‹ Voyage d'Horace Vernet en OrientChapitre 2 sur 11 · VUE- DE MALTE · texte numérisé non relu

VUE- DE MALTE

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brise de nos croisées entre-bâillées, nous goûtons les douceurs d’un sommeil émaillé de rêves où le passé renaît et l’avenir s’ébauche.

Le 28, après avoir dit adieu à la civilisation anglaise et aspiré les derniers parfums de la fleur du monde [Malte fior del mundo ), le capitaine Cosnier, qui commande le Sésostris, nous reçoit à son bord avec toute l’affabilité française d’un marin qui joint à l’expérience de la mer l’usage et les bonnes manières de la société. Son lieutenant et le docteur, gens de belle humeur, nous promettent une traversée magnifique. Il y a peu de malades et quelques nouveaux visages dont les noms m’échappent; le hasard les réunit comme il les sépare. Tous les hommes sont égaux en voyage.

Nos jeunes officiers d’état-major étudient l’arabe sur le pont. Ch. Burton, neveu de M. Vernet, qui a puisé en Algérie, pendant ses campagnes, les premiers éléments de cette langue, les leur communique; une jeune Italienne, fiancée d’un Français qui habite le Caire, se mêle aussi d’enseigner : elle prononce l’alphabet, puis les mots, et chacun d’imiter et de répéter à l’envi la leçon. C’est une lutte générale de bizarres conson nances, de gutturales étranges qu elle encourage et anime du feu de ses yeux noirs et de la vivacité démonstrative de son geste. Assise sur un banc de quart auprès de sa vieille mère que le tangage rend indifférente , elle préside gaiement d’une voix claire et enfantine cette académie improvisée et accroupie en cercle à ses pieds. M. Domenicos, professeur de philosophie à Athènes, dont le vénérable profil rappelle certaines médailles antiques et domine ce joli groupe, sourit à ces discussions peu savantes, qu’il écoute avec la complaisance d’un sage. La scène se passe à barrière du vaisseau , sous le reflet doré d’un soleil resplendissant, qui fait couler tous les fronts et allume les flots, que l’œil ne peut fixer. Une détonation éclate; chacun bondit sur place, et du ciel azuré un corps inanimé tombe au milieu de l’école stupéfaite. C’est un pigeon d’Afrique aux ailes fatiguées, que M. Vernet vient de tirer au vol. Le duc de Wurtemberg, passionné pour l’histoire naturelle, admire son plumage, et s’empresse de le ramasser pour ses collections.

A l’autre bout du navire, des matelots assis, les uns sur des canons, les autres sur des amas de cordes goudronnées, prennent paisiblement un repas frugal, qu’ils partagent, en manière de passe-temps, avec des poules et des lapins entassés dans une boîte à grillages. Sur la fin du jour, le vent qui fraîchit vient tempérer la chaleur de l’atmosphère; bientôt les étoiles, perçant la voûte bleue, déroulent au-dessus de nous

leur cortège étincelant. Le flot succède au flot sous le mince plancher qui nous porte ; notre route , tracée par l’écume phosphorescente du sillon qui s’évanouit derrière nous, s’enfonce dans l’obscurité croissante. Monde, patrie, amis, nos cœurs sont pleins de vous au milieu de ce cercle de l’horizon vide qui nous enserre ! La main de Dieu nous soutient sur l’abîme, et son manteau céleste nous protège de ses vastes plis. Ainsi voyage l’imagination en mer; on contemple, on respire, on désire; la philosophie descriptive exhume les mondes perdus sous les eaux, les richesses vivantes quelles recèlent dans leurs flancs affamés, énumère les destinées quelles portent, et remplit ses poches de comparaisons qui tuent l’homme sous le poids de l’immensité ou du néant. Ainsi le petit flot devient montagne au gré du vent; ainsi la montagne devient plaine. Telle est la complainte indispensable qu’on doit craindre de renouveler trop souvent dans les relations de voyages. La fumée du cigare dans l’isolement et l’obscurité, y porte naturellement, et ajoute aussi ses nuages à nos impressions.

Le 29, le cap Matapan , que nous doublons , nous présente son flanc rouillé par les tempêtes ; sa pointe rugueuse ressemble à la tête d’un crocodile altéré, qui vient boire à longs traits les flots écumeux. Nous saluons en passant le vieux mont Taygète, coiffé de neiges respectables, où le lièvre et la tourterelle ne sont plus désormais troublés par le bruit des thyrses et des fêtes de Bacchus; puis Gythère (Cerigo moderne), où Vénus naquit du sein de Fonde.

Le 50 , dans l’Archipel grec , la brise nous apporte les noms harmonieux de Milo, Siphante, Naxos, Paros, Serpho, etc., plus doux que leurs physionomies. Nous voyons fuir derrière nous ces âpres rochers comme des soldats en déroute cherchant à rattraper leurs armes loin du drapeau glorieux de l’histoire. L’œil d’artiste les poursuit et se plaît à sculpter des statues héroïques dans ces marbres illustres , suscite des guerriers sous l’airain de ces croupes sauvages à formes de casques et de cuirasses, métamorphose les promontoires en glaives qui surnagent, et construit, avec ces blocs sauvages lancés par la main d’Hercule en colère, un monument fabuleux.

Cependant, ces murailles de rochers qui se resserrent de plus en plus cachent aux regards des lieux qu’on dit délicieux , habités par des hommes fils de l’écume , aux mâles visages frappés au balancier antique des types orientaux, ignorant les rigueurs de l’hiver, et qui vivent à l’ombre d’orangers chargés de fruits, de citronniers et de lauriers-roses en fleur, au fond de campagnes rouges d’anémones, couvertes de thym et de la-

vandes; buvant des vins exquis, et nourris d’un miel transparent comme de la gelée. Ne pouvant aller vérifier l’exactitude de ce tableau riant, nous sommes heureux d’y croire à la vue surtout d’une grappe monstrueuse de raisin qu’on nous apporte au dessert. On en compte dans Archipel plus de vingt espèces, dont les muscats de Ténédos et de Samos sont les plus recherchés \

A quatre heures, nous entrons en rade de Syra, autre rocher couvert de maisons qui s’allongent en amphithéâtre sur le rivage, et s’élèvent en cône au-dessus de lui. Plusieurs églises chrétiennes couronnent son sommet en guise d’acropole, et semblent heureuses d’être si près du ciel, et de pouvoir apaiser les tempêtes au son de leurs cloches et des prières.

1 LesSenforinois, pour donner une saveur plus exquise aux raisins, leur tordent la queue dès qu’ils commencent à mûrir ; après quelques jours de soleil, ils deviennent à demi flétris, et le vin qu’on en fait est digne de Bacchus. Les autres sortes de raisins sont : l’aïdoni , petit raisin blanc ; le samia, gros raisin blanc qu’on fait sécher; le siriqui, ainsi nommé parce qu’il a le goût de cerise; l’ælonichi, à figure de l’ongle d’un aigle ; le malvoisie ; le muscat vert; le Corinthe.

Naxie et Andros, renommées par leurs énormes grenades, leurs limons, leurs cédrats gros comme la tête, produisent, ainsi que les autres îles de l’Archipel, des melons prodigieux, des figues excellentes de toutes les sortes, dont plusieurs espèces , que nous cultivons en France, sont abandonnées aux pourceaux.

Sommaire.— Syra; les moulins à huit aijes. — Débarquement.— Hôtel de la Grèce.— Bazars, -boutiques, cafés. — Costume. — Palicar. — La civilisation nous poursuit. — L’Apelles moderne. — Lettres de recommandation. — Repas et couleur locale. — Barque de pirates pleine de fruits, de femmes et d’enfants.

Note géographique sur les Sporades et les Cyclades. — Santorin. — Candie. — Nos finances. — Alexandrie.

— Les flottes. — Les bruits du port et de l’industrie. — Joseph Vernet. — Les forçats. — Entrée triomphale.

— Le sais. — Le peuple et la vermine. — Influence des Français en Egypte. — Soliman pacha (Selve) et les mameloucks. — Les nègres du Cordofan. — L’arsenal. — Les cales. — Le canal. — Mahmoudie. — M. Cochelet. — Costume des bourriquiers.

Le port de Syra peut abriter de grands vaisseaux; l’entrée est à l'Est; sa position est une des plus importantes pour les principales échelles du Levant. Situé d’un côté entre les îles de Négrepont et d’Andros, et de l’autre entre Tyne et Mycone , il est si commode et si favorable pour les vaisseaux qui éprouvent des vents contraires dans ces parages, qu’on y voit. sans cesse aborder des bâtiments de tous genres et de tous pays. On remarque, près de la ville, des moulins en forme de tour ronde, à dôme mobile , qui ont huit bras ou voiles; au milieu de Taxe de rotation qui les contient, une pièce de bois d’environ douze pieds de long sert à les assujettir au moyen de cordes qui partent de son sommet à leurs extrémités, et présentent au. vent une sorte de pointe. La chaîne de l’ancre qui tombe à la mer, et le bruit des bateliers qui se pressent autour de nous comme une nuée d’oiseaux de proie, annoncent le débarquement; la mer ne m’a jamais paru si bleue. Une foule de jolies nacelles, montées chacune par deux rameurs coiffés du grand fez 1 sur l’oreille, et les bras nus au vent, dansent à la proue du navire dont elles se disputent les flancs; quelques-unes portent des garçons d’hôtel, qui nous convoitent de loin. Leurs suppliantes voix nous lancent parles sabords des titres de monsignor Francese, accompagnés d’un baragouin qui n’est ni français ni italien, mais qui veut dire : Venez chez nous. Ce-

1 Calotte cylindrique en laine rouge. Le tarbouche en diffère par sa forme hémisphérique et l’ampleur du gland de soie bleue.

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