Le castel de Barberousse
3. Débris isolés auxquels on a donné des noms imposants, tels que » Temple de Neptune, » « Amphithéâtre, » etc.
et par plusieurs autres endroits, le séjour m'en plairoit. Il n'y a qu'un abri pour les tartanes et les petits bâtimens. L'espèce de faubourg de la ville qui est de ce côté est sur un rocher plein de belles grottes naturelles et faites par l'art. Le faubourg qui est de l'autre côté est séparé de la ville par une ravine faite dans le rocher qui est d'une très grande profondeur et qui est un magnifique fossé.
Le vent estant bon, nous fîmes voile pour arriver à Naples, distant de vingt milles de cet endroit. Ainsi, le jour de la Pentecôte nous nous trouvâmes au bout de cette course, assez contens de nous retrouver à terre (100).
NAPLES. — Le vice-roi fut à la messe la seconde feste, au couvent des filles du Saint-Esprit. Après une messe en musique, il entra dans le couvent et presque tous ceux qui s'y présentèrent [y furent admis] . J'y entrai aussi. Ces filles lui donnèrent un assez mauvais concert, exécuté dans leur cloître d'orangers, bien décoré.
La ville de Naples est, à ma fantaisie, une très belle et très agréable ville. Le golphe au fond duquel elle est située est un des plus fertiles en îles et en lieux bien agréables ^ Cette ville est grande, très peuplée, surtout en femmes qui
1. « Rien n'est plus beau que la situation de Naples dans le golfe; elle est en amphithéâtre sur la mer. » Montesquieu, p. iS. « Entre Gênes et Naples, Naples mérite la préférence; sa baie est si bien ramassée qu'on en voit tout le tour d'un coup d'œil. » De Brosses, p. 3G7.
sont, généralement parlant, belles. Il y en a, dit-on, huit mille qui font plaisir au premier venu, sans celles dont on ne parle point ^ Les rues sont alignées et pavées de grandeset belles pierres. Les maisons, en général, sont belles. Il y a quelques palais, et moins d'apparence qu'à Rome. Toutes les maisons sont plates au haut, Ton s'en sert de terrasse; les embrasemens du Vésuve, les pierres et le feu que ce voisin détache quelquefois, font, je crois, que Ton diminue par là beaucoup de désordres-. Il n'y a pour ainsi dire de place que celle qui est devant le palais du vice-roi qui a une belle et longue façade. Gomme Naples est bâti sur le penchant d'une montagne, cette maison se trouve commander sur le port. De la place on voit le palais; au travers des portiques d'une fontaine qui est assez jolie, on voit la mer et la côte de Sorrente, ce qui est fort beau^ Par des rampes douces, ornées sur les appuis de jets d'eau dans l'ensemble assez beaux mais qui ne vont plus, les Allemands n'aimant pas l'eau, l'on descend, dis-je, au port.
Il y en a un fort estroit et fermé comme une souricière, où il y avoit cinq belles galères et je crois autant de vaisseaux bien tenus. Passé cela, il n'y a plus de ports. Les barques, les bâtimens légers se rangent le long du môle au bout duquel est la Lanterne. Il en périt souvent à la vue de la ville. La rade, où les gros vaisseaux se mettent, ne laisse pas d'avoir ses incommodités.
Le Palais du vice -roi est beau au dedans. La cour est à deux étages de portiques ; le haut de l'ouvrage n'est pas terminé.
On monte par un degré un peu nu mais dont la grandeur
1. «Les courtisanes sont ici, à ce que Ton prétend, en plus grand nombre qu'à Venise. Ce n'est pas la faute des filles, c'est le climat qui y porte de toute ancienneté. » De Brosses, p. 387.
2. <( ... Tous les combles des maisons sont en terrasses, pavées de dalles. Franchement cela ne me plaît point de voir ainsi toutes les maisons sans toit; il me semble toujours qu'on vient de leur couper la tète. >► De Brosses, p. 368.
3. « M. le Vice-Roi a un salon où il voit la mer de tous côtés, le mont Vésuve; ce qui fait un spectacle charmant! » Montesquieu, p. 13.
et la simplicité ne laissent pas d'avoir de la beauté'. Les pièces de l'appartement du vice-roi sont g-randes avec des plafonds peints à fresque dans lesquels il y a de bonnes choses. Dans les tableaux qui ornent trois salles j'en ai vu quelques-uns de beaux et qui m'ont plu. L'appartement de la vice-reine est aussi assez beau. Les chambres dorées et accommodées pour Philippe V quand il est venu à Naples, sont les plus belles de la maison-. Le jardin en terrasse qui y communique, avec la belle vue dont on jouit de là, rendent ces appartemens fort beaux. La chapelle est assez grande, bien décorée, les peintures du plafond ont du goût; celles de la calotte qui est sur Tautel et les grisailles de Giacomo del Po, qui a excellé dans ce genre, en font l'ornement, n y a sur l'autel une assez belle madone de marbre du cav. Gosma. Il y a dans la maison un théâtre assez vilain" (101). En sortant de la ville, du côté de Pouzzoles, Ton trouve ce qui je crois n'est dans aucune ville du monde. C'est une grève sur laquelle sont placés des arbres avec des fontaines de distance en distance ; des maisons bien bâties forment Lautre côté de l'allée. C'est là que se tient le cours. Cet endroit se nomme Ghiaia^ et peut avoir près d'un mille de long, et aboutit à ce fameux passage du Pausilippe. On en ignore Tauteur; je n'ai trouvé personne qui m'en ait pu instruire ^ Je ne sais s'il est grec ou romain :
d . « Le cavalier Bernin disoit que le palais passeroit par Tescalier ; cependant le palais est très grand, mais il n'est pas achevé. » Montesquieu, p. 11.
-. Toute la riche collection de la maison Farnèse qui fait les délices de De Brosses et Gochin fut transportée de Parme à [Naples et déposée au Palais Royal en 1735, aussi ni Caylus ni Montesquieu ne peuvent en parler.
8. Il ne s'agit point du théâtre S. Carlo, réuni au Palais, qui a été construit en 1737 d'après les plans de Medrano par l'architecte napolitain A. Garasale.
4, « Du môle du château de l'Œuf au Pausilippe, règne une espèce de large rue appelée Ghiaja (la Plage), ouverte sur la mer : c'est véritablement un des beaux aspects qu'il y ait; aussi "le vante-t-on beaucoup et on a raison. » De Brosses, p. 367.
5. « L'ouvrage est si ancien que quelques-uns l'attribuent aux premiers habitants du pays. Quoique le travail soit immense, il étonne un peu
252 VOYAGE d'xtalie
quoyqu'il en soit les grands hommes voulant pour la communication de Naples à Bayes éviter le passage de la montagne du Pausilippe, ont coupé la montagne dans le roc vif et ont fait un passage en ligne directe à passer plus de deux chariots de front. Ce passage est d'un demi-mille de longueur; les deux issues sont au moins de soixante à soixante-dix pieds, à mesure qu'elles avancent, la voûte se trouve moins élevée, hors vers le milieu qu'elle reçoit un jour d'en haut qui est de peu d'utilité. A moins qu'il ne fasse grand jour, Ton prend des flambeaux pour passer sous ce superbe monument. Il v a au milieu une chapelle. Le passage est bien pavé et c'est par là, à un mille, que l'on va à « la grotte du chien, » Pouzzoles, etc. La montagne de Pausilippe qui a donné son nom à ce beau passage, se trouve su bout de Ghiaia, ayant le pied dans la mer. Sa fertilité, les beaux endroits qu'elle montre sont dignes d'estre vus. J'en ai suivi la côte avec un plaisir infini. En la suivant, à trois milles de la ville. Ton arrive aune espèce de petit cap formé par une isle détachée de la terre d'une quarantaine •de pas. Là on trouve une masure bâtie comme un temple au niveau de l'eau, où l'on voit des niches et des passages qui servoient pour la communication intérieure : au-dessus, Ton voit des restes de chambres et de réduits. L'on nomme cela V école de Virgile K Le côté de terre et celui de l'isle qui se font face, sont pleins de restes de maçonnerie qui prouvent que cela estoit autrefois bâti; dire de quelle façon seroit difficile ; tout ce que j'imagine c'est que le lieu estoit -aimable pour l'estude soit par sa solitude et sa fraîcheur, [soit] par la beauté de la vue, le temple et la maison faisant face au fond du golphe. De là on voit une petite partie de la ville, on découvre à peine Somma ou le Vésuve. En vous
moins si Ton fait attention que le sol de cette caverne est plus souvent sablonneux que pierreux. Sénèque en pense fort mal (Epitre LVII). » De Brosses, p. 404. En 1442 le passage fut élargi, en 1754, Charles III fit poser un pavé.
1. Ou plutôt le Scoglio (rocher) de Virgile, peut-être un ancien temple de la Fortune, et les ruines de la villa Pausilypon du cruel Vedius.
LKS ÉTAPES DU REIOUll 25^
promenant quelques pas sur des rochers au niveau de l'eau coupés en terrasse, vous voyez Nisida qui n'est qu'à un mille, Ischia qui forme un autre point de vue, Caprée un autre, et plusieurs autres îles qui, avec les avances de la côte, font voir [comme] des rues formées par la mer au milieu de ces isles vertes et fertiles.
Tout auprès de cette masure est un gouffre nommé « du tonnerre » à cause du bruit que les flots de la mer y font. C'est une grotte ' dans laquelle on va en bateau environ un mille avec des flambeaux ; c'est un divertissement de dame nature qui a sa beauté-.
Au-dessus de la voûte du passage taillé dans le roc dont j'ai parlé, on voit une masure bâtie en petite voûte danslaquelle on entre que l'on dit estre le tombeau de Virgile^. Il reste dedans de petites niches. 11 estoit bâti en espèce de pyramides. Plusieurs broussailles sont venues dessus et entr 'autres l'on remarque qu'il y a toujours eu un laurier. Effectivement il paroît que cet arbre se plaît sur la cime de ce bâtiment. Joignant le tombeau il y a un marbre enchâssé dans le roc et presqu 'enterré, sur lequel ces paroles sont écrites :
Qui cineres? tumuli haec vestig-ia : conditur olim Ille hic qui cecinit pascua, rura, duces.
Le haut de cette montagne du Pausilippe est la plus agréable chose du monde (102).
Le savon est renommé à Naples : le meilleur est au mont Oliveto qui est un grand couvent très beau. Il y a quatre ou cinq cloistres, et entr'autres un qui est magnifique par
\. Impr. dite Grotte de Séjan, puisque c'est le même passage dont Strabon attribue la construction à Coccejus Nerva (37 av. J.-C).
2. Nous supprimons une période de 4 lignes intercalée ici, et qui reproduit mot pour mot celle qui commence ce chapitre, à savoir : Le viceroi fut à la messe au couvent.,., etc., et quelques traits de plume en marge, censés donner une idée de l'école et du tombeau de Virgile.
3. « Il est tout solitaire dans un coin, au milieu dune broussaille de lauriers dont le Pausilippe est farci. » De Bhossfs, lettre XXXII, p. 403.
son exhaussement et sa proportion. Les estrangers louent quand ils veulent des chambres dans ce couvent. L^ég-lise n'est pas magnifique; j'y ai remarqué des fresques qui sont dans une ancienne chapelle. La sacristie m'a plu, elle est assez belle ainsi qu'un tableau que Ton y voit. J'ai remarqué quelques sculptures et ornemens du temps où l'ignorance a commencé à estre bannie du monde.
Le tombeau de Sannazzaro^ est au bas du Pausilippe, dans un couvent sur le bord de la mer.
Il y avoit dans le royaume de Naples six régimens d'infanterie de deux mille hommes chacun ; deux de dragons de la moitié, Vaubonne, jaune doublé de rouge, bon, et celui de Rome, rouge doublé de bleu, italien et vilain, et un régiment de cuirassiers nommé, je crois, Panatta. G'estoit M. D'Ataun qui estoit vice-roi.
Le mont Vésuve^^ autrement dit Somma, est distant de la ville de six à sept milles, c'est-à-dire la bouche. La chaleur qu'il commençoit à faire, la fatigue à laquelle il falloit s'exposer pour monter environ deux milles à pied, m'empêchèrent de monter au haut pour n'aller voir qu'un trou, dont la forme à tout moment peut changer. Quoyque cette montagne ne soit pas fort eslevée, elle a cependant fait
1. Jacopo Sannazzaro, 1458-1520, poète napolitain, a été surnommé le Virgile chrétien. Sa production latine comprend des chants, des églogues marines; celle en italien compte VArcadia (1504), des sonnets, des canzoni, des lettres. Frédéric II d'Aragon, chaud admirateur du ^oète, lui donna une villa près de la grotte du Pausilippe; les Français la pillèrent en 1529 et le poète y fit construire une église par les Servîtes. On y voit son riche tombeau. Le buste de Sannazzaro se dresse au-dessus des statues d'Apollon et Minerve transformés de noms en David et Judith et d'un bas-relief où Neptune et Pan regardent danser des Faunes, des Satyres et des Nymphes, allusion au poème « TArcadia. »
2. Montesquieu en fit l'ascension : v. op. cit., t. II, p. 23 à 26. De Brosses s'y rendit, pestant et jurant contre cette « chienne de montagne, apanage du diable, soupirail de Lucifer! Je reviendrais bien mille fois à Naples, que jamais tu ne me serais rien; et plutôt que de retourner voir ton gouffre infect, j'aimerai mieux
Devenir cruche, chou, lanterne, loup garou.
Et que monsieur Satan m'y vint rompre le cou ! »