‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 57 sur 197 · DESTRUCTION DU ROYAUME DE VIEN CH AH · texte numérisé non relu

DESTRUCTION DU ROYAUME DE VIEN CH AH

que son roi, nommé Anu, n'était point préparé à une lutte aussi terrible. Vers I8ï>>, il riait allé pré>enter an roi de Siam ses hommages de prince tributaire et avait été accueilli avec une faveur marquée. A son retour a Vien Chan, de vives discussions s'élevèrent entre lui et le mandarin siamois chargé de la frontière, qui prélevait des droits exorbitants sur le commerce laotien. Le roi porta, mais en vain, ses réclamations jusqu'à Ban Kok : il voulut alors obtenir justice par la force du fonctionnaire prévaricateur. Ce recours aux armes fui présenté comme une révolte ouverte, préméditée depuis longtemps. Tout le Siam s'en émut et se leva en niasse contre le dernier royaume Lmlim. Lrs provinces voisines, Xieng Mai, Lagong, Labong, Muong iNan, Muong Phé , durent fournir à elles seules 19 000 combattants, bien que leur population s'élevât à peine à 150 000 âmes. Le roi Anu sollicita instamment l'alliance du Xieng Mai, dans l'espoir de reconquérir l'indépendance de la race laotienne; mais, après quel* que hésitation, le seiïa 1 de cette province n osa prendre une détermination aussi hardie, et se résolut i\ obéir aux ordres de Ban Kok. 11 dut vivement regretter son aveugle soumission, quand, après la destruction de Vien Chan, le gouvernement siamois appesantit encore son joug sur tout le Laos.

Le Praya Mitop, ou « général siamois », désigné pour conduire cette guerre, se distingua par son habileté et ses violences, et son souvenir exécré fait trembler encore aujourd'hui les populations. Ce fut, en effet, un écrasement sans merci; les vaincus élaient entassés dans des hangars auxquels on metlait le feu ; le plus grand nombre de ceux que Ton emmena captifs moururent en route de misère ; le reste fut partagé entre les nobles siamois. Gutzlatf, dans son voyage à Ban Kok, en 1830, a visité les chefs laotiens qui, l'étant soumis tout d'abord, avaient eu la vie sauve : ils vivaient dans une pagode bâtie près de la ville, sur les bords du fleuve. Quant au roi de Vien Chan, il lui enfermé dans une cage, où il mourut promptemenl. Son fils réussit à s'échapper, mais, aussitôt poursuivi, il fut rejoint près d'une pagode, du toit de laquelle il se précipita.

Pour rendre à jamais impossible toute tentative de rébellion, la population du royaume fut dispersée, et Ton repeupla le pays a l'aide de Laotiens lires des provinces de la rive droite du fleuve, entre autres de Sivanaphoum. C'est à ce moment que fut érigé le Muong Nong Ray.

Le palais des rois de Vien Chan, malgré ses toils effondrés et ses colon-

appelle ainsi la réunion des mandarin* qui foruvnl l< conseil du roi ou du gouverneur ■ue province laotienne. Séria en pali signifie « ministre, conseiller, » etdoil être également l'étytnologi* du litre du mandarin de droite ou Muong Sen. {Sole dr Vautrin :

nades incendiées, est la seule habitation dont les ruines soient encore reconnaissables : il eût été trop long de détruire ses enceintes épaisses et ses cours pavées. Partout ailleurs d'informes monceaux de briques indiquent seuls, sous les broussailles, remplacement des maisons les plus importantes. 11 n'est resté debout d'autres édifices que les pagodes ; mais, abandonnées par leurs prêtres et construites des mêmes matériaux que le palais, quarante saisons pluvieuses ont suffi pour en ternir les fragiles splendeurs. La hâtive végétalion des tropiques, qui adoucit heureusement l'aspect deces dévastations barbares en les recouvrant de verdure et de fleurs, donne de loin à ces sanctuaires ruinés un cachet de fausse vétuslé ; de hautes herbes croissent partout sur les parvis sacrés, des lianes énormes étreignent déjà les colonnes, et des arbres vigoureux se font jour au travers des toitures.

Le plus considérable de ces temples est Wat Pha Kéo, qui était la pagode royale. Nous le visitâmes au sorlir du palais, dont il est voisin. Son fronton en bois, délicatement sculpté, tout élincelant de ces plaques de verre que les Siamois et les Laotiens savent entremêler aux dorures pour leur donner plus d'éclat, nous apparut au milieu de la forêt, gracieusement encadré de lianes et tout enguirlandé de feuillage. L'or avait été prodigué sur les quatre faces des colonnes qui supportaient le toit à demi écroulé, et une ornementation byzantine, dont l'effet devait être remarquable, avait jadis recouvert toutes les parties du monument. Malgré son peu de solidité, cette ornementation donne aux édifices un aspect saisissant, et les nombreuses pagodes contenues dans Vien Chan devaient produire de loin une impression éblouissante qui justifie les récits merveilleux des premiers voyageurs et la réputation de richesse et de puissance qu'avait acquise dans la péninsule le royaume de Lan Sang.

La statue que Wat Pha Kéo était censé renfermer, et qui lui a donné son nom, est célèbre dans les fastes bouddhiques de llndo-Chine : c'est une des plus anciennes représentations du Bouddha. « Cinq siècles après sa mort, dit la légende (43 ans avant J.-C), Neac Asen voulut faire une statue du Sage avec la pierre appelée Monichot. Prea En (le dieu Indra) promit de la lui donner et la demanda aux Yaks (les Yacshas de la mythologie hindoue), qui la refusèrent. 11 n apporta donc à Neac Asen que la pierre Morocot. Neac Asen ne sut comment s'y prendre pour la façonner et fut obligé de recourir de nouveau à Prea En, qui fit la statue en sept jours. Elle fut placée au chef-lieu du Muong Phutalibat (Xieng Mai), fondé par Neac Asen.

« Trois cents ans après, une guerre s'éleva entre ce royaume et Muong

LE BOUDDHA DE WAT PEU KÉO. 231 Kam (À va) et dura trois ans sans résultat. On envoya la statue Pha Kéo à Ceylan avec des ambassadeurs, et Ton obtint des secours. En l'an 1000, Anorutha Thamaral, roi du Muong Man (Birmanie), envoya à Ceylan des bonzes pour copier les livres et demander Pha Kéo. On leur accorda, en effet, la précieuse image; mais au retour un vent violent força le navire qui la portait à aborder dans le royaume dlntapahit (Cambodge), où Ton garda la statue. Quelque temps après, elle fut conquise par Siam ; plus tard elle revint à Xieng Mai, après avoir passé successivement entre les mains des princes de Campheng et de Muong Rai. En Tan 2000 (1457 de J.-C), elle fut prise par Vien Chan. »

D'après d'autres traditions, elle n'aurait quitté Xieng Mai pour venir à Vien Chan qu'en 1639. Telle est l'histoire abrégée de la merveilleuse image d'après les Çoutras laotiens. Le fameux Phaja Tak, qui releva la puissance siamoise après la destruction d'Àyuthia par les Birmans, s'empara de Vien Chan en 1777, et emporta la statue de Pha Kéo à Ban Kok, comme le trophée le plus précieux de sa victoire. Ce fut la dernière aventure de la célèbre idole. On peut la voir aujourd'hui dans la pagode située à l'intérieur du palais du roi de Siarn. Elle est sculptée en effet dans une seule pierre verte, et a cinquante centimètres de hauteur environ. Mgr Pallegoix croit que cette pierre est une sorte d'émeraude et lui attribue une valeur d'un million K

Cette statue historique n'est pas seule à défrayer les récits des pagodes, et plusieurs autres, Pha Bang, Pha Séhing, Pha Kenchan, avaient à Vien Chan des autels qui rivalisaient de splendeur avec ceux de Pha Kéo; mais les pagodes voisines, qui les contenaient, ne sont plus qu'un monceau de ruines. Près d'elles, de nombreux tombeaux et quelques petits dagobas sont restés intacts et permettent de retrouver facilement dans la forêt l'emplacement que la tradition assigne i\ ces anciens temples.

A peu de distance au nord de Wat Pha Kéo se trouve, au milieu de la forêt, une pagode de dimensions moindres et d'un aspect modeste, qui est restée presque intacte an milieu de la destruction universelle ; c'est Wat Si Saket. On aperçoit en y entrant une infinité de petites statues du Bouddha, placées dans des niches dorées et tapissant du haut en bas toute la surface des murs, Celte ornementation singulière rappelle celle des terrasses de Boro Bodor, le célèbre monument bouddhique de Java. Devant l'autel, nous admirâmes un porte-cierges en bois sculpté, d'une originalité de dessin et d une linesse de travail remarquables.

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