De Toureil
Venise n'est, à mon sens, fameuse que par sa situation et sa thériaque connue par toute l'Europe. Celui (sic) de la Madone et du Paradis est le meilleur ; le premier est le plus fameux. Il ne coûte que six livres cinq sols du pays, puis il faut payer les petites boîtes de plomb dans lesquelles on le met. On le fait à la fin d'avril et à celle de septembre avec une attention très g-rande. Le magistrat delà Santé y assiste avec plusieurs médecins et un homme de la part du prince qui cachette et enferme les drogues dans le temps de son absence.
L'Inquisition de l'Estat est beaucoup plus sérieuse et plus difficile à vivre que celle de la religion dont on entend parler. Les asiles des églises sont aussi très peu de chose; le patriarche permet d'y prendre ceux que l'Estat ou la justice lui demandent. Le Pape, en faveur de la guerre, a permis aux Vénitiens de séculariser quelques biens des moines. Plût à Dieu que cette permission fut donnée pour les trois quarts de ceux de France !
Ce fut dans une [barque dej pêche que je m'embarquai pour aller à Ferrare. Elle estoit de retour et ne me coûta que six philippes. J'avois quatre hommes pour ramer. Le vent contraire m'empêcha de partir le soir du 18, je ne pus le faire qu'à huit heures de la nuit. Je passai devant Malamocco et Pellestrina qui est entre celui-ci et Chioggia, où j'arrivai à la pointe du jour. Elle est située dans une isle qui est à la droite du Canal qui y conduit ; vis-à-vis et à la gauche est un fort revêtu qui m'a paru assez grand, fortifié à la moderne, mais si fort que j'avoue n'avoir pas eu assez de connoissances pour y rien comprendre. C'est auprès de ce même fort dont les environs dans la mer font, je crois, toute la force, que les vaisseaux prennent leur route pour aller au Levant. Le jour de St-Joseph, celui de mon départ, est recommandable dans ce golfe par une tempête qui arrive ordinairement devant et après, ce qui n'est pas estonnant car dans ce temps-là il y a les grandes marées de mars. Nos mariniers voulurent donc entendre la messe et
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j'en profitai pour voir Chioggia où je trouvai une rue longue, fort droite et assez large. J'appris que c'estoit un évêché et que la République y tenoit un podestat (55). J'y vis la principale église. Elle est assez grande mais d'une mauvaise fabrique. Elle n'est pas laide : ses autels sont presque tous de marbre; le premier est au milieu de la nef et j'ai remarqué pour la première fois, la chaise de Tévêque derrière l'autel et au milieu de celles des chanoines. La chaire du prédicateur est de marbre, et les fonts baptismaux, dans le détail, sont vilains, dans l'ensemble ils sont nobles et agréables. Une inscription qui est au haut apprend qu'un évêque les a fait faire, désirant que ce qui donne la vie aux autres lui servit de tombeau. Ce lieu m'a paru habité seulement par des pêcheurs.
Nos matelots munis de messe, nous continuâmes notre route tout droit, et après avoir fait deux milles nous arrivâmes à Brondolo où l'on passe une écluse. Nous fîmes deux autres milles toujours par un canal pour arriver à la Madonna di Marina^ et pour lors nous nous trouvâmes sur la pleine mer qui fut la moitié du chemin assez grosse. Biart et Belleville payèrent le tribut; pour moi je ne fus point incommodé. Après dix milles de roulis, nous entrâmes dans une des bouches du Pô. Le maître de la barque me dit qu'il en avoit sept. Ce fleuve est assez mauvais ; pour entrer dedans, le trajet de mer que nous fîmes est ordinairement dangereux! C'est ce qui fait qu'à Brondolo l'on prend par un canal qui traverse dans les terres et qui, raccourcissant de 23 milles, mène les barques en sûreté de Venise au Pô. Mais nous ne pûmes nous servir de cette commodité parcequ'on y travailloit. Ce canal me fait souvenir de mettre ici que d'istrie l'on arrive à Venise toujours par de semblables ouvrages sans passer, ou bien peu, par la mer. Après avoir passé par un très petit canal^ nous entrâmes dans le Pô dont la largeur est magnifique. Tout le côté de la droite en le remontant appartient aux Vénitiens jusques au village de Polesella qui est à dix milles de
Pontelagoscuro. A 23 milles de ce même lieu, l'on passe par le lieu où le canal dont j ai parlé entre dans le Pô. Nous fûmes à Pontelagoscuro vers les dix-huit heures après avoir marché toute la nuit par le plus beau clair de lune. Ce que les pêches ont de commode c'est que, ayant porté des matelas, on y dort comme dans sa chambre. Je pris un autre bateau à Lagoscuro qui pour six paules, qui sont comme les livres de Venise, me mena avec tout mon équipage à Ferrara.