‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 174 sur 197 · Les marchands chassés du temple · texte numérisé non relu

Les marchands chassés du temple

3. « Groupe de Joseph d'Arimathie tenant le corps de J.-C. ». La galerie

Le Gesù est aux Jésuites. La façade est des plus belles; le dedans de l'ég-lise est orné de peintures et dorures, surtout au plafond, très riches. Les fresques sont du Baciccio. Il y a plusieurs beaux tableaux; je crois que dans la sacristie, qui n'est pas des plus belles, [se trouvej un Saint-Xavier du Garrache ; mais tout doit céder en fait d'autel à celui, dans l'ensemble et au détail, qui compose la chapelle Saint- Ignace. Les colonnes sont revêtues de lapis-lazuli, et elles sont très hautes. Les bas-reliefs de marbre et de bronze sont très beaux. Les groupes de marbre aux côtés de l'autel de Théodon et de Legros, un peu plus grand que nature, sont magnifiques. Les balustrades de bon goût, la magnificence du bronze, du vert antique, du jaspe, tout cela, dis-je, est de bon goût et superbe de toutes façons. Au milieu est une niche, ordinairement couverte d'un mauvais tableau, dans laquelle est la statue du saint toute d'argent et plus grande que le naturel, ornée de beaucoup de pierreries : on ne la voit que certains jours de feste. Dans cette même église est le tombeau assez beau du fameux cardinal Bellarmin^

Le Collège Romain bâti par Grégoire XIII, religioni ac bonis artibus, est un des beaux bâtimens de Rome : les Jésuites en sont les maîtres. L'architecture du dedans de la cour en portique est très belle ; le dedans de la maison y répond mais non le cabinet de curiosités qu'ils ont depuis peu rassemblées. Dans plus de cent armoires l'on voit nombre de colifichets et peu d'autres choses. Leur église^ est une des belles de Rome : la façade est magnifique ainsi que l'architecture du dedans : leur sacristie est aussi très belle. Les peintures de la voûte sont bonnes mais rien n'est au-dessus, dans ce genre-là, de la perspective de

Giustiiiiani n'existe plus : la plupart des tableaux sont à Berlin; les sculptures au Vatican.

1. Bellarmini (Robert), 1542-1621, savant théologien et controversiste de Tordre des Jésuites, neveu du pape Marcel II, employa toute sa vie à défendre la doctrine catholique contre les hérétiques et rédigea un célèbre corps de controverses. On a en outre un Catéchisme Bellarmini, très répandu.

t. S. Ignazio.

294 * VOYAGE d'italic

Stanislao Costa qui est à la place du dôme encore inachevé. La chapelle de Saint-Louis de Gonzague est revêtue de marbre antique orné de bronzes. Les quatre colonnes torses de vert antique sont très belles. Le grand bas-relief qui représente le Saint de Legros est beau. Cette chapelle revêtue entièrement de marbre, mérite que j'en fasse mention ; c'est un cardinal de la maison Ludovisi qui l'a fait faire. Il n'y a pas encore la moitié des chapelles de finies, mais elles sont en bonne main, la crainte mal fondée que l'on ne l'oublie leur ayant fait écrire en gros caractères sur le grand autel : ego vobis j^omae propitia?' ero. C'est assez leur devise partout.

Les « fîocchi » des cardinaux, des ambassadeurs sont embarrassans, les asiles des églises sont à craindre, les trahisons, les stylets font trembler, les moines [sont] à mépriser ainsi que les princes et les cavaliers romains pour de différens motifs : vie de l'esté du pays, fainéante et honteuse, celle de l'hiver ne l'est pas moins^

La Sapienza est un assez grand bâtiment dont l'intérieur en portique est beau et d'une belle proportion. Alexandre VII le fonda. Il y a plusieurs salles pour difTérentes sciences : il y a aussi des livres pour le public mais je ne les crois pas en grand nombre et ils ne sont pas en ordre. Il y a une salle pour les médecins. Le jardin des simples est derrière la

1. Lire la letlre XLIV de De Brosses « Femmes assemblées, conversations » et la XLII « Inquisition, etc. » «A présent, une simonie publique règne à Rome. On n'a jamais vu, dans le gouvernement de l'église, le crime régner si ouvertement » (p. 202). « Les peuples de l'Etat du pape que j'ai vus sont très pauvres, mais encore plus fripons : leur esprit ne les porte qu'à demander l'aumône et à friponner » (p. 204). « Ce qu'il y a de désagréable à Rome, c'est qu'on n'y voit que des gens qui y ont des prétentions » (p. 209). « Ce qu'il y a de singulier à Rome, c'est de voir une ville où les femmes ne donnent pas le ton, elles qui le donnent partout ailleurs. Ici, ce sont les prêtres » (p. 216). « La cour papale est comme toutes les puissances foibles : elle est poltronne quand on lui résiste, et elle monte lorsque l'on paroit céder » (p. 245). « Ses ordres en Italie sont tous plus relâchés, chacun dans leur espèce, qu'en France » (p. 253). J'appelois Rome un sérail, dont tout le monde avoit la clef » (p. 264), t. II. « Les curés sont au-dessous des valets dans l'Italie et surtout dans l'Etat du Pape, » t. I, p. 65.

LKS ÉTAPIOS DU RETOUR 295

fontaine de Montorio. La chapelle, ou petite ég-lise de la <( Sapienza », est étroite et fort élevée mais c'est un morceau d'architecture beau et bien singulier du Borromini.

Chaque pape ordinairement fait une fontaine ou quelque bâtiment public, ainsi, dans peu, Rome sera tout fontaine ou couvent. La superbe fontaine de la place Navone du Bernin m'enchante toutes les fois que je la vois. L'autre petite qui est dans le même endroit est de bon goût aussi. On emplit la dite place, par le moyen des trois fontaines qui l'ornent, environ d'un demi-pied d'eau pendant le mois d'Août et les carrosses sV promènent pendant l'esté (119).

Le palais des Ui^sins^, où il y a quelques tableaux qui ne sont pas mauvais est sur cette place ; entr^autres : une première pensée coloriée du Tintoret de son « Jugement; » quelques petits Paul Véronèse, etc. A un coin de cette maison est le célèbre « Pasquin » ^, bout de figure mutilée d'un soldat romain qui jadis fut très belle.

La « place Colonne » est carrée; [c'est] la plus régulière qui soit à Rome. Au milieu est la colonne Antonine ornée de bas-reliefs que l'on regarde parce qu'ils sont antiques. Auprès de cette place est le bâtiment que le pape y a fait faire pour la Justice. Il est grand et beau mais la façade n'est pas sur un plan parallèle. Devant, sur une petite place irrégulière, sous un abri, est la colonne de granit que le pape avoit fait remuer^ mais l'avarice à laquelle il est sensible, Ta empêché de Lélever. Elle est de granit — et des plus hautes. — On m'a fort loué un piédestal antique qui est à côté mais on le voit difficilement. On monte dans la colonne Antonine par un degré antique.

1. Il y a erreur; ce n'est point le palais Orsini, mais le palais Pamfîli, auj. Doria.

2. « Une statue antique fort mutilée, mais aussi célèbre que pas une autre : c'est le seignevir Pasquin. 11 était grand babillard en son temps, depuis longtemps il ne dit plus un mot, n'étant pas à portée de faire des dialogues satiriques avec son ami Marforio, qui gît aujourd'hui couché dans une cour du Capitole. » De Brosses, lettre XLI, p. 137.

296 voYAGii: d'Italie

La « fontaine de Trevi » fournit, pour la quantité d'eau qui Y vient^ un beau champ à ceux qui voudront la finir.

Devant le monte Gavallo, le pape veut faire une belle fontaine aux deux côtés de laquelle sera Castor et PoUux et leurs chevaux que je n'admire pas'. On y a cependant écrit au bas, depuis peu : « Opus Phidiae, opus Praxitelis. » [Le pape] prendra le beau bassin de porphyre qui est aux Chartreux, et cela pourra faire un bel ensemble^.

La « porta del Popolo » j offre] un coup doeil qui, en entrant du côté de France, fait un bel efïet. Cet obélisque au milieu, ces deux églises, avec leurs dômes en symétrie^ séparées par la grande et belle rue du Cours et les deux autres rues qui se dispersent dans Rome, font un bel effet. Une [d'elles] va gagner la « place d'Espagne » séjour adopté par les estrangers pour son bon air plutôt que par aucune beauté.

La vigne de Médicis est auprès de la Trinité du mont, église de notre nation^ dont le jardin est beau. Elle appartient au Grand- Duc. La maison n'est pas laide : la façade du côté du jardin est ornée de beaux bas-reliefs. Dans le jardin, il y a sur une petite fontaine un Mercure de bronze petit et moderne dont je suis enchanté; un beau vase antique de marbre; deux prodigieuses urnes de granit. Parmi « les Enfans de Niobé » qui sont mal arrangés, il y a quelques bons morceaux, entr'autres la mère qui veut cacher une de ses filles. Il y a aussi trois statues, dont les draperies sont de porphyre. Le jardin est négligé; la

1. « Vous ne serez pas la dupe des deux énormes chevaux de marbre de la place de Monte-Cavallo; quoique vous lisiez sur les piédestaux : opus Phidiae, opus Praxitelis; car je m'assure que ces deux palefrois dégingandés n'ont jamais été pansés de la main de ces illustres sculpteurs. » De Brosses, p. 328. Ces dompteurs de chevaux, de proportions colossales, décoraient l'entrée des Thermes de Constantin ; ces groupes donc ne remontent qu'à TEmpire.

2. Le monument fut achevé en 1787, sur l'ordre de Pie \\, par l'architecte Antinori.

3. Construite en 1495 par Charles VII de France, contient le chefd'œuvre de Daniele da Volterra : « Descente de croix. »

vue et la situation sont agréables, surtout de la terrasse ^

Ce pape-ci a fait dans la rue du Cours un assez beau degré pour un abord nommé « Ripetta. » lia fini plus bas à la porte de la ville nommée [Porta Portese] un grand bâtiment^ commencé, par ses prédécesseurs, où Ton fait travailler les pauvres à toutes sortes de manufactures. Ils ont débauché des ouvriers des Gobelins. Ils ne font pas maP. Le lieu où est le bâtiment se nomme u Ripa grande » ; la structure en est simple et plate, sa longueur en fait la beauté.

L'invention des a Quatre fontaines » est belle. Il n'y a qu'une des figures qui soit bonne, c'est une nymphe d'après le dessin de Michel-Ange.

Le pont Saint-Ange est orné de 12 figures de marbre sur des piédestaux de même; le tout est des dessins du Bernin mais non de son exécution. Le Saint-Pierre et le Saint-Paul ne me plaisent pas ; les dix anges qui portent des attributs de la Passion me plaisent davantage.

Pas loin de ce pont, chez un gentilhomme commandeur d'un ordre de campagne nommé Gosimo Antonio del Pozzo, il y a plus de quarante Poussins originaux, entr'autres : les « sept sacremens » qui sont les premiers qu'il ait fait. Une « Sainte Famille » et un (( Pirame et Tisbé » sont ceux qui m'ont plu davantage quoy qu'ils soient tous beaux. Le Poussin a logé chez le père de ce gentilhomme '\

La Colonne Trajane, dans le même goût que FAntonine^ ornée de même et dans laquelle on monte aussi, se trouve

1. La Villa Médicis qui appartenait aux grands-ducs de Toscane, devint, en 1801, le siège de l'Académie de peinture de Finance, qui depuis sa fondation sous Louis XIV occupait le palais de France (jadis Mancini) dans la rue du Cours.

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