L'anc. Pop i lia
Ton arrive à Pellesirina, petit bourg autrefois plus recoinmandable puisque Ton m'a dit que deux ou trois doges v avoient, au commencement de Testablissement de ces insulaires, fait leur résidence, mais ce n'estoit pas dans celui que l'on voit aujourd'hui. L'ancienne Pellestrina a esté plus avant dans ce qui est à présent la mer. Quand il fait beau, des pêcheurs et des gens du lieu m'ont dit qu'on en voit encore les ruines au fond de l'eau où elle a esté submergée par un tremblement de terre. Cette petite ville ou bourg n'est recommandable pour rien. Il y a trois églises et un couvent de filles, fameux pour les bons et gros beignets. Du Lido dont j'ai parlé, l'on va par terre à Pellestrina : la même isle y conduit. Elle est peu large, surtout vers la fin; elle continue encore près de trois milles et va aboutir à ce que l'on appelle le port. Ainsi par le canal qui conduit à Venise, où il n'y a en quelques endroits que le passage d'un vaisseau, il y a sept à huit milles.
La pointe de l'isle est défendue par quelques fortifications de terre. Depuis Poveglia jusques au port, il y a trois espèces de redoutes revêtues, très mal tenues, dans lesquelles on mettroit des canons en cas de besoin mais elles sont bien distantes l'une de l'autre. Du port à Malamocco, petit fort qu'il faudroit prendre encore avant d'arriver à Venise, il y a dix-huit milles. Sur la gauche se trouvent plusieurs isles, celle de [Saint Pietro in VoltaJ qui est un peu distante de celle où est située Pellestrina (33).
Il y a un autre fort de terre qui défend l'entrée du canal qui conduit de l'autre côté du Lido, par lequel les gros vaisseaux et tous les bâtimens qui sortent du port sont obligés de passer, ne pouvant gagner le large à cause d'un grand banc de sable toujours caché sous l'eau qui laisse simplement un passage le long de Tisle et qui défend encore Venise de ce côté. Les vaisseaux rentrent dans ce que l'on appelle le port, et, passant par Chioggia^ vont gagner la haute mer. De ce côté l'isle est entretenue de pieux, avec peur que la mer n'emporte cette isle qui est d'une grande
importance pour Venise pour la conserver dans sa situation amphibie.
Ce que des gens m'ont dit de la quantité des canaux de Venise me paroit invraisemblable : ils sont au nombre de <îent quarante formant trois cents et tant d'isles petites ou grandes, soixante et dix paroisses, près de trente couvens d'hommes, environ vingt-cinq de femmes, seize ou dixsept hôpitaux, plus de deux [cents] écoles ou confréries ^
Il y a deux cent vingt quatre familles vénitiennes. Comme les biens vont toujours à l'aîné, quand il se trouve trop riche, de peur qu'un homme ne se rende trop puissant, par ordre du Sénat il partage son bien avec ses frères ou ses neveux. Quand la République a besoin d'argent on ouvre le Livre d'or sur lequel sont écrits tous les noms des nobles. Les marchands ordinairement achètent la noblesse: pour lors, leurs crimes sont, ou peu s'en faut, impunis. La vanité se joint à leur ignorance : revêtus d'une grande robe, les voilà nobles et traités d'Excellence comme les autres-.
Le grand conseil est composé de deux mille sénateurs. Tout s'y fait par élection avec des balles d'or ou d'argent. Il faut avoir vingt-cinq ans pour posséder des charges qui ne sont jamais pour la vie. Il n'y a que le doge et les procureurs de St-Marc qui soient pour leur vie. Ce sont [les procureurs] les premières charges; ils sont au nombre de vingt-quatre et vêtus de bleu. Le pauvre malheureux doge me fait une pitié très grande^, il n'oseroit dire une parole de plus que celle qu'on lui a prescrite dans les réponses qu'il doit faire. Il ne peut expédier seul ni parler à aucun
1. « A'enise est composée de 150 îles; chacune de ces îles compose un ^ifrand nombre de rues. Elle est divisée en six quartiers qui contiennent 72 paroisses, 25 églises de moines, 36 de religieuses, sans compter plusieurs hôpitaux, oratoires, écoles. Il y a sur ces îles 500 ponts. Venise est grande ■et pourtant il n'y a ni remise, ni écurie, ni cour, ni presque de jardins. » MoNTESQ. I, page 56.
2. « La noblesse se vend 100.000 ducats d'argent. » Montesq., p. 53. « Moyennant cette somme peut acquérir la noblesse qui veut ». Pollnitz, II, p. 121.
3. << Le doge n'est autre chose qu'une figure de prince, une statue animée, un fantôme sans grandeur.... » Misson, I, 300-302.
ambassadeur, enfin il ne peut rien faire qu'accompagné de six conseillers, quarante des sag-es du Conseil, et de plusieurs autres nobles. Celui du temps que j'y estois, s'appeloit Cornaro. On ne peut entrer dans le Conseil, qu'à trente-cinq ans. N'en déplaise à Messieurs les nobles, mais n'envoyer commander que les plus pauvres d'entre «ux dans les lieux de leur domination, est une erreur bien grande. Car ces Messieurs partant gueux ne pensent qu'à revenir riches et à faire leur maison aussi grande que celle de leur voisin. Pour cela ils se servent de toutes sortes de moyens, ruinent le pays et se font haïr, eux et la domination. Venise, à la vérité, en est plus riche, aussi y at-il des puits d'or et une quantité très grande de pierreries, mais qu'est-ce qu'une ville seule avec des pays ruinés ? C'est ce qui leur arrive à présent; il y a de l'argent mais ce n'est pas dans les coffres publics, aussi ont-ils une frayeur bien fondée.
Avec bien de la peine ils arment contre les Turcs vingtdeux galères, trente-deux galéasses, qui sont entretenues ^continuellement autour de Corfou, dix-huit vaisseaux de 40 à 70 pièces de canon, quatre du Pape, deux qu'ils ont acheté à Livourne, le secours de Malte. Ils en négocioient aussi auprès des HoUandois. Ils avoient retiré les troupes dans leurs garnisons de Morée et fait leur place d'arme à Corfou et en Dalmatie au-dessus de cette place. Ils n'avoient en tout sur pied, soit pour garnison, soit pour former <ies corps à Corfou et en Dalmatie, que 117.000 hommes. Ils négocioient en Allemagne pour en acheter. Ils avoient -très peu de cavalerie. L'Empereur, sur lequel ils avoient beaucoup compté, ne leur a donné que des paroles.
Pas un homme du pays ne se veut engager ni comme soldat ni comme matelot : aussi la prudence pantalone est- •elle fort embarrassée et le mérite bien. Les nobles ne se commercent (sic) point entre eux, cela leur est défendu. Les -étrangers ont peine à les voir, généralement parlant ils n'ont point de commerce. Un ambassadeur ou quelqu'un
qui a rapport (avec lui) est évité plus qu'un serpent, ainsi,." le nom spécieux de liberté, pour laquelle ils travaillent toute leur vie, est une chimère plus grande que celle qui ordinairement conduit les hommes, car pour l'avoir ils se lostent et tous les plaisirs de la vie, d'abord que le commerce et la société en sont ostés. Les g-entilhommes de terre ferme qui sont sous leur domination sont traités comme des esclaves quand ils les vont solliciter pour leurs affaires. Ils ne leur font nulle honnêteté, au contraire, ils les traitent durement, non seulement pour leur faire sentir leur préminence, mais aussi du côté de l'intérêt. Sitôt qu'à ces pauvres g-entishommes il est arrivé la moindre affaire, loin de la diminuer, ils l'augmentent, et font confisquer ou vendre leurs terres qui sont aussitôt achetées par des nobles qui possèdent presque tous les biens de terre ferme, vont l'esté à des maisons de campagne et ne commercent plus comme ils faisaient autrefois. Je conviens que sur ce dernier article leur situation est bien changée et Venise bien diminuée. Il ne lui reste plus que le commerce d'Allemagne et un peu. (de commerce) avec les iVnglois; mais c'est bien peu de chose' (o4).
Le seul cimetière que j'ai vu à Venise est au couvent des Cordeliers, à la Giudecca. Rien d'extraordinaire dans leur église: je n'y ai trouvé qu'un tombeau d'un : « La ^ oyer d'Argenson » envoyé du Roi, mort il n'y a pas longtemps. Toute la vanité du monde y est, soit dans l'attestation de hi grande et longue pancarte de l'épitaphe, soit dans le furieux volume des armes qui sont au-dessus. Un homme dépays • est ordinairement gascon. On peut juger ce que c'est qu'uii mort qui a changé de pays et d'une épitaphe faite par sa
1. « Le commerce d'Angleterre ù ^'enise n'est pas grand'chose.... A prosent, les marchands ne s'assemblent à la Place que pour parler des petites nouvelles de la ville, ou pour emprunter à usure quelque homme à argent. » Montesq., 1,71.
« Depuis que les Anglois et les HoUandois se sont rendus les maîtres du commerce, celui de Venise est autant déchu que sa puissance. Ses manufactures sont extrêmement tombées. » Pollnitz, II, p. iOG.
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famille, qui doit estre lue en lieu où Ton ne peut g-uère avoir le démenti. Aussi tout ce qu'il y a de plus grand et de plus illustre en France est enterré dans ce tombeau : notre pays n'y suffit pas, la Grèce a esté témoin des actions de ses ancêtres. Le tout se lit en caractères affectés et style énergique sur un tombeau qui n'a pas grand goût.
La vue du clocher de St-Marc est magnifique. L'on monte aisément par une rampe fort douce jusques au lieu où sont les cloches. Il a en tout un peu plus de trois cents pieds de haut ' .
La paroisse de Ste-Sophie est un petit trou où Ton voit un beau tableau de Véronèse/ un du Bassan sur le maîtreautel et un du même sur l'orgue qui est magnifique et que l'on a coupé pour mettre dans un cadre. C'est grand dommage et cela fait voir l'imbécillité de certaines gens.
Les cabinets de Rezzonico^ et de Corner^, avec plusieurs autres, méritent d'estre vus : Je n'ai pu le faire.
Par un malentendu de nos banquiers, nous nous trouvâmes sans argent^ nos lettres ayant estes suspendues, et sans mon ami, M. de Journay, qui nous rendit la liberté avec une de ses lettres, nous aurions estes obligés de faire un plus long séjour à Venise, ce qui m'auroit infiniment déplu. J'arrangeai toutes mes affaires et ne put cependant partir que la nuit du 18 au 19 de mars. Mon camarade* n'en fit pas de même, amoureux de sa (beauté). Je fus obligé de m'en séparer sur la parole qu'il me donna de nous rejoindre à Lorette. Levailler demeura avec lui et moi je partis avec Belleville et Biart. Nous avions envoyé Privât et Soissons quelques jours devant, par la barque d'Ancône, nous attendre à Lorette.
1. « Il n'y a rien de si beau que de voir Venise du haut du clocher de St-Marc, on voit les dispositions du Lido et de toute la lagune.» Montes., t. I, p. 64.
2. Palazzo Rezzonico maintenant Hirschel, construit par Bald. Longhena en (1080).