‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 63 sur 197 · J 6 VOYAGE D ITALIE · texte numérisé non relu

J 6 VOYAGE D ITALIE

partie du lac. Nous mîmes pied à terre pour l'aller voir de plus près, et nous montâmes près d^un demi-mille par un <îhemin fort roide. En vérité, une statue semblable n'inspire pas grande dévotion pour le saint qu'elle représente. 11 est sur un piédestal de pierre, haut de plus de quarante pieds. Un prêtre du séminaire qui est auprès du lieu où l'on voit cette terrible image, nous montra cinq arbres, plantés tout auprès, qui occupent la longueur qu'occupoit la statue quand elle estoit à terre. J'en ai mesuré la longueur, elle est de trente sept de mes pas. L'on peut juger de quelle taille peut estre en cet endroit, le nez d'un saint à qui l'on en donne ordinairement un si grand. Nous revînmes, après avoir satisfait notre curiosité, par le plus beau temps du monde regagner notre ancien gîte de Sesto, après avoir concerté le long du chemin dans notre bateau. Je ne dois pas oublier qu'une partie du lac et des terres qui l'environnent, sont à Mgr de Borromée (10).

Nous repartîmes, toujours par la pluye, le lendemain, et nous vînmes dîner à la Castellanza et de là coucher à un gros bourg appartenant à dom Antonio \ isconti, gouverneur de Gôme et du Milanois. Mon hôte voulut absolument que je visse, avant de m'en aller, une église qu'ils ont fait bâtir depuis peu et qui n'est pas même encore finie. Elle est belle pour un village, mais n'a rien qui mérite la peine d'aller jusque-là. Je n'y vis qu'un amas de haillons de toute espèce, offerts à la Madone qui, apparemment, reçoit en cet endroit, et s'y repait de vieux meubles et de linge sale. Nous logeâmes à « St-Antoine, » assez bon. Le lendemain nous repartîmes pour venir à Milan qui en est éloigné de huit milles. Les grandes pluyes avoient un peu fait déborder les eaux. Nous passâmes, mais avec un peu de peine, et nous vînmes dîner à Milan

MILAN. — « Aux Trois rois. » Nous payâmes Romain neuf francs par chaise, un écu par cheval. La malpropreté et le bruit du cabaret nous fît chercher un autre gîte. Nous

prîmes des appartemens chez un nommé Lapierre, traiteur françois qui avait esté cuisinier de mon oncle, et nous fûmes le lendemain log-er chez lui. Nous louâmes un carrosse pour le temps de notre séjour, pour douze francs par jour. Nous nous en servîmes le même jour pour aller au couvent de Sainte-Radegonde, où nous demandâmes la signora Quintini, pour laquelle M. Floret de Turin a voit donné une lettre à Levailler. Elle nous retint pour entendre le Magnificat et un autre motet qu'elles (sic) chantèrent dans leur église à je ne sais quelle prière. Nous fûmes pavés amplement du peu de temps que nous attendîmes, par de très bonne musique, très bien exécutée, mais surtout par la plus belle, la plus grande, la plus nette et la plus estendue de toutes les voix que l'on puisse entendre ; que l'on dit, cependant, n'estre plus si belle qu'elle a esté autrefois. Je n'imagine pas ce qu'elle a pu estre'.

Nous fûmes le lendemain matin voir la grande église ou le Dôme, et nous y trouvâmes un nommé Jean Comice, qui conduit les estrangers pour cinquante sois par jour et qui nous montra tout ce que je vais dire des curiosités de Milan-. Cette église est toute de marbre : les piliers en sont tout revêtus et le dehors aussi. Le portail n'est eslevé qu'à la hauteur des portes ou un peu plus. Il n'y a aucune tour qui soit achevée. Toutes les chapelles au dedans ne le sont pas même encore, ni le pavé qui est de marbre et de pièces de rapport magnifiques. Il y a cependant plus des deux tiers de fini. Il y a des ouvriers en grand nombre et surtout des sculpteurs assez bons qui travaillent sans cesse. 11 pourroit encore y avoir des ouvriers dans cent ans et plus. L'on dit que dans le dedans et le dehors, il y a, à présent, sept mille statues de marbre^. L'on conte qu'il y en aura

1. Voir sur la musique aux églises, et les spectacles de Milau, de Brosses, t. I, lettre IX et t. II, lettre LIV.

2. MissoN (Lettre XXXH^, t. III, p. 20) parle aussi d'un conducteur qui lui fit visiter Milan, mais il le nomme pas.

3. Df. Brosses (t. I, lettre VIII). « Il est habité par un peuple de statues suffisant pour faire une petite armée : Que sera-ce quand elles seront six

plus de dix mille quand l'ouvrage sera fini. Dans le nombre de celles qui sont en dehors de ce grand bâtiment, il m'en a paru quelques-unes de bonnes. Le maître-autel, quoyque de bronze, ne répond pas à la beauté de ce lieu, mais ce qui est magnifique, ce sont les chaises des prêtres : les basreliefs en bois en sont superbes. Ils représentent Thistoire 1 de ïhéodose et de Constantin.

L'on garde dans une chapelle voûtée, sous le grand autel, le corps entier de saint Charles ^ Il est dans une châsse magnifique ornée de beaux cristaux. Nous le vîmes à visag^e découvert. La chapelle dans laquelle on le garde est ornée de bas-reliefs d'argent fort beaux. L'on en voit de marbre autour du chœur, qui méritent d'être vus.

A droite, derrière le même chœur, est le saint Barthélémy, si vanté. Je n'en ai pas esté charmé, quoyqu'au bas de cette figure on lise une inscription qui traite Apelles comme un petit garçon, auprès de celui qui La faites

Cette égUse est d'un tiers plus grande que celle de Notre- Dame, plus large et plus élevée. Derrière féglise, au dehors, notre conducteur nous mène à un lieu où se tiennent les comptes de l'emploi de l'argent destiné pour le bâtiment, ce qui est examiné par les premiers de la ville. Sur la porte de ce Ueu l'on voit écrit « Capitulum. » II n'y a qu'une grande salle dans laquelle nous vîmes deux statues d'Adam et d'Eve, très belles, d'un sculpteur nommé Cerano=* (11). H y a aussi dans cet endroit, cinq tableaux en grisaille de ce même homme, qui représentent les bas-reliefs des cinq portes qui méritent, en vérité, d'être vus tant ils sont d'un dessin correct. De là nous fumes au palais de l'archevêque qui joint l'église. Il n'a rien d'extraordinaire pour le

fois plus nombreuses? » Coch.n (t. I, p. 32). « C'est le comble de la folie (lu travail des architectes gothiques. »

1 Le cardmal Borromée, archevêque de Milan (153S-1584). 11 contribua à la réforme catholique et se fit remarquer par son dévouement lors de la peste qui désola Milan, l'an 157(i. ^ ., , i xi ,.,

2. Voici l'inscription prétentieuse « non me Praxiteles, sed Marcus finxit Agrates. » C. donne Apelles pour Praxitèle.

3, Giov. B. Crespi, da Ceraiso (1557-1633).

Ijâtiment, il a seulement une très belle enfilade*, mais l'on y voit une galerie et dans deux autres chambres des tableaux magnifiques des plus habiles peintres, et en très grand nombre. Ils ont esté donnés aux archevêques de Milan par un prédécesseur nommé Mintio.

L'après-midi, nous fûmes à la maison d'un nommé Jean Antoine Pallavicino, fils d'un banquier fort riche. Il n'est pas, par conséquent, de la maison de ce nom. Nous vîmes dans son jardin une perspective très naturelle et faite à s'y méprendre, qui représente « l'enfant prodigue. » Dans le haut et le bas de la maison qui est très grande, nous vîmes grand nombre de tableaux parmi lesquels il y en a de bons.

De là nous vînmes au séminaire italien fondé par saint Charles.

La cour en est très belle, a deux étages de colonnes, et a beaucoup de goût. Pour finir notre journée, nous fûmes visiter le séminaire allemand fondé encore par le même ; il n'est pas achevé de bâtir. Il est construit en deux cours •carrées l'une sur l'autre, à double rang de colonnes, mais elles ne sont pas bâties avec exactitude, m'ayant paru n 'estre pas perpendiculaires. La façade du bâtiment est assez belle, mais matérielle. Ce que j'y ai vu de plus beau, ce sont quatre colonnes de marbre, dont il y en a deux torses dans la chapelle du séminaire. A propos de colonnes, il y en a deux à côté de la porte grande de l'église du Dôme, d'une élévation et d'une grosseur surprenantes. J'appris ce jourlà, qu'il y avait sept cents églises dans Milan et soixante et dix colonnes au milieu des 'rues, portant des saints de bronze ou des croix ou des statues de marbre.

Le lendemain matin nous fûmes visiter l'église de Notre- Dame de r Ascension. L'on y voit quelques beaux tableaux. Il y en a entr'autres deux dans la sacristie, dont un de Raphaël qui mérite d'estre vu. Il y a aussi quelques statues de marbre. Cette église est sombre et plus qu'à moitié

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