‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 95 sur 197 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Départ de Muon^ Yong, — Muong You, — Arrivée de M* de Lagrée. — fabrique d'armes de Samtao. — Navigation sur le Nam Leuï. — La vallée de Muong Long* — Une route et un pont ebinois. — Nouvelles difficultés. — Dépari pour Xicng Hong. — Description de celte ville. — Étal polilupie dr la cintrée.

Nous quittâmes Muong Yong dans les meilleurs termes avec les autorités locales, et nous nous luttâmes d'un pas joyeux vers les bords du Nam Ouang dont nous devions remonter la rive droite, A midi, nous traversâmes à gué celte rivière; elle s'engageait brusquement dans les montagnes qui bordent a l'ouest la plaine de Muong Yong; nous gravîmes ensuite la pente rapide' qui conduit à Ban Tap, village formant la frontière de Muong Yong et situé sur la ligne de partage des eaux du Matn Yong et du Nam Leuï. De ce point on jouit d'une vue fort élendue, et Ton aperçoit sur les lianes de la chaîne qui ferme la plaine du coté du sud la (lèche lointaine du Tât de Chom Yong.

Une douane est établie à Ban Tap: le Birman de Muong Yong m'avait remis, gravé dans le creux d'un bambou, un passeport en règle pour le fonctionnaire birman qui y était préposé- Nous n'éprouvâmes donc aucune difficulté à nous instiller dans la pagode du village, où se trouvaient déjà

un certain nombre de marchands, qui étalaient sur les sacrés parvis les

cotonnades anglaises dont ils étaient porteurs.

Le lendemain, nous quittâmes Ban Tap de bonne heure. Au delà du village, la route, très accidentée, se suspend aux flancs de collines boisées et suit les bords de ruisseaux murmurants, à demi cachés sous une épaisse verdure. Rien de frais et de charmant comme les paysages agrestes qui se déroulaient devant nous : on se croyait transporté dans certaines régions des Cévennes, à rapproche de cette saison intermédiaire qui n'est plus le printemps et qui n'est pas encore Tété, Les sources s'échappaient en cascades du flanc des montagnes ou couraient perfldement sous un tapis de gazon et de fleurs. Le sentier disparaissait parfois sous F eau débordée, mais le paysage restait trop enchanteur pour que Ton songeât à s en plaindre.

Vers huit heures du matin, nous arrivâmes au confluent d'un petit ruisseau et du Nam Khon, rivière assez importante qui se jette dans le Nam Leuï et dont nom devions suivre la rive droite jusqu'à peu de distance de Muong You. Un village doe s'élevait non loin de là et étageait ses étroites rizières sur les pentes des collines. On commençait la récolte des riz murs.

À partir de ce point, notre horizon s'élargit, les ondulations du terrain devinrent moins bizarres, mais aussi moins pittoresques, et nous découvrîmes la grande plaint à l'extrémité de laquelle s'élève Muong You. Le Nam Leuï débouche dans cette plaine par une étroite coupée à travers les montagnes qui la limitent à l'ouest et vient y reposer ses eaux en de lents et capricieux détours. Nous franchîmes le Nam Khon a ZUU meires de son confluent avec le Nam Leuï. Des touffes de bambous ombrageaient les abords du pont de bois qu'à notre grand étonnement nous trouvâmes jeté sur ce cours d'eau; par une attention délicate, des bancs placés de chaque côté invitaient le voyageur au repos. Ce pont, cette rivière aux eaux limpides me firent l'effet d'un décor d'opéra ou d'un de ces ornements rustiques que les architectes modernes savent imaginer pour embellir nos parcs ou nos promenades. Muong You, où nous arrivâmes à cinq heures du soir, s'étend sur la rive droite du Nam Leuï, à l'endroit même où cette rivière sort des montagnes pour entrer dans la plaine. La partie basse du village est construite au bord de l'eau, l'autre couronne les dernières hauteurs qui encaissent le cours de la rivière. On nous installa à l'entrée du village, à quelques mètres du Nam Leuï. Le commandant de Lagrée n'était point encore arrivé. Je fis dire au roi que j'étais prêt à lui rendre mes devoirs, mais que je serais peu capable, en l'absence de tout interprète, de soutenir avec lui une conversation suivie. Il me dispensa jusqu'à l'arrivée du chef

FABRIQUE D'ARMES DE SAMTAO* 413 de l'expédition de toute visite officielle, mais pour charmer ses loisirs il me fit demander notre stéréoscope.

Auprès de nous était établie une scierie où seize ouvriers travaillaient pendant la journée entière; une demi-douzaine de scies étaient en mouvement. C'était la première fois, depuis que nous étions dans le Laos, que nous voyions employer ce genre d'outil. La vue des scies et le nombre des travailleurs réunis nous auraient Tait volontiers prendre ce chantier pour une usine européenne. Celle activité, invraisemblable au Laos, était duc aux agrandissements que le roi faisait faire dans son palais et à la construction d'une pagode neuve*

Ce ne fui que le 13 au soir que MM. de Lagrée et Thorel nous rejoignirent; il y avait près de cinq semaines que nous étions séparés, et je laisse à penser avec quelle joie nous nous retrouvâmes tous en bonne santé.

Nos compagnons de voyage étaient partis de XiengTong le 3 septembre, à midi. Ils avaient traversé le Nam Leuï à Muong Ouac, point où ce fleuve commence d'être navigable. Pour être admis dans le bac de Muong Ouac, il faut être muni d'un passeport de Xieng Tong et payer un peu de riz et de tabac. Après avoir traversé la rivière, on remonte sur un vaste plateau ondulé, habité surtout par les sauvages Does. On est dans le Muong Samtao, dont le chef réside à Ban Kien, grand village construit sur le point culminant du plateau, et où, tous les cinq jours, se tient un marché considérable.

C'est dans le voisinage de Ban Kien que se fabriquent les fusils, les couteaux et les sabres que les Does vendent à tous leurs voisins. Le commandant de Lagrée compta une centaine d'ouvriers occupés à cette industrie et autant de manœuvres répartis entre cinq ou six ateliers. Ces ateliers sont assujettis à des règlements spéciaux, destinés à maintenir la bonne harmonie et à prévenir les rivalités. Ainsi, tel jour on fore les canons, tel autre on fabrique les platines. La quantité de travail à faire est elle-même déterminée* Un ouvrier peut faire un fusil en dix jours. Le fer qui est employé à cette fabrication est apporté en barres par les Chinois. Les indigènes usent de procédés d une simplicité extrême; ils n'ont ni étaux ni enclumes. Ils forgent les canons; pour les forer, ils les coincent obliquement dans une mortaise pratiquée au travers d'une colonne verticale eu bois, de façon a présenter leur extrémité à bonne hauteur pour la main de l'ouvrier: celui-ci se sert d'un simple foret. Malgré les irrégularités inhérentes à un forage pratiqué à la main, ces armes sont assez convenablement calibrées. Les Does fabriquent eux-mêmes les vis à l'aide de matrices; ces matrices, des limes, des marteaux, des forets et des couteaux à deux poignées constituent tout leur outillage.

VOYAGE D'EXPLORATION EN INDO-CHINE- Il v a un siècle déjà que fonctionne cette industrie, et dès 1 origine elle a produit des fusils à pierre alors que, dans la province chinoise du Yun-nao, on ne fabrique encore aujourd'hui que des fusils a mèche* Aussi les ma ho* m élans, depuis leur révolte, et les impériaux sont-ils venus s'approvisionner d'armes à Saïuiao. Le prix d'un fusil est sur place de 215 ou 30 francs* Un pistolet se vend de 10 a 12 francs.

Les Does ne sont assujettis, en manière d'impôt, qu'à l'obligation de fabriquer avec le fer que leur envoie le roi de Xieng Tong environ 200 fusils par an. Le commandant de Laprée estimait la production totale annuelle des fabriques d'armes de Samlao à 3000 fusils, et la population Doe agglomérer sur le plateau a J 0 OfX) âmes.

A Ban Kien, le chef de la mission avait rencontré un singulier \o\ageurt bon vieillard à la physionomie placide, que les habitants désignaient sous de Sélah, ce qui u-ui • h< me qui sait beaucoup »* Cela il rte de médecin ai lai phong, qui colporlail partout tu

e et ses ren tin mais nulle part, et sans demander

lire s Ire t s i et la nourriture. Il avait mis trois nos ;i

ntt au Laos, une grande réputation d'honi ie pius grand respect* ef nos voyageurs étaient arrivés au continent du Nam M,im Le m. Cette dernière rivière vient du Muong de ce nom st aussi importante que la première. Le lendemain* ils couchèrent | >ng 0uaT joli village situé dans une petite plaine Quelques jours auparavant avaient eu lieu en ce point des fêtes en l'honneur des phi, ou « revenants », fêtes dont le but est de conjurer les maladies. Pendant ces fêtes, qui durent plusieurs jours, personne ne peut entrer dans le Muong. Des écriteaux placés sur les routes préviennent les voyageurs, et leur font connaître l'amende qu'ils encourent s'ils transgressent cette défense. Au cheval qui lui avait été donné par le roi de Xieng Tong, le commandant de Lagrée en avait joint deux autres qui lui avaient coûté une centaine de francs chacun. Ces trois animaux allaient faciliter nos excursions et diminuer le nombre de nos porteurs de bagages.

Le 14 septembre, nous fîmes nos visites officielles aux diverses autorités de Muong You. Nous commençâmes parle conseil des mandarins, que présidait un frère du roi, jeune homme à la peau fine et blanche, un peu obèseet fort timide, qui ne savait que faire de sa personne. Ses doigts grassouillets étaient chargés de bagues, et ses oreilles de pendants en or. Il étaitvêtu d'une grande étoffe quadrillée lui servant de langouti, d'une veste en satin, et d'un grand turban bouffantsur la tète. On porlaitderrière lui un parasoldoré à très longue hampe.

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