‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 110 sur 197 · Bcrnardo Cavallino p. nap · texte numérisé non relu

Bcrnardo Cavallino p. nap

3. Sur l'état où les Impériaux laissèrent les dépouilles du duc de Manloue, V. MoisTESQ., t. II, p. 123.

4. Auj. à l'Académie des Beaux-Arts, i). B. Castiglione (1616-1670).

château sans nul flanc, où Ton voit seulement plusieurs batteries ou embrasures Tune sur l'autre, la défendent. Ce château et ce lieu se nomment le Lido. C'est une des défenses de la ville, c'est là que les troupes font l'exercice et que la cavalerie se promène. On y avoit des écuries pour la tenir, mais quand je les ai vues, elles avoient esté brûlées. Dans l'enceinte des fortifications il y a un couvent de Bénédictins de même qu'à St-Georges-Majeur. Ils y sont une douzaine de moines. Leur maison n'a rien de rare, mais leur église, qui n'a point de portail, est jolie, claire, un peu dans le goût de celle de leur autre couvent. Pas loin de l'église, il y a une caserne où Ton m'a dit qu'il pouvoit tenir quatre mille hommes. 11 y a peu de fenestres ainsi qu'à un magasin de poudre : le peu qu'il y en a est grillé. Il y a une grille devant la porte et l'on parle aux soldats, quand on a à faire à eux, avec plus de peine qu'aux religieux parce qu'ils désertent tous. C'est au mouillage de cette isle que les galères et bâtimens, qui font voile vers le Levant, attendent le vent.

La sépulture des Protestans est dans un bastion hors de la forteresse ; celle des Juifs est dans un petit verger.

C'est contre cette isle que le vaisseau anglois fut brûlé par M. Duquesne ' à la barbe des Pantalons-.

En retournant à la ville et venant du Lido, on trouve une assez grande isle habitée par les Chartreux. Ils y ont un grand jardin qui sert de promenade l'esté. Leur maison est assez grande, leur église est propre et quoyque du Sansovin, je ne l'aime pas infiniment. Elle est soulevée par des pilastres qui sont, ainsi que les ceintres des voûtes, ornés de petits morceaux de marbre noir, de porphyre, etc. Le tout est bien colifichet. Il n'y a point de portail. Ils

1. Abraham, marquis Duquesne (I610-lfi88). g-rand capitaine, se signala en plusieurs combats, fut créé vice amiral par le roi de Suède. Il fut lieutenant-général de Louis XIV qui lui offrit le bâton de maréchal, s'il voulait abjurer le calvinisme; il refusa.

2. Pantalon, personnage de la comédie italienne. Il est docteur et porte la culotte longue quia pris son nom. Pantalons, est employé ici pour Vénitiens.

[sic) m'ont montré le corps du général vénitien mort d'un coup de flèche il y a cent-cinquante ans^ Il est bien plus beau pour en faire un saint que saint Charles*. Il n'a point la physionomie vilaine et il est bien entier (41).

Il y a un petit couvent nommé St-Niccolo du même ordre que les Frari, où l'on voit une petite ég-lise assez vilaine. Il y a quelques tableaux de Paul Véronèse dans le plafond et dans le mur, mais ils ne sont pas de ses meilleurs. Je les crois de son commencement. Un autre sur un autel est du Flamand, celui du maître-autel est du Titien, très beau, surtout le saint Sébastien.

Dans la maison Micheli% noble vénitien, il y a quelques tableaux et quelques bronzes.

Le trésor de saint Marc ne s'ouvre que devant un procurateur qui en a toutes les clefs. D'abord Ton montre grand nombre de reliques parmi lesquelles est gardé cet évangile de saint Marc. On le montre rarement. M. Guistiniani, procurateur, eut la bonté de me le montrer. Il est impossible d'y distinguer le plus petit caractère et l'on ne peut savoir en quelle langue il a esté écrit. Je crois qu'il estoit sur du vélin : on ne peut y toucher qu'il ne s'en aille en poussière*. Dans une autre chambre à côté est le véritable trésor; on y voit des vases d'agathe, de calcédoine, d'émeraude, de lapis, enfin de très belles choses et antiques. Il y en a aussi de fort belles en cristaux. Je ne crois pas qu'une espèce de sceau rouge soit de grenat, mais je suis persuadé qu'il est

1. Marcello, ascendant de Benedetto Marcello (1689-1739) auteur des psaumes célèbres.

2. Allusion à saint Charles Borromée, dont la statue colossale se dresse dans une des îles Borromées.

3. Pal. Michiel délie Colonne, plafond par Tiepolo, douze tableaux de P. Longhi.

4. « ... On conserve avec le plus grand soin le fameux évangile de saint Marc comme le plus ancien manuscrit de l'univers. Il est in-4 en papier d'Egypte assez épais et Ton n'y distingue plus quoi que ce soit, que quelques lettres majuscules grecques par-ci par-là, qui ne peuvent faire juger si c'est plutôt un livre de médecine qu'un Evangile, oe Brosses, t. I, p. 198. « On pouvoit encore le lire quand on le déposa dans ce caveau, en 15()4 » (Montfaucon, lettre de Magliabechi dans Corresp. de Mabillon et Montfaucon avec l'Italie, publ. Valéry. Paris. Guilbert 1847.

de cristal, avec une couleur rouge en dedans, ainsi qu'un vase, dit-on, d'émeraude, qui est de verre; je lai vu et touché. Mais une espèce de coupe à tenir, près d'une chopine, est de turquoise et très belle. Il y a de belles pierres en améthyste, rubis, grenats et émeraudes. L'on y voit les douze machins qu'ils appellent « pettorali )> avec douze autres petites plaques qui estoient, dit-on, les ornemens de teste des filles d'honneur d'Hélène. Ce qu'il y a de certain, c'est que cela est ancien et a servi à la cour des impératrices d'Orient. Ils sont tous garnis de perles, d'émeraudes, grenats etrubis, ainsi que les ornemens de tête. II y en a un dont le saphyr du milieu est par dessous : on ne sait à quel usage cela pouvoit servir. Ils ne sont pas tout à fait de grandeur égale, les uns sont un peu plus longs ou un peu plus ouverts. Le « corno » du doge, donné comme j'ai dit par les religieuses de St-Zacharie, est la plus belle pièce de ce lieu. C'est celui avec lequel il est couronné. Il est orné de très belles pierres avec un cercle de pierres grosses et belles et de la plus belle eau du monde. On voit aussi un grand calice apporté de Constantinople qui servoit au temps où l'on communiait sous les deux espèces. Ce « trésor » est plus beau que je ne l'avois cru.

L'archevêque de Venise ne porte point ce nom mais celui de Patriarche parce que la République, autrefois puissante, estant maîtresse d'Antioche, a réuni ce nom à celui de son évêque. Il lui reste plusieurs noms semblables. C'est toujours un noble qui est revêtu de cet emploi; tous les autres évêques le sont aussi. C'est d'entre eux que l'on prend le patriarche, mais plus ordinairement, c'est le Primicerio. Les places de chanoines de St-Marc occupées par des nobles et par lesquelles on arrive aux autres dignités, sont remplies par le doge, c'est là presque tout son pouvoir et le seul plaisir qu'il puisse faire. Le patriarche est mal logé, il est contre son église qui n'est pas des plus belles^ quoyque rebâtie depuis peu. Cependant elle est claire, assez bien ordonnée. Tous les autels sont de marbre mais n'ont rien d'extra-

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ordinaire. La chapelle de la Vierge, ornée de deux tombeaux modernes symétriques et de goût, est ce que j'ai vu de plus joli. Quant aux peintures, il n'y a qu'un tableau de Lazzarini^ peintre vivant, qui soit bon. Il représente la charité de saint Laurent et Justinien patriarche de Venise. Le portail de cette église est médiocre (42).

Près de ce lieu et des murs de l'Arsenal j^ai esté voir deux <îouvens de filles. Ni l'un ni l'autre n'ont aucune beauté : à l'un, qui s'appelle les Vergini, je n'y ai trouvé que deux chapelles qui sont assez gracieuses, l'une de la Vierge et l'autre où se trouve un grand crucifix de marbre assez beau. L'autre couvent, nommé St Daniele, est le plus petit. Je n'y ai trouvé qu'un ancien ornement d^autel où il y a deux figures que je crois du Sansovino.

Les Servîtes ont un grand couvent fort ancien, malpropre ainsi que leur église dans laquelle il y a quelques tableaux modernes qui ne sont pas mauvais. Je n'ai trouvé des anciens peintres qu'un petit [tableau] de P. Véronèse représentant une Sainte-Famille. Les marchands de Lucques ont une grande chapelle où il y a d'assez bonnes peintures entr 'autres celles des orgues. C'est dans cette maison qu'a écrit et qu'est mort le frère Paolo, dit communément fra Paolo-. Dans la bibliothèque de cette maison, que je n'ai pu voir, l'on garde ses manuscrits. L'on voit dans l'église, sur la chapelle consacrée filio Dei Uher^atori^ le stylet avec lequel on a voulu l'assassiner disant la messe sur le même autel. Les pères de ce couvent sont très ignorants.

Dans la maison de Pisani'-^ j'ai vu le chef-d'œuvre de Paul Véronèse représentante la famille de Darius aux pieds

i. Gregorino Lazzarini p. ven. (1657-1735).

2. Pierre-Paul Sarpi, dit Fra Paolo, célèbre théologien vénitien (1552- 1623) se porta défenseur de Venise contre le pape Paul V. La Rép. le nomma membre du Conseil des Dix. Blessé par des assassins, il fut traité aux frais de l'Etat. OEuvres. « Histoire de l'interdit. » « Histoire du concile de Trente », réfutée par le card. Pallavicino.

3. Palazzo Pisani, auj. conservatoire, est un bon spécimen d'une maison de grand négociant de l'époque baroque.

d'Alexandre ». Le maître de la maison est assez fol pour ne le montrer qu'avec peine.

Peu de gens l'ont vu et le connaissent.

Chez un nommé Barbai^a délia Terrazza ' qui demeure tout contre ce dernier, l'on voit des ouvrag^es magnifiquesdu Titien qui louait une maison de ce monsieur et lui en payait le loyer par ses ouvrages. 11 a esté bien récompensé car, entre plusieurs autres, il y en a trois que 1 on ne peut payer, qui sont : une Madeleine, une Vierge, le Bambino et Ste-Gatherine, et une Vénus à la toilette avec des amours. L'on apprend dans ce lieu à connoître, par conséquent, à admirer le Titien.

J'ai trouvé dans l'église des Servîtes les deux épitaphessuivantes. Je crois qu'il y a peu de gens du goût de la dernière :

MANES SVPERIS FAMA VIRIS OSSA HIC NlCHOLAl DE PONTE DE COLVMNA TECVNTVR

POMPEI CONSÏANTINI ANTOM FILl, ELECTA ET DILECTA IN PERPETVV3I DOMVS

Passe pour le choix mais le goût, c'est par ma foi trop dire!

L'Arsenal de Venise est une chose dont on fait grand cas , on a raison en plusieurs choses et tort en quelque autre. Je ne puis positivement en limiter la grandeur, la figure estant irrégulière. Tout ce que je sais c'est qu'il est très grand ^ (43).

Geque j'ai remarqué, à vue de pays, sans m'en rapporter aux discours ordinaires, c'est que Ton y peut construire à la fois tout au moins cent bâtimens, vaisseaux ou galères, le

i. Pal. Barbaro, auj. Volkoff, gothique (xiv" s.).

2. « L'Arsenal est grand et vaste ; mais il a une plus grande réputation qu'il ne mérite... ce qu'il y a de beau, ce sont les chantiers pour les navires, et ils y sont tous à couvert.... Ils disent qu'ils ont dans l'Arsenal, de quoi armer 00.000 hommes ; ce que je ne crois point, mais bien 30.000. Leurs armes sont assez mal tenues. » Montesq., t. I, p. 53.

tout à couvert. Tous les métiers qui sont absolument nécessaires pour les choses de marine, s'y trouvent dispersés dans un fort g-rand ordre, chacun séparé et tous à couvert. Gela donne une idée de la grandeur de ce lieu, dans lequel on peut construire tant de bàtimens que l'on voudrait, sans qu'on en fut informé dans la ville.

Les forges et la fonderie sont assez bien disposées. Il y avoit plusieurs bàtimens commencés, surtout des galères. Pour des vaisseaux je n'en vis que deux et encore petits : les plus grands n'ont jamais passé soixante pièces de canon. Ils ont deux sortes de galères, de la petite espèce et de la grande. Ces dernières sont de la taille des plus petites que l'on voit à Marseille. Ils ont encore une espèce de bâtiment, qui tient du vaisseau et de la galère^ qu'ils nomment une galéasse. C'est un bâtiment fort large qui, par conséquent, paroit court. Il est maté et va à la rame comme une galère. Ce que Ton appelle la chambre du capitaine sur ce dernier bâtiment, [consiste] en deux ponts. Il y a sur une galéasse une quinzaine de pièces de canon grosses et petites. Quoyqu'on en dise, je n'imagine pas le bâtiment bon, il a l'air trop pesant et je crois que cela chemine très peu. J'ai vu netif salles d'armes. L'on m'a assuré qu'il n'y en avoit pas davantage. Dans presque tous les arsenaux que j'ai vu, il m'a paru que l'on exagérait toujours. L'on peut juger ce que doit estre celui-ci, dans un pays où, pour ce que l'on y voit, l'amplification est à l'excès ! Aussi n'at-on point eu de honte de me dire qu'il y avait de quoi armer cent mille hommes. Selon ce que j'ai vu, vingt-cinq mille ne le seraient qu'avec peine, encore en se servant d'armures anciennes. Pour les modernes, je n'ai vu que des fusils d'une pauvre espèce, si peu travaillés, et en si mauvais estât, que Ton emportait pour envoyer en Dalmatie.

Le Bucentaure^, sur lequel le doge épouse la mer, est

1. << Le Bucentaureest renouvelé tous les cent ans, et les vieux sont conservés jusqu'à ce que le temps les détruise. » Pollnitz, t. II, p. 103.

plus grand que je ne croyois. Il est doré. Le dog-e est dans une chaise vers le gouvernail avec le patriarche ; les ambassadeurs qui se trouvent à Venise sont à côté de lui. Quatre bancs qui vont d'un bout du bâtiment à l'autre sont remplis par des nobles. Au-dessous de cet étage sont les rameurs qui ne sont pas galériens, mais tous gens de l'Arsenal. Ces mêmes gens que l'on nomme « Arsenalotti » portent celui qui vient d'estre couronné doge sur une espèce de brancard long sur lequel est le nouvel élu avec deux de ses plus proches parens et un homme de l'Arsenal qui est derrière, qui tient un estendard. Il se promène dans cet équipage sur la place de Saint-Marc en jetant de l'argent au peuple.

L'Arsenal est gouverné par trois nobles qui n'occupent -ce poste que trois ans. Les murs de ce lieu sont fort hauts. Il n'y a qu'une porte sur laquelle il y a sept ou huit mauvaises statues de marbre. A côté sont deux lions de marbre apportés du temple de Minerve d'Athènes \ Ils sont grands trois fois comme nature. Il y en a un droit qui ne vaut rien, et un autre couché qui est beau. Les inscriptions que l'on y a mises sont belles (44).

Il y a trois grandes halles où l'on tient les canons. L'on fait aussi dans ce lieu la poudre, les tonneaux, les balles, enfin tout ce qui peut estre nécessaire. Il n'y a que les princes qui y entrent avec leurs épées. Les plus gros vaisseaux que l'on y construit ne sont que de 60 pièces de canon. Le Terror venetiim n'est rien moins que cela! C'est mal nommé. Par une porte qui communique au grand conseil, l'on entre dans un petit arsenal où les armes sont beaucoup mieux tenues que celles du grand ; elles n'y sont que pour servir à MM. les nobles en cas de révolte du peuple. Je crois qu'ils feroient peu de résistance et que ce seroit un mauvais bataillon, mais cela intimide toujours, joint à la précaution d'une galère toujours armée. Quoy qu'il en

1. Sous le grand lion il y a « Franciscus Maurocenus... in patriam transtulit futura Veneti leonis, quoe fuerunt Minervoe Atticœ ornamenta. »

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