‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 107 sur 197 · Enlèvement d'Europe · texte numérisé non relu

Enlèvement d'Europe

-dans les temps de Tignorance, le haut des voûtes et ce qui se trouve le plus en vue, est d'un dessin épouvantable, mais en montant en haut l'on trouve des ouvrages magnifiques, des dessins du Titien, Tintoret, Paul Véronèse, etc., qui mériteroient le premier rang et qu'à moins d'avoir vus en haut, Ton ne peut reconnaître en bas.

L'Eglise de St-Marc a toujours trois ou quatre ouvriers entretenus pour la mosaïque seule, cependant il y a bien des endroits où elle a grand besoin de réparation surtout dans les calottes extérieures du portail. La voûte de la sacristie est aussi en mosaïque, elle est de dessin d'ornemens, mais de bon goût. La calotte qui est sur la porte est d'un très bon dessin et une des choses le mieux exécutée. L'on y montre, je crois, en tableau, un saint Jérôme dont les pièces rapportées sont environ d'une ligne en carré. La porte de la sacristie, les fonts baptismaux, six morceaux de bas-reliefs que l'on voit à deux tribunes dans le chœur, tout cela, dis-je, est de bronze en relief très beau du Sansovin. Je fus voir cette église avec un abbé qui a fait toute sa vie son étude des marbres et pierres. Il m'en fit remarquer de toutes les espèces parmi lesquelles il y en a de très rares soit en colonnes, soit en morceaux mis en compartimens, soit en dedans, soit dans la partie extérieure du bâtiment. L'on y trouve du porphyre, du granit, du serpentin, du vert antique, etc. (38). Tous ces morceaux ne sont point par petites pièces, les colonnes s'y trouvent entières et belles et de toute grosseur. Il y en a quatre d'albâtre derrière Tautel principal, qui en soutiennent un autre. Elles sont toutes quatre torses; deux ne sont point extraordinaires mais les deux du milieu sont transparentes du haut en bas. On le voit aisément en passant une lumière d'un côté et regardant de l'autre. Gela est si marqué que l'on voit un trou que l'on a fait à une d'elles pour voir si elles n'estoient pas creuses en dedans. Je dois me souvenir que presque toutes ces colonnes et celles que l'on voit dans le palais sont antiques, apportées de Gonstantinople ou d^Egypte dans le temps de la splendeur

de la République de Venise. Tous les morceaux de marbre rare viennent aussi des mêmes endroits.

Je ne dois pas oublier que mon même abbé m'a fait remarquer deux colonnes de moyenne taille de porphyre noir, elles sont au deuxième rang des colonnes du portail, au coin du Brog-lio. Ce n'est pas là la seule beauté dont cette église est ornée. Plus on voit et de plus près les quatre chevaux dont j'ai parlé, plus on admire sans prévention pour l'antique un ouvrage et annoncement si superbe et si beau de la magnificence et des secrets des Romains. Ils sont de taille naturelle, tous d une différente attitude et font honte à la nature. Ils [ont] les plus beaux airs de teste, le plus beau corsage, le tout est si bien marqué que Ton ne peut se lasser de les regarder. Ils sont en peu d'endroits blessés, il y en a un qui a un pied cassé que l'on a remis tant bien que mal : du reste ils sont comme s'ils sortoient de l'ouvrier. Ils ont au poitrail leurs ornemens ; l'on voit encore la place de leurs^ têtières. Ils seroient encore dorés entièrement sans l'infamie de ceux qui avec des couteaux ou autres ferremens les ont grattés pour avoir un sou d'or ! Gela se voit très aisément quand on les regarde de près, car il y a des morceaux tout entiers où l'on n'a pas touché qui sont encore brillants de dorure, chose étonnante quand on imagine quel temps et quelle dépense il a fallu employer pour dorer quelque chose d'un aussi gros volume en or moulu !

Les gens qui pourroient estre instruits de l'histoire de ces chevaux ne sont 23as d'accord s'ils ont esté faits pour l'Arc de triomphe de Néron après la victoire des Parthesou pour celui de Trajan à Rome. Ce que l'on sait seulement c'est que Constantin les emporta de Rome à Constantinople et qu'il les plaça dans l'hippodrome d'où les Vénitiens les ont rapportés avec plusieurs autres dépouilles des Turcs.

La peste a souvent affligé la ville de Venise et l'on voit plusieurs églises et écoles bâties par la République par des v(Eux faits pour obtenir la clémence de Dieu : le Rédemp-

LE NORD IGl

teur OU la belle Gapucinade a esté bâtie de cette façon. La Salute^ habitée par des Somaschi, autrement dits pères de l'Oratoire, a esté bâtie à la même occasion. L'on monte du Canal et de la rive par un deg-ré, beau pour sa largeur, une ving-taine de marches qui vous conduisent à cette église. La façade est assez belle mais chargée de beaucoup d'ornemens. Elle a deux bas côtés qui ne sont pas laids et qui font un effet assez nouveau, car ils touchent à la grande façade d'un côté, et s'éloignent de l'autre côté parce que Téglise est ronde et qu'ils la vont rejoindre. Le tout est du Palladio. Un grand dôme compose presque toute cette église, du milieu duquel vous voyez six chapelles également symétriques de chaque côté qui sont sous une espèce de petite voûte qui ne me paroit pas proportionnée. Le grand autel n'est point dans l'enceinte du dôme, l'on entre, pour ainsi dire, dans un étroit parallélogramme dans lequel on voit, dans des niches, seize statues de marbre qui n'ont rien de merveilleux. Le chœur est une annexe de vilaine forme, séparé de cette espèce de sanctuaire par le grand-autel qui est en entier de marbre d'un beau dessin; la Vierge est au haut debout, la République de Venise habillée en reine est à genoux, et la peste est de l'autre côté et paroit s'enfuir; saint Marc et un autre sont aux deux coins de l'autel. Le tout est de marbre et presque grand comme nature. Les trois fîg-ures me paroissent bonnes et m'ont plu. Le dôme s'élève assez haut, il en vient un beau jour. Il est orné extérieurement pas à ma fantaisie et est couvert de plomb. La sacristie a quelques beaux tableaux, surtout une espèce de Cène ou de repas du Tintoret^ Il n'y a qu^un cloître dans cette maison. Le rez-dechaussée m'en plait assez, du reste, il n'y a rien d'extraordinaire. Le vaisseau de la Bibliothèque est assez grand la boiserie en est simple et dans le goût de celle de Saint- Georges-Majeur, mais elle est encore peu remplie de livres.

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