‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 65 sur 197 · ROLE DE LA FRANCE EN INDOCHINE · texte numérisé non relu

ROLE DE LA FRANCE EN INDOCHINE

et civilisateur qui lui incombe dans cette émancipation graduelle des populations si intéressantes de l'intérieur de H n cl o- Chine; elle ne doit pas oublier que cette émancipation est la condition expresse des facilités et des franchises commerciales nécessaires à rétablissement de relations fructueuses pour notre industrie, La suzeraineté d'un gouvernement asiatique signifie toujours monopole, transactions obligatoires, par conséquent immobilité ; l'intervention européenne au dix-neuvième siècle doit signifier liberté commerciale, progrès et richesse,

11 convenait donc de faire senlir au roi de Luang Prabang que nous pourrions un jour nous substituer aux droits exercés sur sa principauté par la cour de Hué, devenue aujourd'hui notre vassale, et qu'il devait dès à présent tenter de s'appuyer sur l'influence française pour résister aux prétentions des pays voisins et faire cesser cette fatigante préoccupation d'équilibre qu/il s'efforçait de maintenir entre elles. II était sans doute facile de lui faire comprendre qu'avec nous seulement son indépendance ne courait aucun danger et que son rôle politique pouvait grandir. Trop éloigné de Saigon pour avoir jamais à craindre une sujétion directe, qui n'était point d'ailleurs nécessaire h la réalisation de nos vues, il pouvait refléter, pour ainsi dire, notre puissance et échanger de gênantes tutelles contre une protection efficace au fond et débonnaire dans la forme. Nous ne lui demanderions, en effet, que de favoriser le développement du commerce et son extension vers la partie méridionale de la péninsule, que de nous aider a faire disparaître les entraves fiscales, que d'améliorer les routes dans la direction de noire colonie.

Telle est la thèse que je plaidais avec chaleur auprès du commandant de La grée, dans nos conversations sur ce sujet, et que son expérience lui faisait trouver quelque peu prématurée1. « Cette conquête morale, que les intentions déjà manifestées par quelques princes laotiens vous semblent devoir rendre prompte et facile, me répondait-il, demande une persévérance de dessein, une suite dans les idées dont le gouvernement colonial de l'Angleterre nous a donné de grands exemples, mais que nous paraissons en France incapables d'imiter, »

En effet la destruction de notre marine sous la République et le Premier Empire, la longue interruption qui en est résultée dans nos relations commerciales

1*0*1 conversations cotre le commandant de Lagréeet Francis charnier, dans lesquelles ce dernier donne, comme il convient, le dernier mot à son chef et dont nous trouvons souvent l'indication au cours du récit, prouvent en quelle estime le président de la Commission français tenait les opinions de son lieutenant. C'est d'ailleurs presque toujours le mémo programme de politique coloniale qui reparaît et qui fait l'objet îles préoccupations constantes de Francis Garnies Voy. p. 7, 8T, 174, 255, M7, 310, 380, 42ti, fitt, etc.

et maritimes, la centralisation excessive qui a contribué depuis à arrêter l'expansion du pays en tuant l'initiative privée, nous ont complètement désintéressés des questions lointaines. Notre diplomatie s'est montrée incapable de renouer, dans les contrées d'outre-mer, la chaîne des traditions politiques qui avaient fait la gloire et la fortune coloniales de la France au dix-septième et au dix-huitième siècle. Elle a été impuissante à reconstituer une doctrine, à donner un point de départ et un but au savoir-faire des chancelleries. Depuis plus d'un demi-siècle, nos consuls, nos chargés d'affaires,, nos gouverneurs de colonie ignorent profondément ce que la politique française doit poursuivre à l'étranger et ce qu'il faut qu'elle évite. Partout ils vivent au jour le jour, ne sachant ni se proposer un but, ni le poursuivre avec cette ténacité et cette sobriété de moyens dont l'Angleterre noua donne l'exemple.

À l'inverse de ce qui avait lieu jadis, les agents anglais ont partout une grande influence, presque partout la suprématie; les nôtres se déconsidèrent comme à plaisir en renversant le lendemain ce que leur prédécesseur a édifié la veille. Ce n'est que par des efforts énormes et disproportionnés que nous arrivons à obtenir le moindre résultat moral, le plus minée avantage matériel. «

Ainsi, il faut renoncer à tous les avantages que nous donnent : la prépondérance de notre pavillon sur le littoral oriental de l'Indo-Chine; la possession des embouchures du Cambodge; les traités qui remettent entre nos mains les destinées d'une race éminemment intelligente et souple, et douée de facultés colonisatrices remarquables, la race annamite; le don même d'assimilation particulier à la race française, qui trouverait si bien à s'exercer sur les populations douces et timides du Laos ; si nous ne parvenons pas à donner plus de stabilité, plus d'ampleur à notre système colonial ; si nous ne renonçons pas aux errements funestes qui consistent à remplacer un gouverneur, un diplomate, le jour où ils commencent à connaître le pays dans lequel ils sont chargés de défendre les intérêts de la France; ou si nous ne savons pas en faire les exécuteurs dociles d'une politique aussi invariable dans son but que réservée dans ses moyens.

Le lecteur me pardonnera ces longues et sérieuses réflexions, qui ne sont peut-être pas à leur place dans un simple récit de voyage. Mais au lendemain des désastres qui ont atteint notre pays et presque tari ses ressources, n'est-il pas utile de lui montrer la voie où il peut retrouver de nouvelles richesses et de nouveaux moyens d'influence? La reconstitution d'un nouvel empire des Indes dans cette péninsule si heureusement située entre l'Inde et la Chine peut seule créer à notre iodustrie et à notre commerce, épuisés

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