Voyage d'Horace Vernet en Orient
Sommaire. — Précautions utiles. — Tous les hommes sont égaux en mer. — Aurore boréale. — Livourne. — Quatre heures en Italie. — Bande de brigands. — Trombe ; aspect de Malte ( fior del mundo). — La Carossa. — Jambes et costumes des habitants. — Académie improvisée. — Etudes de langue arabe. — Pigeon africain. — Pleine mer. — Souvenir des amis. — Gap Matapan. — Mont Taygète. — L’archipel grec. — Arrivée à Syra. — Les ruines grecques.
Puisque je n’ai plus aujourd’hui le loisir ni les moyens de retourner en Orient, je veux au moins m’en consoler en retraçant ici les douces émotions du plus beau des voyages fait en bonne et aimable compagnie du grand artiste et de son excellent neveu. J’ose espérer, lecteur, que , grâce à l’illustre patronage d’Horace Vernet, vous aurez la patience ou la curiosité de me lire. Le désir que j’ai d’être sincère et vrai, suffira pour m’excuser à vos yeux si je ne suis ni savant ni écrivain habile, mais simplement un humble artiste parti joyeux, armé de ses crayons et d’un daguerréotype , avec le désir de meubler sa mémoire et d’enrichir son imagination par des spectacles nouveaux.
Nous étions donc trois touristes amis ; ce nombre est bon pour les excursions lointaines, surtout quand, avant le départ, on s’est juré mutuellement, gaieté, bonne humeur, courage et résignation à tout événement; cette précaution est essentielle par-dessus tout. Joignez à cela assez d’argent, peu de bagages, et beaucoup de forces et de santé. Un
domestique actif et honnête est aussi très-utile; celui de M. Vernet avait les qualités requises, maigre son nom singulier de Brigandet. Ces conditions réunies, tous les pays sont beaux; on jouit de tout ce qui se présente, on dort bien partout ; la faim assaisonne les mets , quelle que soit leur nature, et Ton peut répéter avec le philosophe Bias : Ômnia mecum porto. C’est ainsi que nous avons passé sept mois délicieux de la vie, cheminant par mer et par terre, favorisés tour à tour du beau et du mauvais temps. Nous étions heureux de partir, contents de ce que nous ' voyions, et heureux de revenir.
21 octobre 1839. Marseille. — Le Scamandre, paquebot à vapeur de l’état (capitaine Maffre), nous reçoit par un temps affreux. Le prince Galitzin, le duc de Wurtemberg, un pair de France et sa famille, de jeunes officiers expédiés en mission au fond de l’Abissynie, et plusieurs dames aux visages fanés comme leurs robes’par une pluie battante, étaient du nombre des passagers: Au signal du capitaine, la vapeur siffle, et les roues de la machine, rapides et bruyantes comme celle de la Fortune, les soumettent tous au même sort. Après avoir débrouillé ses colis et fait choix d’une cabine , on se met à table. Le silence règne tout d’abord, puis les mots s’échangent timidement ; on s’étudie, on se mesure ; ceux qui vont ou qui ont été dans les mêmes pays se lient plus facilement , et ceux dontT appétit n’absorbe pas toute l’attention, paraissent disposés à l’amabilité. Mais le roulis et le tangage du vaisseau, joints à l’odeur de la machine, font pâlir plus d’un visage , l’influence irrésistible de là mer contraint les plus courageux à quitter la place; le cuisinier se réjouit déjà in petto du nombre des plats qui vont lui revenir; cependant, les officiers du bord, en apaisant leur faim, troublent ses espérances, et, je dois le dire à notre gloire triple, nous avons aussi le bonheur d’échapper aux atteintes du mal dans toutes les traversées.
Le repas fini , les malades gagnent en chancelant leurs cabines ; les autres fument sur le pont en contemplant les étoiles ou les nuages. Tel est le tableau exact de la fin d’une première journée en mer; le commencement en diffère peu, et les jours qui suivent se ressemblent beaucoup. Pendant la nuit du 22 au 25, double aurore boréale; de chaque côté du vaisseau et au-dessus de nous , les étoiles semblent se baigner dans un nuage de sang.
Le 25. Livourne. — 'Nous descendons à terre. UnLivournais de mes parents nous promène par la ville et nous montre le Casino, vaste salle décorée de fresques médiocres représentant des fêtes romaines ; c’est là que la jeunesse vient chercher, pendant l’hiver, les plaisirs du bal à
l’instar de Paris. Le même jour nous touchons à Civita-Vecchia, que nous visitons en toute hâte. La sérénité du ciel et sa belle lumière répandent une séduisante gaieté sur toute la nature ,. et nous font regretter de ne pouvoir passer plus de quatre heures en Italie. C’est presque comme au spectacle, les changements à vue se succèdent et se multiplient; mais ici, Michel- Ange remplace Ciceri ou Feuchères , et nous représente ses forteresses aux flancs athlétiques rôtis par le soleil.
Puis les prisons s’ouvrent devant nous. Nous traversons impunément une fameuse bande de dix-sept brigands. Au bout d’une série de cachots plus ou moins tristes qui les renferment, Gasparoni nous apparaît; c’est leur chef. Sa figure basanée est pleine de noblesse et de dignité; son regard très-doux annonce , par l’expression , qu’il est flatté des visites que les étrangers lui font. Sa barbe grise contraste avec la jeunesse de son visage; sa peau tachée de grains de poudre, et les cicatrices de balles dont son cou est traversé témoignent de ses nombreux combats. A l’entendre parler, il n’a tué que quatre cents individus, tant juges que soldats du pape et hommes de police, et prétend n’avoir jamais touché un seul voyageur. Sa vie s’écoule paisiblement au fond de sa prison, où il couche avec deux de ses complices, occupés comme lui à tricoter des bonnets de laine que les curieux lui achètent.
Le 24. — Nous apercevons une trombe sous-marine où la mer montait en colonne au ciel, et bientôt nous passons entre la Sicile et file maritime.
Le 26, à quatre heures et demie, nous sommes en vue de Malte, qui dessine à l’horizon sa crête blanchâtre et brillante. Plus tard, la lune éclaire notre entrée au port, et, rayonnant à travers les cordages nombreux des navires se plaît à parer capricieusement la silhouette de la ville d’un galon d’argent comme pour une fête. Au roulis qui nous berçait dans nos cabines succède l’immobilité ; les pauvres malades dorment en santé tout le reste de la nuit ; mais une canonnade trop matinale, accompagnée d’une musique de fifres et de tambours anglais, vient subitement troubler leur paisible sommeil. Le soleil se lève, et Malte, à ses côtés, est pâle comme une beauté qui s’éveille. Sa couche aride est hérissée de remparts, de forts et de bastions, où l’architecture militaire développe ses lignes longues , ses biseaux , ses talus, ses pans coupés et ses angles brisés par des vigies. Les maisons sont carrées et sans toits, ornées de balcons élégants, et perchées, les unes sur des rochers ardus, les autres à fleur d’eau , mirant dans les flots leurs colonnades lé
gères. On monte à ia cité Valette par des escaliers habilement ménagés au-dessus de jardins plantés de bananiers, de cactus, de lauriers-roses, de petits palmiers et de poivriers au feuillage délicat. Le consul de France, l’aimable et obligeant M. Fabreguettes *, ami de AJL Horace, et camarade de college avec mon père, vient nous prendre et nous fait les honneurs de sa résidence. Nos bagages sont transbordés sur le Sésostris , paquebot qui doit nous conduire à Syra, tandis que nous allons nous assurer un logement pour la nuit à l’hôtel de Clarence. Chemin faisant, nous admirons l’aspect pittoresque des rues dallées et pavées lavée une régularité qui rend la marche agréable et sans fatigue, fût-on en souliers de satin. La pierre de Malte est tendre au sortir de la carrière, et durcit à l’air en peu de temps; c’est ce qui explique l’intarissable profusion d’ornements sculptés qui décorent les habitations les plus modestes. L’alignement uniforme des rues et des façades est brisé par une multitude de petits balcons en bois garnis de persiennes vert foncé ou grises , qui s’ouvrent en tabatière pour rafraîchir l’intérieur des appartements. Les rez-de-chaussées sont souvent occupés par des boutiques, et dans le jour toutes les portes restent ouvertes et sont remplacées par de grands rideaux de toile qui cachent parfois des beautés malicieuses.
L’abondance des cicerone fait penser à F Italie ; le badigeon vert tendre, rose ou jaune, dont certaines habitations sont fardées, rappelle le goût des orientaux pour les couleurs variées, et l’Orient se décèle encore dans la langue arabe italianisée que parle le peuple.
Partout ici l’Angleterre marque sa présence inévitable du cachet rouge de ses uniformes; ses sentinelles à l’ombre de leurs parasols, ses constables en cocardes noires, la baguette à la main, attestent son pouvoir suprême par leur nombre. C’est surtout un dimanche qu’il faut voir sortir les soldats anglais se rendant à l’église avec leurs livres de dévotion sous le bras et la canne à la main. Le petit bonnet de police (calotte de forme ronde, évasée au sommet, terminée par une houppe de couleur), est à peine retenu sur le bout et en avant de la tête, par une mentonnière en cuir accrochée à la pointe extrême du menton. Ils marchent gravement échelonnés deux par deux sans armes dans le baudrier, gantés comme des fashionables. Leurs officiers, jeunes fils de familles nobles, se serrent la taille comme des demoiselles; portent le gilet blanc et le jabot de rigueur sous la petite veste rouge à revers de satin blanc à collet et parements de velours noir ouverte avec une négligence affectée. Leurs
Mort dernièrement victime d’un accident déplorable causé par un cheval pendant une promenade en voiture faite ayec sa famille.
pantalons à sous-pieds, prodigieusement tendus, caressent amoureusement leurs formes sans y ajouter de souplesse. La rose ou la fleur d’oranger à la boutonnière, achève de les martialiser à leur mode. Il n’en est pas de mêmedes troupes écossaises, qui sentent leurs montagnes de très-loin : leur bonnet, surmonté de plumes d’autruches noires, augmente l’énergique et sauvage majesté de leurs traits fortement caractérisés ; la pruderie anglaise ne s’est point encore émue devant la nudité des jambes les plus belles; car ces farouches guerriers ont encore les mollets au vent, et portent seulement les chaussettes à petits carreaux roses, maintenues sur le jarret par* un ruban noir; ils ont le soulier à boucles, et le reste du costume est l’habit rouge à jockeys pour épaulettes , à courtes basques, passe-poils blancs et côtelettes de même couleur sur la poitrine et les parements.
Nous visitons la salle d’armes, curieuse collection de toutes les armures des anciens chevaliers, réunies dans un local immense du palais du gouverneur, qui contient en outre l’armement de trente mille hommes; les sabres, pistolets, épées, etc., y sont rangés avec art, sous forme de rosaces, de soleils et d’arabesques les plus variées. On y arrive par un corridor à rampe douce , en spirale, qui tient lieu d’escalier. La tournée des églises n’est pas oubliée dans notre course rapide ; nous entrons dans celle de Saint-Jean, remarquable par la pompe de son architecture intérieure; les murailles en sont couvertes d’ornements sculptés et dorés, qui se ressentent de la lourdeur du goût qui a dominé le siècle de Louis XIV. On y remarque cependant quelques bons tableaux; des fresques de Mathias de Preti, et une Décollation de saint Jean , par Michel-Ange de Caravage. Elle renferme dans ses caveaux les restes d’un grand nombre de chevaliers de Malte sous des pierres incrustées de jaspes, de marbres et d’agates aux armoiries de chacun d’eux. Le maître-autel, incrusté de lapislazuli est isolé et placé au milieu du chœur au fond duquel s’élève un groupe de marbre qui représente le baptême de Jésus-Christ par saint Jean. Sur les deux côtés de la nef, on voit les chapelles assignées aux différentes langues des chevaliers. Dans la chapelle de France est le cénotaphe que le roi Louis-Philippe a fait élever à la mémoire de son frère, le comte de Beaujolais.
Mais le temps nous presse, et nous reviendrons à Malte. Disons seulement deux mots de ce véhicule original qui vient en ferraillant derrière nous; comme il est bizarrement attelé, les brancards sont fixés au garrot de la mule énorme qui le traîne! et quel curieux système de roues placées derrière la caisse! C’est la carossa ou cabriolet de place
du pays. Le cocher court à côté de sa voiture qui manque de siège pour lui, et dont le coffre descend au-dessous et plus bas que l’essieu; de vieilles armoiries peintes sur la portière parlent en faveur de son ancienneté. Elle s’arrête, un abbé en descend; la maigreur de ses jambes, caractère particulier a tous les Maltais^ est l’objet d’une remarque de la part de M. Fabreguette ; et nous ne tardons pas à en reconnaître la justesse. Le conducteur, pendant qu’il reçoit son salaire, nous donne l’occasion d’examiner son costume , qui est , dit-on , le même qu’on portait il y a un siècle. Il consiste en une large chemise de coton , un gilet de drap garni de boutons de métal , un pantalon de toile retenu par une vaste ceinture rouge, une veste qui se porte souvent sur l’épaule, un long bonnet de laine à longue flamme, qui se replie en plusieurs doubles sur la tête ; des semelles de cuir de bœuf appelées gotzch, nouées autour des jarrets complètent son habillement, qui est celui des gens de la campagne et du peuple. Le caban est un manteau ou paletot de gros drap à manches et à cape , dont ils se garantissent du froid. Les Maltaises ont, comme les Espagnoles, la taille svelte et dégagée , des traits expressifs , les cheveux et les yeux d’un noir très-brillant; comme les femmes d’Orient, leur beauté se fane vite. Elles se couvraient autrefois de la tête aux pieds d’une mante à la sicilienne, longue et large, qui ne laissait à découvert que le front et les yeux ; la faldetta qu’elles portent actuellement pour aller à l’église ou à la promenade , est un vêtement du même genre qu’elles ont trouvé plus commode. La mise des femmes, dans les cités, se compose d’un corsage juste, d’un jupon de soie terminé par des raies blanches au bas et à peu près au tiers de la longueur. Leurs pieds sont petits, bien faits, et couverts souvent de bas d’un jaune bistré. Le costume des paysannes de la campagne est plus pittoresque; en voici le détail : chemise trèscourte , kmiss (mot presque arabe); jupon de toile ou de coton blanc, i-deil; jupe bleue ouverte d’un côté, ghesuira ; gilet à manches, gilek ; ou sans manches, sidria ; et sur la tête un mouchoir qui descend autour du cou et couvre le sein.
L’hôtel de Clarence, où nous perchons, pour ainsi dire, pendant une nuit, est une jolie cage digne des plus grands oiseaux de passage, et même de proie (sous le rapport gastronomique). L’hôtesse et sa blonde fille, écuyère et pianiste habile, en font gracieusement les honneurs.
On sent déjà la chaleur du Levant par les nombreux insectes qui nous importunent; néanmoins, en dépit de leurs bourdonnements, de la dureté des lits, et sous nos moustiquaires de mousseline qu’agite la
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