‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 48 sur 197 · DE PACK MOUN A KÉMARAT · texte numérisé non relu

DE PACK MOUN A KÉMARAT

Eq amont, le fleuve se rétrécit beaucoup et coule entre deux murailles de rochers. Les montagnes qui s'étaient éloignées des rives s'en rapprochent de nouveau; puis le fleuve s'élargit et s'encombre d'écueils. Le chenal, qui était d'abord au milieu, vient toucher la rive gauche. Le courant est très fort en arrivant à Ban Tha Kien.

Sur la rive droite du fleuve sont les montagnes appelées Phou Tha Kien et Phou La n g Tan; elles sont terminées par un piton rcconnaissable. Ces collines, à pic à leur partie supérieure, descendent vers le fleuve en pente rapide et se prolongent dans la direction du nord; sur la rive gauche, en face du village, s'élève Phou Kieu Nang Mit.

La route d'Oubôn à lvham Tong Niai' passe à Ban Tha Kien; là les voyageurs traversent le fleuve, et reprennent, sur l'autre rive, une route contournant au nord Phou Kieu Nang Mit, et passant derrière Phou Tou- Chang, chaîne de petites montagnes que l'on aperçoit de Ban Tha Kien dans le nord-est.

Après Ban Tha Kien, la direction générale du fleuve est le nord 1 /i nordest, puis le nord-est. Le chenal a de 100 à 200 mètres de large. Le courant atteint une vitesse de 5 milles dans un premier rapide en sortant de Ban Tha Kien. Il y a un second rapide un peu plus haut, à Kenk Sieng Pang. 11 faut halcr les barques sur la rive par le travers de ces deux rapides.

Au delà, le fleuve fait un coude au nord, le chenal n'atteint qu'une largeur de 150 à 200 mètres; il est profond. Il y a de grands rochers sur la rive droite et quelques blocs de grès isolés sur la rive gauche.

Le rapide suivant, nommé Keng Kog ou Kcng San, résulte, comme les précédents, d'un étranglement ou chenal qui succède à une grande largeur du fleuve.

Au delà, le fleuve se resserre encore ; il n'a plus que de 300 à 400 mètres de large et coule entre deux murs de roches. Quelques-unes forment de loin en loin des saillies sur les rives. Le courant est faible, le fleuve profond. Les montagnes, qui s'étaient éloignées de la rive gauche, s'en rapprochent. On arrive à Ban Yapeut.

Là le fleuve s'élargit : il a de 800 à 1000 mètres, et sa direction générale est le nord-nord-ouest. Un nouveau rapide se présente : Keng Kep. Le chenal est le long de la rive gauche. Puis on rencontre l'un des obstacles les plus insurmontables de cette partie du fleuve, c'est Keng Yapeut. De chaque rive s'avancent de grandes roches qui resserrent le lit du fleuve ; des assises de rochers à fleur d'eau, par-dessus lesquelles l'eau passe en écumant, se prolongent jusqu'au milieu du courant sur la rive gauche, en formant des remous et de violents tourbillons, qui agitent l'eau dans toute

la largeur du fleuve. La ligne du grand rond doit coïncider avec la ligne des remous, dans laquelle ne peut passer une pirogue ordinaire. M. Delàporte a sonde deux lois en s'en rapprochant le plus près possible» e( il a trouvé partout plus de 5 mètres de fond. Ce n'est pas sans avoir eu ù vaincre les frayeurs de ses bateliers et sans avoir vu sa pirogue a moitié remplie par l'eau eu descendant le rapide. Dès qu'on approche de la rive gauche, on reneonlre les roches. Le chenal présumé peut avoir 00 mètres de large*

A 2 milles au-dessus esl un autre rapide, nommé Keng Kaac, situé le long de la rive gauche; on le franchit difficilement; le courantes! 1res violent. Le plus grand fond se trouve entre les roches qui forment la rive droite

Kong Yajirut. — IV&tiu <l*j M. IM*ij>orl*\ «l'apri'* iwliiiv.

et un gros rocher isolé qui en est à 60 mètres. Le fleuve continue à avoir de 800 â 900 mètres de largeur. Il y a un banc de sable sur la rive gauche el de petites collines de chaque côté. Le fleuve forme trois coudes rapides, qui inclinent son cours à l'ouest. Son lit reste très étroit entre des roches à pic d'une hauteur de 10 a 20 mètres; le courant esl faible et l'eau profonde. Un dernier coude, mais plus considérable, dévie son cours jusqu'au sud, 56*. Dans cette direction, on rencontre une He, Don Cahumo, sur la rive droite. La largeur du fleuve, mesurée par le travers de cet îlot, est de 800 mètres aux hautes eau\; les eaux n'occupent, au mois de janvier, qu'un chenal de loi) mètres; dans le passage du rapide suivant, Kemrr Semhon, M* Delaporte a trouvé une profondeur de 10 mètres en suivant les

DE PACK MOUN A KKMARAT. 207 remous de la rive droite et un passade au milieu entre les rochers.

Une nouvelle excursion, faite en descendant le fleuve de Ban Semhon à Ban Kaac, fit reconnaître à M. Dclaporte un chenal ayant partout G mètres de fond. Dans cet intervalle s'élèvent, sur les deux rives du fleuve, des collines degrés très escarpées qui sont rongées par les eaux. On les nomme Phou Katay sur la rive droite et Phou Din sur la rive gauche. 11 n'y a pas d'élévation notable : les collines s'abaissent peu à peu en remontant vers le nord, et à partir de Semhon le terrain est plat.

Au delà de Keng Semhon, la direction du fleuve est le nord-nord-ouest. Il a 900 mètres de largeur. Le chenal est étroit, et passe d'une rive à l'autre au milieu de grandes roches. Le courant est fort. Près de l'île Don Machcua, la largeur du fleuve est de 1000 mètres environ. Au moment de l'exploration, les eaux n'occupaient qu'un chenal de 57 mètres.

Keng Songcon est formé par un grand îlot de rochers qui divise le chenal en deux bras; celui de l'ouest a 45 mètres de large», et celui de l'est 00 mètres. Le courant est de 5 à 7 milles à l'heure. 11 y a des remous et des tourbillons. Une foule de pêcheurs sont établis sur les rochers au milieu des rapides et prennent les poissons qui remontent le fleuve. Immédiatement en amont de Songcon, on franchit Keng Kanco, oii le courant est très fort, et Keng Sobao, au delà duquel est un îlot, Don Niou.

A partir de ce point, le fleuve revient au nord, et l'on arrive à Keng Nangoua; sa vitesse peut être évaluée à fi milles à l'heure au milieu du chenal. On passe devant l'embouchure du Nam Seng, affluent de la rive droite, vis-à-vis duquel la largeur du fleuve est de 600 mètres. On rencontre ensuite Keng Kanassay, puis Keng Gong Noi. Le courant est rapide et le chenal étroit : les eaux sont agitées par de grands remous que forme la rencontredes deux courants qui contournent le banc de sable placé au milieu du fleuve. Quelques ruches en saillie sur la rive droite forment le rapide suivant, que l'on appelle Keng Kon Luang. Il existe de grands tourbillons et des remous au milieu du passage, qui est étroit.

En amont de ce rapide, le fleuve fait brusquement un coude à Test, puis revient au nord et présente un nouveau rapide, Keng Kalacac, formé par les apports d'une rivière qui vient de l'est et qui pendant la saison sèche est presque sans eau. Le lit du Se Bang Nuhong a 100 mètres de large, et à l'époque de l'inondation il doit rouler une masse d'eau considérable. Au delà est un îlot, Don Rouang, puis vient le rapide nommé Keng Kamien, qui n'a qu'un chenal de 48 mètres de large succédant à une largeur d'environ 500 mètres. La rencontre des eaux qui contournent les rives détermine dans le milieu de la passe un courant extrêmement violent et un dénivel-

Icrncni très sensible. A des intervalles réguliers, parmi les finis d'ccMli el les lames s'entre-choquent, un tourbillon se creuse, sorte d'entonnoir liquide, large el profond de plusieurs mètres; au-dessous un en voit deux ou trois autres dont les dimensions vont en diminuant. Ces tourbillons se forment, disparaissent et se reforment toutes les deux ou trois minutes. Ce phénomène, qui se reproduit sur tous les points où des eaux s'en gou (îren l dans un passade suintement rétréci, apparaît à Kong Kanien avec des proportions plus considérables qu'ailleurs. Le long de la rive le courant est de 5 à 6 milles â l'heure. La pirogue de M. Delaporte, longue, légère el montée par huit rameurs, essaya de le remonter en s aidant des contre-courants

Grand tourbillon dr K*.*hê Kanin». — [K^sin dr Th. Wrbi-r, dnpn'* M. IMaporle.

qui se produisent sur les hords; niais elle échoua dans sa tentative, et il fallut la lia 1er par-dessus les rochers. Les radeaux passent au milieu du rapide, mais ils sont exposés à faire des avaries. Les bords du chenal sont formés de gros blocs de grés vert et rose d'un grain 1res fin.

Au rapide suivant, Keng Taimépac, le courant est de 6 milles â l'heure. Il y a de nombreuses léles de roches dan> le elnnal ijui r<\ près de la rive droite. La largeur du fleuve es! de 700 métrés et sa direction passe à l'ouest. Il est encombré de rochers de loules dimensions qui produisent de nombreux petits rapides. Le courant est violent sur la rive droite. Les barques dui\< nt gagner la rive gauche et franchir, en se halant sur les roches, Keng Héou Niuï el Keng Me loue.

NAVIGABILITÉ DU FLEUVE. 209 En redescendant le fleuve de Ban Naveng à Keng Ranien, M. Delapurtc put également constater, au milieu des roches, l'existence d'un chenal profond» large de 50 à 60 mètres au moins, et où le courant varie entre 4 et 6 milles à l'heure. Le chenal suit d'abord le milieu du fleuve, puis la rive droite, dont il s'éloigne un peu en arrivant à Keng Taimépac. Il serait

Radeau luulieu fr im tiis-.ml un rapide. — Dessin do M. DuLapurle, d après uuture»

1res difficile de le repérer exacte me ni au milieu des rochers qui l'en* eombrent.

De Ban Navenga kémarnt, la direction du fleuve est h l'ouest, 1/4 nordouest, et Ton rencontre les rapides Keng Rat Ki Khoai et Keng Kon Ri Lcc. Le Courant est rapide* On longe la rive droite ett sur une moitié environ de la largeur du fleuve, les roches disparaissent elle Tond diminue. Le chenal se trouve près de la rive gauche.

En résumé, si, dans l'espace reieté par M. Delaporlc il n'y a nulle part

de barrage complet, et si la profondeur parait partout suffisante, même aux plus basses eaux, pour un vapeur de dimension moyenne, la violence du courant et des remous et le bouleversement du fond sont tels, que la route serait extrêmement difficile à baliser exactement, et par suite fort dangereuse à suivre. Comme on Ta vu, cette partie du fleuve, malgré les difficultés de navigation qu'elle présente, n'en est pas moins praticable en tout temps pour les radeaux et les pirogues des indigènes.

Jusqu'à présent, la Commission n'avait rencontré sur sa route aucune trace du passage ou de l'influence des Annamites. Même dans la vallée du Sé Cong, où vit toujours le souvenir de la domination cambodgienne, les Annamites, malgré leur proximité, paraissent n'avoir jamais joué de rôle politique. Sur la rive gauche du fleuve, au contraire, vis-à-vis Kéinarat, on leur payait encore tribut il y a quelques années à peine.

11 importait de reconnaître quelle avait été l'étendue de cette domination annamite, quelles traces elle avait laissées chez les populations, quelles causes avaient amené sa décadence. Tel fut le but que se proposa M. de Lagrée en allant explorer le bassin du Sé Bang hien, affluent de la rive gauche du fleuve, dont l'embouchure, comme nous l'avons vu, se trouve située en face de Kémarat.

M. de Lagrée partit de Kémarat à dos d'éléphant le 3 février, accompagné de l'interprète Séguin et de l'un des tagals de l'escorte. Après avoir traversé le fleuve, il remonta la vallée du Sé Bang hien en suivant à grande distance la rive droite de ce cours d'eau qu'il rejoignit à Lahanam ; il parcourut jusque-là un pays désert, recouvert d'une forêt peu épaisse d'arbres résineux, appelés Mai Chic en laotien, et dont on extrait de la résine pour le calfatage des barques. Le bois est aussi employé à la construction des maisons *. Quelques mares presque à sec coupent la forêt çà et là, et leurs bords servent de lieu de halte aux voyageurs. A Lahanam, le Sé Bang hien a une largeur de 300 mètres et une profondeur de! à 2 mètres. Les berges sont hautes et font supposer un marnage considérable. Le fond de la rivière est de grès. Lahanam est un grand village habité par des Pou Thaï, race d'origine laotienne, qui paraît s'être fixée dans le pays avant les Laotiens actuels.

Le lendemain, M. de Lagrée traversa deux fois le Sé Bang hien pour arriver à Muong Sang Kon, chef-lieu de province situé sur la rive droite de la rivière, un peu au-dessous de son confluent avec le Sé Somphon. M. de Lagrée rencontra là une population nouvelle, les Soué, race en

1. L'écorce du Careya arborea sert dans l'Inde à faire des cordes et des mèches.

{Note de l'auteur.)

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