San Fedele
n'est pas finie, mais les maisons le sont toutes. Une naville fait le tour de ce grand bâtiment. Le milieu est une prairie coupée de ruisseaux.
L'Eg-lise des Augustins est nouvellement réparée, bâtie avec grand goût. J'ai trouvé dans le cloître un tombeau charmant % j'en ai le dessin. Cette église s'appelle Saint-Marc.
Le A^oy/cia^ des Jésuites est une maison dont ces Messieurs ont chassé^ il n'y a pas fort longtemps, un autre essaim de corbeaux de différente espèce. A la vérité, ils ont donné un pot-de-vin au saint Père. Leur église est chargée de vilaines peintures : 1 on y montre la grandeur de Jésus-Christ et une espèce de caveau fait, k ce que Ion dit, sur le véritable qui est à Jérusalem.
Aux Dominicains^ qui ont l'Inquisition, l'on voit deux beaux tableaux- : c'est une vieille église, d'une grande estendue.
Colonna Infâme^ mots écrits sur une colonne de pierre eslevée sur un piédestal avec une boule au haut, assez en désordre, avec une inscription à côté qui apprend, qu'en 1630, c'étoit la maison d'un barbier qui, dans un temps de peste, donnoit des remèdes propres à l'augmenter. Sa maison fut rasée, cette colonne eslevée, et lui roué et brûlé. L'on voit ce monument auprès de celui qui est au milieu de la rue, devant l'église de St-Laurent, de seize colonnes de marbre de l'ordre corinthien, toutes entières. Il y en a trois surtout^ où les cannelures et les chapiteaux se voyent à merveille. Elles se joignent toutes par des pierres du même temps. Je crois qu'il n'y en a qu'une d'ajoutée.
St-Eustorgc, autre petite maison des Jacobins, où ils ne
1. Un tombeau antique très joli, infixé dans le mur; dans la partie supérieure de ce tombeau, on a sculpté en bas-relief, une danse des trois grâces, toutes nues.... » De Bbosses, t. I. p. 99.
2. Aujourd'hui le couvent s'appelle Santa-Maria délie Grazie. Un de> deux beaux tableaux est le fameux Cenacolo lequel, en 1714. quand Cavlus visita le couvent, était dans un état de dégradation avancé. La première restauration fut exécutée en 1730 par Bellotti. L'autre tableau, ou face de la Gène, est le crucifiement de J. D. Montorfano.
sont que quarante. L'on y voit, dans une assez vilaine église, le tombeau de saint Pierre martyr, frère Jacobin, assez beau pour estre dans le goût gothique. L'autel |est] de la même structure. Derrière le chœur. Ton voit la petite maison que Ton dit estre le tombeau des Trois Rois, avant qu'on les portât à Cologne. Le lieu où ils estoient est simple, très vilain, et de marbre.
Ste-Majeure, servi par des chanoines, paroisse ayant : un parvis octogone, dans chaque coté à la hauteur de vingt pieds, huit vilains tombeaux des Trivulces^ quelques peintures modernes, un ancien tableau et le plus [bel] autel de Milan, du moins celui qui a le plus de goût.
St-Antoine del Fuoco, habitée par des Théatins. Elle est fort chargée de peintures, de beaux morceaux, de bas-reliefs, entr'autre, le devant d'autel de saint Gaétan. La chapelle de rimmaculée Conception est toute blanche et d'un goût charmant : elle est du dessin du cavalier Bernin (14).
St-Stefano est une église bâtie dans le lieu où les chrétiens eurent, du temps de saint Ambroise, un combat contre les Ariens. L'on prétend que leur sang ne se mêla point, et que, quoyque dans un lieu plan, ils [sic] coulèrent chacun de leur côté. En mémoire de cela, on a mis, je ne sais trop pourquoi, une roue de pierre très mal faite dans un des piliers de l'Eglise, avec une inscription fort obscure qui apprend seulement que cet événement arriva du temps de saint Ambroise. — L'année de cette aventure est écrite, non dans la nouvelle inscription, mais dans une qui est audessus où Ton ne peut lire qu'un mot. Je n'ai pu déchiffrer l'année. —
Tout auprès de cette église l'on voit une chapelle qui en est séparée, dédiée à saint Bernardin, où l'on a rassemblé les os de plusieurs cimetières, que l'on a aménagé en piles, en pyramides et dont on a tapissé toute cette chapelle.
i. Trivulces, seigneurs milanais, qui prirent part aux guerres d'Italie. L'un d'eux, Jean-Jacques, dit le grand Trivulce, maréchal de France, f jt l'un des meilleurs généraux de Louis XII.
28 VOYAGE D'iTALlE
C'est le plus lug-ubre spectacle que Ton puisse imaginer.
Après avoir parcouru toute la ville, nous montâmes au Dôme. L'on ne conçoit point le travail infini dont ce bâtiment est composé. Ce n'est, tout au plus haut et dans les endroits les moins vus, premièrement que marbre blanc partout, secondement, que statues ou bas-reliefs. C'est dommage que cet ouvrage soit dans le goût gothique. Quoiqu'il n'y ait encore que la simple voûte du Dôme et de toute l'église, on ne laisse pas d'y avoir une vue qui porte plus loin que quinze milles, ainsi l'on découvre parfaitement la ville. L'on nous a dit que cette simple voûte avait deux cent soixante brasses du haut jusqu'au pavé de l'église. L'on nous a montré un bas-relief que Ton dit le portrait de l'architecte qui a donné le dessin de cette église. Il se nommait Jean Antoine [Amadeo] de Milan.
Nous fûmes après cela nous promener à la maison d'un cavalier nommé Simonetta\ qui est à un mille de la ville, pour y entendre un écho que l'on dit qui répète jusques à «ent fois. Nous y en avons compté jusques à soixante; nous y portâmes des pistolets.
Le jour de la Saint-Charles est une grande fête à Milan. Les marchands de la place firent tirer, ce jour-là, un feu d'artifice qui fut tout de travers.
La ville de Milan est fort grande : elle a sept portes que l'on peut faire ouvrir à toute heure de la nuit, en donnant quelque chose. Elle a une idée de bastions où il n'y a presque plus de chemises. Elle est de neuf milles de tour. Les François ont fait deux canaux qui en font tout le tour. Ils en ont tiré un du Tessin et un autre de [l'Addal. Par le moyen des écluses, les canaux portent les plus gros bateaux «t rendent le commerce plus florissant dans cette ville qui, pour estre si considérable, est très mal bâtie, irrégulière dans ses rues, et pavée extraordinairement mal. Si l'on ostait les
1. Au nord de la Via Cenisio, se voit encore le palais de la Simonetta, abandonné et en mauvais état. Construit en 1547 pour Ferrante Gonzajfa, duc de Guastalla, il était le modèle d'une villa renaissance de banlieue.
églises et quelques palais, Milan ne mériteroit pas la moindre curiosité. Il n'y a aucune place ni aucune rue droite ni symétrique. Devant le Dôme il y a un terrain vide, auquel on a donné le nom de place, sur laquelle, en hiver, tous les carrosses viennent, s'arrêtent, changeant de temps en temps de place.
Il est permis aux hommes d'aller faire les sigisbées à la portière^ jusques à la nuit que l'on alloit à la Comédie, peu remplie des gens de la ville, ou aux conversations, où effectivement l'on cause, ou l'on joue à des jeux de commerce. Elles se tenoient chez la comtesse Lucini-, mais il n'y avait là que les deux dames, ou chez la signora Trotti. Il y en avoit encore en d'autres endroits, mais cela m'a paru un faible plaisir. Après cela, je conviens que Milan n'estoit pas dans son brillant lorsque je l'ai vu^. Une partie de la noblesse estoit à la campagne : outre cela l'on dit que cette ville n'est plus ce qu'elle estoit du temps des François, que l'on regrettoit publiquement, même devant les Impériaux. Il devoit y avoir un opéra, en carnaval, comme à l'ordinaire. On dit qu'il est assez beau. Le lansquenet et la bassette y estoient sévèrement défendus.
Il y a une Loge des marchands qui est une espèce de halle vilaine au milieu d'un endroit qui devoit estre bâti en carré comme un cloître, du moins par ce que l'on peut juger par ce qui est exécuté, bâti en portiques ornés de bas-reliefs ordinaires. C'est apparemment Philippe II qui avoit fait faire ou commencer le bâtiment, car l'on y voit sa statue qui est très mal fabriquée.
1.... « L'on va étouffer en carrosse à l'heure delà promenade, selon l'usage assez plat de quantité de villes d'Italie. » De Brosses, t. II, p. 478. Sur les sigisbées, v. De Brosses. Lettre XLIV « Femmes, assemblées, conversations, » p. 206-232.
2. « Sœur de la princesse Trivulce, qui tient assemblée tous les jours. » Montesquieu, t. I, p. 98.
3. En effet, cartons les autres voyageurs, surtout Montesquieu, PoUnitz, De Brosses, prodiguent leur admiration sur l'entrain, le mouvement et l'hospitalité courtoise des Milanais.
Saint- Alexandre^ soit par son portique, sa belle chaire, [soitj un confessionnal bien sculpté, mérite d'estre vue, beaucoup plus que pour les peintures dont elle est pleine. Il y en a cependant de bonnes.
Enfin, nous reçûmes nos lettres, et j'appris que mon frère* avoit le régiment d'Houquelon d'infanterie. Ce fut là que j'écrivis la première lettre italienne. Enfin, comme rien ne nous retenoit plus à Milan, nous en partîmes le quinze de novembre, conduits par Francesco qui m'avoit amené de Gomo. Nous lui donnions huit livres de Piémont par jour, cinquante sols par cheval. G'estoit trop. J'achetai dans cette (ville) plus de cent cinquante dessins à la main et quelques vieilles estampes.
Nous vînmes, par un très beau chemin, coucher à Lodi distant de vingt milles de Milan. Nous logeâmes à « L'écrevisse, » assez bien. Nous passâmes par le bourg de Marignan qui est à la moitié-chemin. Ce bourg est assez beau, il est très gros, situé sur le Lambro, que l'on passe sur un pont de bois qui forme un joli coup d'œil. Il y avoit en quartier les gardes du corps entretenus par Testât de Milan. Ils sont rouge, tout uni, avec des boutons d'estain. Le chemin qui nous amena à ce bourg est magnifique et toujours agréable. Celui qui nous amena à Lodi ne Test pas moins (15).
LODI. — Cette petite ville est située sur l'Adda, rivière assez grosse, qui se jette dans le Pô entre Crémone et Plaisance. Les rues de Lodi sont belles, mais voilà l'unique beauté. Il y a peu de maisons passables; les églises, vilaines. Le Dôme est très ancien, vilain, avec un grand autel singulier en ce que Tony monte pas plus de vingt degrés. C'est un évêché et une ville sans autres fortifications que quelques terres relevées et grand nombre de palissades sans trop de règles arrangées. La vieille enceinte n'est ni belle