans la partie supérieure du bassin du Sé Bang hien, où il existe, dans chaque village, un chef annamite â côté du chef laotien.

Je pense que la domination annamite s'est établie dans cette partie de la vallée du Mékong à la suite des guerres acharnées soutenues par le royaume de Lin-y ou de Laman, le Tsiampa moderne, contre les Tongkinois; en d'autres termes, le bassin du Sé Bang hien était une des provinces du royaume de Tsiainpa, et les Soué ne sont sans doute que les descendants des populations qui le composaient. A ce point de vue, il est peut-être intéressant de constater que les Soué n ont guère d'autre culte que celui des ancêtres. Us leur élèvent, à l'intérieur des maisons, une sorte de petit autel devant

I. On verra plu* loin qu'a la hauteur de Lakôn doit exister une route commerciale, encore plu» directe, qui peut mettre en communication les côte» de l'Annam avec les rives du grand neuve et, grâce au cabotage, relier toutes ces riches contrées au port de Saîgou.

DE KÉMAUAT A BAN MOUK. 215

Lequel ils déposent, sur une tablette, des offrandes consistant en viande de porc ou en volailles.

Le 13 février au matin, la Commission quitta Kémarat dans six barques légères; les difficultés de navigation rencontrées parM. Delaporte au-dessous de ce point se prolongent pendant quelque temps encore, au-dessus. Le lit du fleuve, en parlie découvert, est parsemé de larges bancs de grès entre lesquels les eaux, par mille canaux, précipitent leur cours torrentueux. La route que suivent les barques varie avec la saison; elles recherchent en général les passages les moins profonds pour éviter les grands courants et les remous.

L'expédition s'engagea, le 14 au matin, dans le bras que forment les îles de Khien et de Sénot, et elle s'arrêta au pied d'un rapide nommé Keng Kabao, qui nécessitait le déchargement des bagages. Aux eaux tout à fait basses, le fleuve, en cet endroit, a moins de 2 mètres dans sa parlie la plus profonde.

Pendant toute la journée, la navigation fut très laborieuse dans le bras étroit qui sépare Don Sénot de la rive droite. Les bateliers devaient à chaque instant se meltre à l'eau pour pousser les barques au travers des rochers. On coucha le soir à Ban Thasakou, où un sala était préparé pour l'expédition. La route d'Gubôn à Muong Lomnou traverse le Cambodge en ce point,

La résidence du gouverneur de la province de Kham Kun Kéo, qui s'étend le long de la rive droite du Cambodge, est située sur la rive opposée un peu au-dessous de Don Khien.

Les difficultés de navigation du fleuve disparurent à partir de Ban Thasakou.

Le Cambodge coule, au delà de ce village, dans une immense plaine, recouverte d'une admirable végétation, et où il retrouve quelquefois une largeur de 2000 mètres; son courant est faible, ses eaux assez profondes.

Le 15 février, les voyageurs entrèrent dans la province de Ban Moult, au chef-lieu de laquelle ils arrivèrent le lendemain. Ils avaient admiré sur leur route, dans le village de Tong Bao, une pagode dont la façade était incrustée de porcelaine, genre de décoration d'un effet assez original.

Le gouverneur de la province était déjà parlipour Bang Kok, en laissant à ses subordonnés Tordre de traiter de leur mieux la Commission Iï um lise.

Ban Mouk s'étend sur la rive droite du fleuve, au nord d'une chaîne de petites collines qui font dévier légèrement vers Test le cours du Cambodge.

Une triple rangée de maisons, pressées les unes contre les autres, s'é-

tend parallèlement à la rive. Cinq ou six pagodes seulement sélèvent au milieu des cases. Ban Mouk, comme la plupart des Muongs des provinces voisines, est de création récente et a hérité d'une partie des habitants de la ville détruite de Tien Chan.

La Commission n'y séjourna que deux jours.

A partir de Ban Mouk, le fleuve se dirige droit au nord, pendant une soixantaine de milles, en ne dessinant que des courbes à peine sensibles. Quelques bancs de sable, quelques îlots apparaissent çà et là au milieu de ses eaux calmes et peu profondes.

Peu Nom, où la Commission arriva le 22 février, est un village important, situé sur la rive droite du fleuve, à une trentaine de milles de Ban Mouk, vis-à-vis de l'embouchure du Sé Bangfay. C'est un lieu célèbre dans tout le Laos inférieur par le sanctuaire qu'il possède. On y accède, du bord du fleuve, par une longue avenue plantée de palmiers. Le monument de Peu Nom est un de ces Dagobas si communs dans tous les pays bouddhistes et qui reçoivent au Laos le nom de Tât; il consiste en une pyramide massive dont la base carrée mesure environ 10 mètres de côté et dont la flèche dorée atteint une hauteur de 45 mètres. Elle porte cinq Thés ou ombrelles de dimension décroissante et garnis de clochettes à leur circonférence. Cette pyramide est construite en briques, et sa surface est couverte de moulures et d'arabesques, qui ne manquent ni d'art ni d'une certaine grâce. Les parties supérieures de la pyramide sont d'une construction récente; la base, plus ancienne, accuse une ornementation et une architecture d'inspiration birmane. Suivant l'usage, la légende rend cet édifice contemporain de Bouddha : tel qu'il est, on ne peut en faire remonter les parties les plus anciennes au delà de la première moitié du seizième siècle. Nous avons vu qu'à cette époque une princesse cambodgienne épousa le roi de Vien Chan : c'est à elle que « la Chronique 1 » attri-

1. La « Chronique royale » du Cambodge, qui commence en 134G et qui s'arrête en 1737.

La traduction de cette chronique a été publiée par Francis Garnier, dans les cahiers d'octobre, novembre et décembre 1871, et d'août et septembre 1872 du Journal asiatique. Voici les principaux passages de l'avant-propos, écrit en 1872, qui précédait ce document.

« Parmi les documents rapportés du voyage d'exploration effectué en Indo-Chine, par ordre « du Gouvernement français en 186G-G7-G8, et dont j'ai eu à faire usage dans la relation officielle « qui va prochainement paraître chez Hachette, se trouvent en original et en traduction les «< Chroniques royales du Cambodge. M. le Capitaine de frégate de Lagrée, le chef regretté de la « mission scientifique dont je viens de parler, avait entrepris cette traduction avec le concours « de quelques interprètes indigènes, espérant y trouver quelques renseignements historiques sur « les monuments d'Angcor qu'il avait étudiés pendant deux années consécutives avec toute la « passion d'un archéologue.

« J'ai tenté, dans la publication officielle dont j'ai parlé en commençant, de rassembler tous '< les documents relatifs à celte période. ... Je vais me contenter ici de donner la traduction des « chroniques indigènes qui nous racontent la décadence de cette civilisation. J'ai collationné

LIS TÂT DE PEU NOM. 2l<>

bue la réédiiication du Tàt; mais, depuis cette époque, ce monument a subi un grand nombre de restaurations, nécessitées par la fragilité des matériaux qui le composent et par les guerres et les révolutions qui ont amené à plusieurs reprises sa destruction ou son abandon.

Le Tàt de Peu Nom est entouré de trois enceintes, entre lesquelles se trouvent intercalées une foule de petites pyramides en bois ou en briques qui indiquent, ordinairement, le lieu de sépulture de quelque grand personnage. Une grande et riche pagode, de construction récente, plusieurs oratoires et de nombreuses bonzerics s'élèvent à quelque distance. La pagode est construite dans le style des temples siamois modernes, et les murailles sont couvertes de fresques représentant les sujets les plus variés. De chaque côté de la porte d'entrée est une figure représentant un seigneur européen du seizième siècle; l'original de ce dessin aurait été offert à une ancienne pagode, jadis construite sur remplacement de celle-ci, par l'ambassadeur hollandais Wusthof l.

J'ai déjà dit que le sanctuaire de Peu Nom est en grande vénération dans

h avec soin le texte français du commandant de. Lagrée avec la transcription en caractères latins « du texte cambodgien, et j'ai pu quelquefois suppléer à des lacunes ou corriger quelques cr- « reurs. Mais je ne me dissimule pas que cette traduction restera imparfaite, tant qu'elle n'aura « pas été contrôlée sur le texte original même, qui seul peut être exempt des erreur** de transu cription ou de copie. Le commandant de Lagrée avait commencé a annoter sa traduction. J'ai

* conservé la plupart de ses notes en les indiquant par la lettre (L), et je les ai complétées avec « soin, de façon à relier autant que possible les faits rapportés dans les chroniques avec l'his- « toire des pays voisins, et à rendre intelligible la narration, obscure à force de concision, de » l'historien cambodgien. Enfin, j'ai placé entre guillemets dans le texte de la Chronique tous les

* mots que j'ai cru devoir y ajouter pour en faciliter la lecture ou en éclaircir le sens. » Francis Garnier fit mieux encore : il y joignit une carte, pour servir à l'intelligence de l'histoire

du Cambodge de 1340 jusqu'à nos jours, qui concordait avec les cartes ethnographiques de la Publication officielle. Les annotations de M. de Lagrée comprenaient environ 128 lignes; celles de Francis Garnier en embrassaient près de lf>0<). Du reste il avait été encouragé à poursuivre ce commentaire par l'illustre M. Mohl, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, secrétaire de la Société asiatique. Voici ce que ce dernier écrivait à ce sujet en 1871, en renvoyant

le manuscrit que Francis Garnier lui avait soumis : « Je suis bien aise que vous ayez pris

« la résolution de commenter la Chronique ; cela donne des chairs a ce squelette, qui sans cela « serait inintelligible. Ne craignez pas d'y mettre des choses que nous pourrions savoir, car en « général le lecteur ne sait rien de tout cela ; ainsi commentez tant que vous voudrez. — Agréez, « je vous prie, etc. Mohl. »

Lorsque parut, en 1873, le tirage à part du travail publié dans le Journal asiatique , le nom de Francis Garnier, signataire des articles, figura seul sur la couverture, par suite d'une erreur typographique. Cette apparente incorrection fut signalée indirectement, et, sans tenir assez compte des indications si nettes contenues dans les lignes que nous venons de citer, on parut craindre que cette erreur ue donnât lieu à des interprétations défavorables. On oubliait sans doute qu'a l'époque où avait paru l'ouvrage, Francis Garnier était depuis longtemps parti pour la Chine et que la couverture dont il s'agit avait été imprimée sans sa participation.

(Test pour répondre à ces préoccupations que nous avons cru devoir reproduire ici une partie de l'avant-propos qui précède la « Chronique Royale ». On y voit, déterminée avec précision, la part de M. de Lagrée, et, suivant son habitude, Francis Garnier l'a mise en relief plutôt qu'il ne l'a amoindrie.

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