VISITE AU ROI DE MÛ ON G YOU
Après avoir été reçus par le séria, nous rendîmes visite à l'officier birman. Soit que nous fussions prévenus contre cette catégorie de fonctionnaires, soit que la race birmane ne puisse soutenir la comparaison avec les Thai du nord, a la peau presque blanche et a la physionomie distinguée, nous fumes désagréablement impressionnés par la figure ignoble de ce représentant du roi d'Ava. Rempli de son importance et désireux de produire un grand clîel, il ouvrit à peine la bouche, lança au ciel des regards inspirés, et laissa à sa femme le soin de faire tous les frais de la conversation. Le passeport de XiengTong, dont le commandant de Lagrée arrivait muni, avait dès le début coupé court a ses objections; n'ayant pas à nous faire sentir sa puissance, il se contenta de nous fatiguer de ses airs solennels. Nous le quittâmes bien vile pour aller chez le roi.
Sa résidence s'élève sur un des mamelons qui dominent la ville, et d'où Ton jouit d'une vue fort étendue. Le palais est vaste, construit en bois durs dont la menuiserie est très soignée. Le roi nous reçut dans une salle ou le jour ne pénétrait qu'à travers d'étroites fenêtres masquées par des tentures de soie. C'était un jeune homme de vingt-six ans, à la ligure gracieuse et distinguée. Il était vêtu de satin vert à (leurs rouges, et les feux des rubis qu'il portait au y oreilles s'harmonisaient avec les reflets soyeux de son riche costume. Il était assis sur des coussins brodés d'or. Tout autour de lui, rangés dans une attitude respectueuse, se tenaient les mandarins du palais; à ses pieds étaient placés le sabre et les vases en or, richement ciselés, symboles de la dignité royale.
Nous nous assîmes devant le prince, et Ton plaça devant chacun de nous un plateau sur lequel étaient les boîtes contenant les divers éléments de la chique. Plateau et boîtes étaient en argent repoussé. Ce luxe oriental nous eût éblouis si aux riches ustensiles indigènes, de forme décorative, nouaient été mêlés quelquesohjets européens fort prisés, paraît-il, dans le Laos, mais trop vulgaires à nos yeux. Tels étaient des chapelets de bouteilles vides, suspendus de la manière la plus apparente aux colonnes de la salle.
Le roi s'étudia h ne nous dire que des paroles aimables. Il exprima an commandant de Lagrée tous ses regrets de l'obligation qui lui avait été imposée d'aller à XiengTong, et il en rejeta la faute sur le Birman de Muong Yong.
D'après la coutume laotienne, les chefs des villages étaient tenus de nous
offrir, â notre passage, des cadeaux en nature. Nous les avions toujours
refusés, ou du moins nous avions toujours payé les objets qui nous étaient
offerte. Le roi nous demanda le motif île ce refus : « C'est que nous
ne voulons pas, dit le commandant de Lagrée, que les pauvres gens aient à
H8 VOYAGE D'EXPLORATION EN tNDQ-GHINE.
souffrir de noire présence. — Mais, de moi, répliqua gracieusement le roi, vous daignerez sans doute accepter quelque chose? » Il nous fil ensuite main tes questions sur la France, donna à la conversation un ton vif et enjoué, el sut déployer une grâce simple et affable qui lit notre conquête à tous.
Le lendemain, le roi fit prier M* de La grée de revenir le voir. Leur entretien eut un caractère plus in lime ; la vue des Européen* réveillait chez cet intelligent jeune homme des désirs d'émancipation du joug birman, que les procédés administratifs du gouvernement d'Ava ne justifient que trop. A Muong You, le roi avait su reléguer l'agent birman à l'arrière-plan, et it a liée ta il, eu toute occasion, de ne tenir aucun compte de sa présence.
i* Là où sont les Européens ilisnil-il au commandant de Lugrée, la guerre et les troubles cessent, le commerce et la population augmentent. »
Ce n était pas le premier symptôme que nous eussions aperçu de la possibilité d'une prochaine insurrection de ces peuples. Les Birmans sont trop présomptueux pour la prévoir, trop maladroits pour la prévenir *.
Le roi de Muong You affirmait ijue son royaume abondait en gisements métallurgiques* On trotterait de for, de l'argent» du fer et des pierres précieuses dans les montagûes qui enserrent le Nain LeuL A l'appui il.' son dire, il montra à M. de La grec un très bel échantillon de minerai de fer olîgtste et quelques grenats; malheureusement il était impossible de désigner officiellement les gisements sans s'exposer a voir les Birmans en rendre l'exploitation obligatoire pour les indigènes, afin de prélever une dîme sur le produit. « Mais si vous restez ici quelque temps, il me sera possible de vous y faire conduire en cachette, » ajoutait le roi. M. de Lagrée avait trop déraisons de quitter au plus vite le territoire soumis aux Birmans pour accepter ces propositions.
Le 16 septembre, le roi vint nous rendre notre visite, et passa la plus grande partie de la journée dans notre sala. Il était accompagné de sa sœur aînée et de quelques-unes de ses femmes. Cette entrevue fut des plus cordiales et des plus intéressantes. Après les démonstrations obligatoires sur l'usage de nos armes et de nos ustensiles européens, M. Delaporte prit son violon et essaya de faire comprendre à nos hôtes les charmes de la musique française. L'air de Marlborough, les motifs les plus gais et les plus entraînants de la Bclle-Uélène n'obtinrent qu'une attention distraite ; mais à peine les premières notes du « Miserere » du Trouvère eurent-elles résonné sous l'archet du musicien, que le plus profond silence s'établit: une sensa-