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soit, Ton charge les fusils frais tous les huit jours.
L'on voit dans ce lieu, où il y a peut-être en trois pelitessalles de quoi armer deux mille hommes, plusieurs lanternes de galère et armes prises sur les Turcs, l'armure d'Henri LV ' avec une inscription digne de lui, trois bustes antiques de marbre d'empereurs romains entiers et beaux trouvés en Aquilée et donnés par le cardinal Grimani ainsi qu'un cabinet orné de camées et de bronzes, tous très beaux et tous trouvés dans le même lieu. L'on ne manque pas de montrer les armes des héros vénitiens peu connus du reste du monde et même de leurs compatriotes, qui poussent l'ignorance jusques dans des choses qui ne sont pas pardonnables.
La politique de MM. de Venise n'est pas mauvaise, pour entretenir leur autorité, de fomenter l'antipathie parmi les gens du peuple-. Ils se la montrent souvent l'un à l'autre. Les deux partis se nomment les « Arsenalotti » qui sont les gens de l'Arsenal, et les « Nicolotti » qui sont les pêcheurs, etc. Les premiers sont plus portés pour le doge et le Sénat, les autres élisent un d'entr'eux qui marche dans les rues avec une robe rouge faite comme celle des nobles.
II ne fait que les juger quand ils ont des disputes; ils le nomment leur doge. Il ne travaille plus. Il faut que le Sénat approuve son élection et qu'il rende compte de sa conduite dans les alfaires essentielles, mais cela le ménage de part et d'autre. Le combat des a pugnales » autrement dit des coups de poings entretient l'inimitié entre ces petites gens plus que tout le reste. Il se fait l'esté sur un pont. Ils sont presque nus, chacun des partis garde un côté et s'efforce de gagner le pont sur l'autre parti. Cette affaire ne se passe point sans la mort de plusieurs. Le pont est estroit, il s'en noyé quelques-uns, d'autres se cassent la tête.
(45) Le peuple ne peut souffrir les nobles. Ils les appellent
1. « Henri IV en fit pi*ésentàla Ilépublique, et comme de raison elle est dans le lien le plus honorable. » 1)iî Brosses, t. I, p. 20().
t. Ils adoptaient la politique fameuse des Romains « divide et impera. »
souvent en les voyant passer « pantalons*. » Gela ne leur fait pas de mal, ils le souffrent, mais pour remédier aux inconvénients qui pourroient arriver, sous le prétexte d'empêcher les assassinats et les bastonnades, il est défendu très rigoureusement de porter aucune arme à feu, ou stylet, ou même couteau fait d'une manière approchante, sous peine de la corde qui est l'estrapade. Cet arrêt s'exécute avec exactitude. Pendant mon séjour à Venise, on a exécuté cinq ou six fois, delà retient un peu la populace à qui ces sortes d'armes plaisent beaucoup^. Les estrangers n'ont pas le droit d'en porter. Les g-ens des ambassadeurs en ont la permission. Ceux qui commercent avec eux ne peuvent voir les nobles auxquels il est défendu de recevoir ni d'aller chez aucun de ceux qui sont à Venise pour les princes estrangers. Un noble ne peut voyager sans la permission du Sénat qui ne la donne qu'à ceux qu'ils (sic) croyent capables. La mauvaise éducation qu'on leur donne et le peu de connaissances qu'ils ont de ce qui n'est pas la ville de Venise, font qu'ils ont peu de têtes capables de les servir. Leur ignorance ne les rend pas moins fiers, de façon que généralement parlant l'épithète de sotte vanité en tous les sens, a esté faite pour un noble vénitien.
Il y a un tribunal des pompes; si l'on avoit porté de l'or ou de l'argent, l'on seroit condamné à de certaines amendes. Les gentilles sont toujours vêtues de noir. Les courtisanes aiment mieux payer que de se refuser le plaisir des couleurs. Les nobles ont donc leur robe longue et noire qui les autorise à porter les plus infâmes chaussures^, leur ceinture
1. PoLLNiTz (t. II, p. 9o), décrit le spectacle de l'élection du doge des Nicolotti.
2. « Malgré tout, il n'arrive pas quatre accidents par an. Vous pouvez juger par là combien les idées que l'on a sur les stylets vénitiens sont mal fondées aujourd'hui. » De Brosses, t. I, p. 175.
3. « On porte dessus tout ce qu'on veut, et vous ne trouverez autre chose à la messe ou dans la place, que des gens en pantoufle et en robe de «hambre avec leur manteau par-dessus. » De Brosses, t., I p. 184, « Il y en a qui portent eux-mêmes chez eux leur viande ou leur poisson caché sous leurs robes; il y en a même de si pauvres, qu'on leur voit demander l'aumône. » POLLNITZ, t. II, p. 120.
est garnie de boucles d'argent, voilà leur parure. Ceux qui ont esté ambassadeurs et que les princes ont honoré du titre de chevaliers, portent des boucles d'or et un galon de même autour d'un morceau de drap noir qu'ils appellent leur manche, [drap] que les autres portent uni et ont sur l'épaule gauche.
Les gondoles qui sont la voiture du pays comme les carrosses ailleurs, sont noires absolument dedans comme dehors. Le patriarche seul et les estrangers^ à plus forte raison les ambassadeurs, les ont de couleur et dorées.
Il paroit donc que les femmes ne peuvent faire aucune dépense, mais elles peuvent changer de caractère en six semaines que dure le carnaval ; elles dépensent [alors] autant que les nôtres. Les dentelles, la broderie, les étoffes de France, tout se trouve sur le corps de ces femmes. Les nouvelles mariées peuvent seules porter pendant un an des pierreries, du reste il leur est défendu, hors pendant le bienheureux carnaval. Pour lors on les en voit couvertes et l'on peut dire que Venise est la ville d'Europe où l'on trouve le plus de pierreries. Non seulement pour cet exemple mais pour plusieurs autres, je puis dire que les femmes de V^enise sont plus libres qu'on ne le croit. Enfin, cest tout comme chez nousK
(46) Les hommes ne peuvent, pour leur ajustement, dépenser qu'en perruques. Quelques-uns sont bien coiffés, mais généralement l'on peut dire que les queues des vaches, les épouvantails des chenevières et les brigadiers sont dans leur antre à Venise. Pour que Messieurs les nobles puissent plus aisément prendre leurs plaisirs dans la ville et se ressentir moins de l'aversion du peuple, grand nombre de citadins ou bourgeois portent le même habit qu'eux.
Le masque est à la mode dans cette ville plus qu'on ne peut le croire. Les femmes partout maîtresses du monde y trouvent leur avantage. Le ménage est meilleur; le mari
]. Sur les mcinirs des Vénitiennes, v. tous les voyageurs, surtout Montesquieu et de Brosses.
ne court point risques d'envisager sa femme, ni la femme destre reconnue d'un mari. — Combien de gens vivant sur le commun, voyent-ils ce que, sans cela, ils n'auroient jamais vus! — Les ag-rémens du masque estant connus, peut-on l'abandonner? Aussi ne [le] fera-t-on jamais! On s'en saisit à toutes les occasions. Est-il une réjouissance, une entrée d'ambassadeur? L'on se masque. L'esté à la fête de Saint-Marc, il se fait une foire, le tribunal des pompes n'a point d'autorité pour ces jours. Va-t-on à un spectacle? Ce déguisement s'y trouve. Enfin, il ne peut estre de plaisir sans la mascarade. Il en est pourtant où les dames de Venise, ainsi que les autres, conviennent et pratiquent que la vérité ne peut estre trop nue. Le masque, le jeu, les spectacles et l'extrême autorité de la débauche, sont donc les plaisirs du carnaval.
Dès le matin jusqaes au soir l'on se masque et l'on va à toutes ses affaires, l'on fait les visites, dans cei estât.
hR place de St-Marc^ est ornée d'une chaire de prédicateur l'après-midi. 11 s'y en trouve un qui venant de déclamer contre la luxure, aura au bas de la chaire, son masque dont il se servira pour estre à pratiquer ce qu'il vient de condamner, ou du moins à écouter les bateleurs, diseurs de bonne aventure^ marionnettes dont le Broglio est rempli et qui n'attendent que son souhait de l'éternité pour commencer leur jeu. Tout le monde se trouve l'après-midi dans cette place ou sous les Procuraties. La foule en fait l'agrément : c'est estre extraordinaire que d'y aller sans femme ou sans dessein d'y en trouver. L'on se promène dans ce lieu jusques à la nuit d'abord qu'elle est venue. L'on trouve au bout de la place le i^idotto^, lieu fameux et si fort chéri
1. « J'y vais au moins quatre fois le jour pour me régaler la vue. » de Brosses, t. I, p. 172. Sur la féerie que représentait la place de St-Marc, voir surtout Missox, t. I, p. 286-289. De La Roque. Voyage d'un amateur des arts III, p. 321. Grosley, Moore, Goethe et la belle étude de Mala mani, Il settecento a Venezia, Turin, 1891 et 1892 et ses articles sur la NuovA Antologia, févr., mars 1897.
2. « Les lieux qu'on appelle Hidotti sont proprement des académies de bassette : elles s'ouvrent en môme temps que les théâtres, il n'y a que les
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des nobles Vénitiens qu'ils ne pensent à autre chose. C'est une maison qui ne sert que pour jouer, qui que ce soit qu'un noble n'y peut tailler. Ils sont démasqués, personne qu'eux ou les femmes ne peuvent guère l'estre. Ils sont une cinquantaine répandus dans cinq ou six chambres avec une petite table devant eux, attendant, en mêlant leurs cartes, le malheureux étranger qui pressé, debout, mal à son aise, mourant de chaud, éprouve pour ne guère gagner, l'impolitesse, la vanité et les ridicules de Messieurs les nobles. Je ne veux point médire de mon prochain, je ne sais pas sûrement si l'on y joue de mauvaise foi, mais je sais que le « ridotto » est pour la bourse d'un étranger l'antre du lion (47).
L'on passe une heure ou deux dans ce lieu tenté par des tas d'or; ceux où l'on voit des fèves ou des petits morceaux de bois, font bon de tout.
Après l'on va aux spectacles. II y en avoit sept quand j'y estois. Deux bons Opéras S. Giov. et Paolo et S. Angelo, un mauvais, et quatre comédies. Encore y avoit-il deux ou trois théâtres qui chômoient. L'on est dans les loges comme dans sa chambre^ l'on y joue, l'on y fume, l'on ferme la porte sur soi, l'on y peut entrer sans votre permission ^ V^ous avez des volets de bois avec lesquels vous vous cachez au public si vous voulez. Le spectacle fini, l'on retourne au ridotto passer une partie de la nuit. Le casino de la place de l'Opéra et du ridotto est un lieu qui se nomme malvoisie ou muscat; vous y menez qui vous voulez. L'on en trouve par toutes les rues surtout dans les quartiers où le monde se trouve. Les maîtres de ■ces lieux vous laissent pleine liberté dans votre chambre. Joignez à cela, la liberté des gondoles dans lesquelles, quand on veut, on ne peut estre vu et l'humeur accommo-
nobles qui taillent, et la banque fait presque toujours fortune. » Misson, I, p. 285.
1. Sur les théâtres vénitiens v. Burney, Misson, de Brosses et B. Marcello « 11 teatro alla moda, etc. ». Venise, 1733, G. Guerzoni II teatro italiano del sec. XVIII. Milan, J87G.
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dante, quelquefois même provocante, des gondoliers qui ne connoissent rien d'impossible pour les plaisirs de leur maître. Voilà ordinairement les plaisirs de ce carnaval si vanté et duquel plusieurs estrangers se souviennent pe?^dant d'un côté et gagnant de lautreK
Le jeudi gras il est permis, et c'est le seul jour de Tannée, à tout le monde de porter un masque ou toutes sortes d'armes. L'on voit le goût que les Italiens ont pour les stylets, car ce jour jusques aux plus petits garçons en avoient dans leur manche ou à leurs côtés. Ce même jour, les bouchers louent des bœufs à des jeunes gens qui se divertissent à les mener par toutes les rues quojqu'en ayant grand'peur. Ils sont si poltrons que j'ai vu un veau d'un an faire fuir, quoy qu'il fût attaché à deux cordes, plus de trente personnes.
L'après-midi, sur les vingt-deux heures, on a le sj^ectacle suivant. L'on m'a conté qu'autrefois le patriarche d'Aquilée^ premier siège de l'Eglise, estoit prince de l'Empire. Il eut guerre avec la République de Venise, il fut battu et prisavec douze chanoines. En mémoire de cette victoire l'on tue tous les ans un bœuf; on en faisoit autant à douze cochons. L'on a retranché cette dernière cérémonie, apparemment sur la requête de tous les chanoines du monde, offensés de trop de vérité dans la représentation. Quoyquil en soit, le doge, avec la Seigneurie, paroit sur la galerie de son palais et voit devant lui trancher la tête à un bœuf d'un seul coup d'épée. Sur une corde attachée entre les deux colonnes et presque au haut du clocher de St-Marc, un homme monte dans une espèce de petit char. Quand il est au haut^ il se met sur un autre qui le mène au lieu où est le doge et lui présente un sonnet à sa louange. Il est attaché par le milieu du corps (48). On le remonte par la même voiture. Quand
1. Sur le caj'iicival à Venise, v. Addison. Montesquieu, Malamani « II' Carnovale a Venezia nel s. XVIII, p. 600 à 681, Goldoni « Mémoires » et les pages si pittoresques et enlevées de Ph. Monnier : Venise au xvin» s. Lausanne, Payot, 1907, eh. III.
il est arrivé, il se remet sur une autre corde qui est au même endroit duquel il estoit parti. Dans le petit char il se met sur le ventre et descend d'une rapidité étonnante au point que Ion dit qu'il arrive tout noir en bas et presque étouffé. Ce spectacle ne me plut pas, car celui qui descendit le jour que je le vis fut dans une situation, selon moi, épouvantable. Presque en partant du clocher, ce qu'il avoit qui le tenait à la corde, se rompit à moitié et le fît tourner. On ne put lui donner du secours et il fut obligé de descendre jusque au bout, pendant un quart d'heure, la tête en bas, se tenant avec les jambes et les mains. Ordinairement, dit-on, les cordes estoient attachées à un ange qui est tout au plus haut de la tour laquelle, selon moi, est d'un grand tierplus haute que les tours Notre-Dame.
Pendant tous ces vols, sur deux espèces de théâtre séparés, les Arsenalotti et les Xicolotti font des danses à la mauresque^ et des tours que Ton nomme à Venise « les forces d'Hercule'. » Sur les épaules de huit, il en monte quatre et toujours en diminuant, puis ils sautent à terre sur des sacs. Gela ne laisse pas d'estre difficile et d'estre assez bien fait. Ils font de part et d'autre àl'envi, quelquefois même le soir, dans les récits de l'envi, ils viennent aux injures et aux coups. Les deux théâtres sur lesquels ils font ces tours sont à droite et à gauche d'un feu d'artifice assez bien décoré mais très mal tiré et très vilain pour l'artifice. On le tire en plein jour et il est fait en Italie. C'est ce qui termine la feste.
Le Vendredi de la dernière semaine de carnaval est le seul où l'on aille en masque tout le jour. Les autres il n'est permis qu'à l'entrée de la nuit de se déguiser.
Je ne dois pas oublier que les moines, les prêtres se servent de la liberté publique pour aller dans les lieux où, dans d'autre temps, ils n'oseroient aller avec leurs habits. C'est apparemment pour convertir les religieuses fort galantes.
4. « En récompense, ils ont inventé un autre jeu appelé les « forces d'Hercule. » (La description suit). De Brosses, I., p. 218.
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On leur fait la cour. Autrefois, dit-on, les dames plus retirées leur laissoient plus de pratique de gens de la ville le long de Tannée. A présent les grilles tournent à bien pour les estrangers. Ces pauvres filles ne pouvant sortir, font au moins comme les autres au dedans de leur maison. Elles s V masquent de toutes sortes de façon et ne reçoivent que des masques à leurs parloirs dans lesquels elles voient danser et écoutent tous les contes qu'on leur fait. Les meilleurs ne sont pas devant tant de témoins. L'on m'a dit qu'elles n'estoient pas scrupuleuses ^
Le dimanche gras le doge avec la Seigneurie voit l'aprèsmidi dune des galeries de son palais combattre des taureaux et un ours avec des chiens. Puis, pour -terminer la feste, Ton tranche encore la teste à un bœuf. Les autres galeries sont toutes échafaudées. Ce spectacle n'est pas laid, à cause de l'affluence du peuple et des masques qui font un assez beau coup d'œil. Cela m'a donné une idée des anciens divertissemens des Romains (49).
L'on ne peut trop se récrier sur les folies qui semblent s'estre emparées de tout le monde aux approches du cruel mercredi. Le lundi et le mardi, presque toutes les bcutiques sont fermées. Tout le monde, vieillards, enfants de quatre ans, en nourrice même, ont un masque sur le nez. Il y aune académie : le manège couvert et l'autre ne sont pas laids. Il n'y a de chevaux que les deux mois de carnaval : c'est une pitié que les haridelles que j'y ai vu, montées à l'avenant. Ceux qui se hasardent de monter sur les plus pacifiques bêtes que l'on puisse imaginer, n'oublient pas de faire,
1 . « Depuis que les femmes sont devenues plus libres, les couvents, où étoient la joie et le plaisir, sont devenus déserts. Le dérèglement des femmes du monde a mis la réforme chez celles qui y avoient renoncé. Il y a encore des religieuses qui ne s'étoient faites telles que par amour pour le plaisir: leur vieillesse seule les console.... Montesq. I, p. 34. « Cette pratique actuelle des dames a beaucoup diminué les profits des religieuses, qui étaient jadis en possession de la galanterie. Cependant il y en a encore bon nombre qui s'en tirent aujourd'hui avec émulation, puisque il y a une furieuse brigue entre trois couvents de la ville pour savoir lequel aura l'avantage de donner une maîtresse au nouveau nonce qui vient d'arriver.... » De Brobses, I, p. 177.
ainsi qu'à Parme, un grand signe de croix avant de s'exposer à un aussi grand danger. L'on y voit de grands benêts de 25 ans se servir d'un marchepied pour en faire l'ascension : le maître est dans le goût de tout le reste.
Les Juifs sont installés à Venise ; ils ont un canton habité par eux seuls, nommé le « Ghetto. » Ils ont leur synagogue ^ les riches ont le dessus de leur chapeau de drap rouge et les pauvres n'ont qu'une toile cirée. Ils peuvent estre au nombre de trois mille.
Les Grecs sont aussi établis dans cette ville, ils font leur service à leur manière dans une église qui leur appartient. Ils communient sous les deux espèces, ils disent leur office en leur langue. Leurs prêtres n'ont point de surplis et portent la barbe. Ils sont mariés mais n'habitent point avec leurs femmes. Quand ils doivent célébrer, ils sont trois principaux qui officient. Ils desservent l'église une semaine chacun, les autres chantent avec le reste des prêtres. Ils n'ont point de chasubles mais une espèce de chape. Ils ne se mettent jamais à genoux. Tout le monde est debout. Il n'y a point de chapelles dans leur église : l'autel est séparé par un mur, une porte communique à laquelle il y a un rideau que Ton ferme dans certains temps de leur messe, le prêtre sort dans d'autres de l'espace où est l'autel et vient ou parler ou faire de certaines prières devant le peuple. Aux deux côtés du lieu où est l'autel, qu'ils nomment le Saint des Saints, sont deux petits réduits qui leur servent de sacristie. Les gens mariés, hors les prêtres, n'entrent point dans ce lieu. Les estrangers qui y entrent, quittent leur épée. Ce lieu est peint à fresque de tableaux de dévotion, tous à fond d'or. L^on peut faire le tour de l'autel. Le saint Sacrement est gardé dans un tabernacle comme dans nos églises. Les femmes sont séparées des hommes.
Ils ont un couvent de filles qui viennent au service dans cette église et qui ont pour elles une tribune séparée en haut. Ils ont aussi leur évêque. Le siège estoit vacant, ainsi je n'ai pu voir ni son équipage ni les cérémonies. L'église
n'est ornée que de tableaux dans le goût grec; il n'y a pas la moinde figure en relief, même sur une grande croix qui est au-dessus de la petite porte du Saint des Saints, le Christ est peint. Ils ont aussi un collège j^our instruire la jeunesse. Ils peuvent [estre] au nombre de 7.000 establis. Ils ne reconnaissent ni le patriache de Venise ni le pape. — Les schismatiques avoient, il n'y a pas encore dix ans, une église et faisoient leur service à leur mode ; à présent ils n'y sont plus. —
Les Huguenots peuvent, s'ils le veulent, estre enterrés dans les églises. On ne suppose point à Venise d'autres religions que l'hébraïque et l'Alcoran : cependant il y a un bastion au Lido dans lequel il y a plusieurs tombes de gens de la religion et je le crois destiné pour servir de cimetière à ces Messieurs.
Il y a à Venise quelques jardins mais ils sont en petit nombre (50).
Il n'y a pas proprement de place que celle de St-Marc. Il y a plusieurs autres terrains vides auxquels un voyageur qui voudroit tout louer et montrer tout par les beaux côtés, pourroit donuer le nom de place, mais à dire la vérité ce n'en est point. L'Italien, tout ami qu'il est de l'exagération, ne leur donne même que le nom de « campi. »
La situation de Venise est plus extraordinaire que l'on ne peut imaginer. On ne s'accoutume point à l'eau que l'on voit à tout moment : les voitures sont si difïérentes de tout ce que l'on a vu que, selon moi, l'on ne s'y fait pas aisément. Les canaux traversent et coupent la ville autant que les rues le font dans les autres. Ils sont de largeur inégale et ne sont point du tout alignés. Le grand Canal ainsi nommé par quoi il se distingue de tous les autres, porte des barques qui font au milieu de la ville et des maisons avec leurs mâts, leurs cordages et leurs voiles, un effet particulier. Le canal n'est pas en droite ligne ; il trace la figure d'un S. Il n'y a dans les endroits les plus larges, car il n'est pas absolument égal, qu'aux environs de cent pieds tout au plus. Il peut y avoir à Venise autour de trois cents
ponts de pierre et une centaine de bois. Le Ponl de Rialto, qui est le seul sur lequel on traverse le grand Canal, s'élève sur tous les autres. Tout n'est que comparaison, je l'ai moimême éprouvé ; ce pont si vanté ne me frappa point le premier jour que je le vis, quelques jours après que j'eus demeuré dans cette ville, mes yeux accoutumés aux autres petits ponts, virent dune autre façon celui-ci qui, dans le fond, est assez beau. Selon ma supposition il peut avoir quatre-vingt-dix pieds d'une pile à l'autre, car il n'y a qu'une arche. Son élévation peut estre de trente pieds, sa largeur de plus de cinquante. Il a trois passages, au moins de deux toises chacun, et deux rangs de boutiques bâties de pieire avec un portique au milieu de chaque rang qui joint les trois passages. Les boutiques sont de l'un et l'autre côté. Ce bâtiment est en entier de pierre dure que l'on trouve si souvent en Italie. A droite et à gauche de ce pont sont deux bâtimens; l'un est de forme et d'architecture bizarres, c'estoit autrefois, m'a-t-on dit, l'ancien palais des doges'. Il ne sert à présent à rien; je crois qu'il s'y tient encore quelque petit tribunal de justice. I/'autre est la maison des Allemands ou le Fondaco-. C'est un lieu où toutes les marchandises qui viennent d'Allemagne viennent débarquer. Cet endroit ne mérite d'estre remarqué que par les tableaux qui y sont renfermés. Le dehors et le dedans estoient peints à fresque par le Titien, mais presque tout est effacé. Ce que l'on en voit cependant prouve la beauté dont estoit l'ouvrage. Dans une salle où mangent l'esté les marchands qui demeurent dans cette maison, j'ai vu sept tableaux de P. Véronèse représentant sept sujets d'histoire ou de la fable, mais ils ne me plaisent pas. Ils ne sont pas de ses plus beaux. Huit autres du Titien représentent, je crois, les signes du Zodiaque et un Sauveur, du même, de toute beauté. Tous ceux du Titien
1. Auj. PrI. dei Camerlenghi^ aiic. palais des trésoriers de la Rép.
2. Fondacodei Tedeschi. L'extérieur, décoré de fresques par leGiorgione et le Titien, n'en garde aucune trace.
sont conservés à merveille. Le plafond est rempli dune cinquantaine de petits tableaux en grisaille de ce dernier qui m'ont paru estre de ses études : il y en a de très belles. J'y en ai vu une d'un liomme avec toutes les marques de santé.
Les canaux se sentent du flux et reflux. La Méditerranée^ dans le seul golfe de Venise, se donne les airs de l'Océan. Dans les grandes marées il y a plusieurs endroits à sec. La bourbe et les immondices qui ne peuvent pas manquer de se trouver dans les canaux, font quelquefois sentir de très mauvaises odeurs. Quoique l'on puisse aller par eau presque par toutes les maisons, il n'y en a point où Ion ne puisse aller par terre, mais les rues sont prodigieusement étroites et Venise est une espèce de labyrinthe. Il est même dangereux d'y marcher le soir à cause des ponts, des canaux et des quais qui sont sans garde-fous (31).
Toutes les maisons sont donc sur pilotis. J'avoue que leur solidité m'étonne. Il y a des rues si étroites en quelques endroits, que deux hommes sans se tourner ne peuvent passer de front. Toute maison de gentilhomme porte le nom de palais, mais il y en a peu qui, selon moi, en méritent le nom. L'on reconnoit aux maisons le goût des Italiens qui est de ne vouloir de beau que ce qui paroit. Ainsi le mur qui fait la façade est ordinairement de pierre ornée et qui coûte beaucoup, et ce qui ne se voit pas est de boue et de crachats Celles dont les façades me plaisent sont : les deux maisons des Grimani^, celle de Cornaro^ celle de Pisano, toutes sur
i. C. exagère, car il y avait le long du Cnnal Grande des palais somptueux et riches. Toutefois, la plupart n'avaient que de merveilleuses façades. Montesquieu et De Brosses partagent la même opinion tout en se servant de termes plus doux. « Les maisons de 'N'^enise ne sont que des pavillons ; uae façade étroite, mais la façade est belle.... «JMois'tesq., 1. 1., p. 41 » Tout se surmarche; il n'y a pas un seul cabinet ni un fauteuil où l'on puisse s'asseoir. » De Br., t. I, p. tO'S. « Au marbre près, il y a des Palais aussi magnifiques ailleurs, auxquels on ne donne que le nom de maison. » Pollmtz, i. I, p. 121.
2. « La maison des GrimRni est une des plus belles de Venise. » Mon- TESQ., t. I, p. 55.
3. Palazzo Cornaro, de l'apogée de la Renaissance, bâti en 1532 par Jac. Sansovino.
le Grand Canal; — celle Foscarini sur le canal Reggio. — Celle du signor Labia^ aux Carmini est commode, bien bâtie dedans comme dehors, avec un beau jardin et a de la svmétrie et des commodités.
Venise est longue et d'une forme irrégulière ainsi la grandeur en est difficile à limiter. Sa situation est très forte car on ne peut y arriver ni par terre ni par mer. Il y a si peu d'eau sur ce qui s'appelle (( lagunes » et qui environne la ville que les différentes routes, que l'on veut prendre pour en sortir du côté de terre en bateau, à proprement parler, sont marquées avec des pieux à droite et à gauche. Si l'on s'écartoit du canal qui vous la marque^ l'on s'embourberoit très certainement. Quant au côté de la mer, ce qui peut en porter le nom est éloigné de sept milles : des canaux connus et profonds y conduisent, ainsi est-il aisé de garder ces passages contre une entreprise par mer. Ainsi Venise n'est, d'une certaine façon, ni sur terre ni sur mer, quoyque les coquillages soient attachés aux maisons. Les huîtres de l'Arsenal sont forts renommées : on les apporte dans le lieu, elles y grossissent et puis on les repêche.
Venise est extrême en tout. Le mercredi des Cendres, lendemain de toutes les folies imaginables, l'on ne voit que sainteté et retraite dans les rues^.
A un mille de Venise, l'on trouve une isle assez grande, bâtie avec des canaux comme la ville. Plusieurs maisons en composent une petite nommée Murano. C'est un évêché : la République y tient un gouverneur ainsi que dans toutes les villes ou postes qui peuvent estre importans. Il y a en tout treize ou quatorze églises. La principale est pavée de mosaïque dans le goût de celle de St-Marc*
i. Sur les Labia. V. De Brosses, t. I, p. 203 et 204.
2, Peu de personnes observent mieux l'extérieur de la religion que les Vénitiens en particulier; on peut dire d'eux qu'ils passent une partie de leur vie à mal faire et l'autre à en demander pardon à Dieu. » Pollnitz, II, p. 108.