‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 62 sur 197 · Le 24 février 1525 par de Lannoy et de Pescara · texte numérisé non relu

Le 24 février 1525 par de Lannoy et de Pescara

2. Pi2zingiô, nom populaire donné à cette tour auj. détruite.

12 VOYAGE D ITALIP;

lequel il j a quantité de jets d'eau pour mouiller les curieux en cent façons.

Mais ce qui est au-dessus de ce que j'ai encore vu, c'est Tég-lise '. Le vaisseau en est simple et g-rand avec des chapelles tout du long de la double croix. La première voûte est simple, ornée à chaque pilier de statues de marbre blanc. Celles qui sont contre les piliers du milieu sont sur des piédestaux de marbre faits en couronne : les autres sont sur des carrés de marbre à l'ordinaire, et sont un bel objet et nouveau. Il n'y a pas d'autre ornement dans cette première nef. Elle est séparée de la croix de l'ég-lise par une grille presque toute de cuivre, qui est, en vérité, magnifique et qui est, pour ainsi dire, flnie. Toutes les chapelles sont fermées chacune par une grille faite dans le même goût. !

Dans cette croix l'on voit, à droite, le tombeau de Jean Galéas Visconti, duc de Milan, fondateur de ce couvent, mort en 1442. Son mausolée est magnifique par la beauté de la sculpture et des bas-reliefs. Il faudroit plus d'un mois pour admirer en détail la beauté de tous ceux qui sont dans cette église-, et (la beauté) des marqueteries de marbre qui font les devants de tous les autels, tous en marbre de différente couleur ou de différente espèce "^ Le portail de cette église est entièrement bâti de marbre et plein de médaillons, de statues, de bas-reliefs du haut jusques en bas, qui ne sont pas de la beauté de ceux que l'on voit en dedans, mais le tout ensemble est beau et, quoyqu'en détail plein d'ouvrages, il n'en paroit pas trop chargé dans le tout ensemble. Il y a aussi de très belles peintures à fresque. Non pour le coloris, mais pour le dessin, elles le doivent de beaucoup céder à la sculpture que l'on y voit. Je ne crois pas que la

\. Pour une étude complète de la Chartreuse, consulter le volume de LncA Beltrami « La Gertosa di Pavia. » Milan, 1908.

2. Celui de Ludovic Sforza,dit le Maure, de sa femme Béatrice d'Esté, etc.

3. De Brosses (t. I, p. 87). « Un curieux de marbre peut s'amuser là pendant un mois, et il n'y a pas un de nous qui, s'il avait un des morceaux qui y sont prodigués, n'en fît faire une très belle tabatière. »

délicatesse et la perfection du ciseau se soient encore poussées plus loin^ Cette église est magnifique; jusques derrière l'autel, que Ton ne voit qu'avec peine, il y a des statues et des ornements très beaux. Je ne dois pas oublier que dans les morceaux de marbres incrustés, il y a des pierres fines en quantité, des fruits et des oiseaux aussi beaux qu'ils se puissent faire. La balustre de l'autel est, ainsi que le reste, d'un très bon g-oùt et nouveau. Les chandeliers sont de bronze pleins d'ornements bien finis; enfin, j'ai admiré avec très grande raison la quantité de beautés qui se trouvent dans cette maison et qui doivent tous les jours augmenter puisque les meilleurs ouvriers travaillent journellement. Il y a dans le couvent quarante moines.

Nous fîmes, toujours par un chemin aussi agréable, sept milles pour venir dîner à Binasco-, village qui n'a rien de remarquable. Je croy qu'il n'y a qu'un seul cabaret qui est celui des « Trois rois. » Nous n'y fûmes point mal et nous fîmes dix milles pour arriver à Milan (9). Notre chemin continuant d'estre assez agréable, nous logeâmes « Aux Trois rois, » nous renvoyâmes une de nos chaises et un cheval, et nous partîmes avec notre ami Romain, pour aller voir les isles Borromées, avec Bellevilleet Levailler achevai^ et nous en chaise. Les arbres et le chemin anis et les campagnes agréables nous accompagnèrent tout le jour. Quoyque nous fussions égarés pendant plus de deux heures, nous arrivâmes sans inconvénient à la Castellanza. Un mille avant que d'y arriver, l'on trouve des petits vallons toujours agréables. Ce petit village est dans un terrain inégal : la petite rivière de l'Arona le traverse, et le rend digne d'avoir esté le séjour où se soit passé une scène du « Pastor fido^ » ou

1. De Brosses (t. I, p. 86). « Le portail de la Chartreuse est une magnifique galimafrée de tous les ornements imaginables : statues, bas-reliefs, feuillages, bronzes, médailles, colonnes, cloches, etc., le tout distribué sans choix et sans goût.... »

2. Bourg qui a un château, où Phil. -Marie Visconti, duc de Milan, fit exécuter, en 1418, sa femme Béatrice de Tende, qui était innocente.

3. Idylle pastorale de G. B. Guarini, poète italien contemporain du Tasse .

un chapitre de « TAstrée^ » Nous logeâmes « A lAigle » qui n'est pas des plus mauvais. Nous en partîmes le lendemain matin par une pluie épouvantable qui nous avait conduit depuis Milan. Le chemin que nous fîmes n'est pas des plus mauvais; nous passâmes par Galara^ gros bourg assez joli, et nous arrivâmes à Sesto, village situé sur le lac Majeur, un peu au-dessus de l'endroit où le Tessin sort de ce lac. Nous fîmes cette matinée quatorze milles. Nous dînâmes à « La Croix Blanche » qui ne peut pas s'appeler mauvais. Quatre milles avant d'y arriver, le terrain devient inégal et le chemin s'en sent un peu. Nous fîmes marché avec des bateliers, à vingt cinq livres de Milan, pour nous mener et ramener des isles Borromées où nous voulions aller. Nous nous embarquâmes donc, et, comme il estoit un peu tard, nous ne pûmes à grand peine faire que dix milles. Encore arrivâmes-nous à une heure de nuit à Belgirate^ village sur le bord du lac, de l'autre côté de Sesto. Nous fûmes bien logés à « l'Aigle noire. » La pluye nous conduisit presque toujours: le grand vent, que nous avions contraire, éleva un orage et enfla le lac lorsque nous le traversions d'un bord à l'autre, [ce] qui me fit, non seulement à moi, mais au reste de notre bande, très grand'peur surtout à moi, les vagues entrant très et trop souvent dans notre trop petit bateau-. Nous nous en tirâmes heureusement : nous couchâmes à Belgirate. Le lendemain matin, le temps estant fort adouci, nous partîmes dans notre même bateau pour aller aux îles. Levailler se trouva incommodé au point de ne pouvoir y venir. Nous fîmes cinq milles pour arriver à ces agréables jardins, nous vîmes \di Maison. Elle est grande avec de beaux appartements assez bien disposés, avec nulle autre tapisserie que des tableaux. 11 y en a un très grand nombre; quelques-uns de bons; il y en a beaucoup sur du marbre. L'on travaille à l'agrandissement de ce palais dans

1. Roman en cincj volumes où Honoré d'Urfé (1508-1625), a fusionné l'élément pastoral avec l'élément historique (L'Astrée, en 5 vol. Paris, 1633). t. De Brosses (t. I, p. 110). << Ah! de grâce, faites-moi justice d'un petit

lequel un prince pourroit loger, soit pour la grandeur soit pour la situation.

Les Jardins en sont, après tout, la plus grande beauté; ils m'ont donné une idée de ceux de Sémiramis. Us sont presque tous en terrasse, dont il y en a jusqu'au nombre de dix, l'un sur l'autre, terminés par une belle plate-forme. La vue du lac contribue k embellir ce lieu qui pourroit estre gâté par de grandes statues de pierre et des obélisques qui font ressembler ce lieu, le plus en vue et du lac et de la maison, un peu trop à une église ou à un calvaire. Quoy qu'il en soit, le défaut est selon moi bien réparé par les espaliers en pleine terre de limons, d'orangers, de citronniers, etc., qui pleins de fleurs et de fruits se voyent en tout temps dans le séjour que des berceaux ou des allées couvertes de ces mêmes arbres, rendent agréable. H y a des cabinets pour l'esté et des grottes; un bois impénétrable au soleil, et un appartement entier de rocailles, d'une fraîcheur admirable^ pour l'esté. Nous revînmes nos poches pleines de fruits dont je viens de parler, et les mains remplies de jasmins, de roses, etc., quoique nous fussions au 19 d'octobre. Après nous être longtemps promené, nous revînmes dîner à Belgirate, où nous trouvâmes notre malade un peu guéri. Après un médiocre repas, nous nous embarquâmes et fîmes, par le plus beau temps du monde, cinq milles sur le lac, pour venir voir la statue de saint Charles' qui est auprès dMro^a, petite ville fermée de murailles où Ton m'a dit ne rien estre de merveilleux. Elle est commandée par un haut rocher sur lequel est un château gardé par les Allemands, défendu assez mal, mais que la situation rend assez bon.

A une portée de canon au-dessus, du côté des isles, l'on trouve cette grande statue que l'on découvre d'une grande

faquin de lac qui, n'ayant pas vingt lieues de long et d'ailleurs fort étroit, s'avise de singer l'Océan, et d'avoir des vagues et des tempêtes. »

\. Statue élevée en 1697 en l'honneur du comte Cli. Borromée, le célèbre cardinal archevêque de Milan, né en 1538 à Arona, m. en 1584 et canonisé en IGIO.

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