Le mss. donne « suspicieux
2. La ville, au premier abord, fit la même impression à Montesquieu et à De Brosses.
d'abord un Opéra joli^ fort ag-réable, avec d'assez bons acteurs et un orchestre bien composé. Il j a quatre salles dans cette ville, dont une au duc, et la plus belle au frère du marquis Rangoni. Nous fûmes bien reçus du duc de Modène^ Il nous parla françois. C'est un homme de soixante ans qui m'a paru ne pas manquer d'esprit. Il est fort noir. Il nous fit mettre nos chapeaux, chose qui nous surprit. Mme la duchesse de Brunswick, sœur cadette de Mme la princesse, nous reçut à merveille. Nous lui donnâmes un concert. Du Toureil chanta « Orphée, » Levailler et Belleville jouèrent, non seulement devant elle, mais aussi à l'Opéra, des airs seuls et des accompag-nemens, et reçurent des applaudissemens bien mérités. Nous vîmes les trois filles de M. de Modène-, toutes bien faites mais point jolies, et deux garçons : l'aîné^ pas mal fait mais triste ; le cadet nommé Prince Frédéric, plus joli et éveillé, habillé en abbé^. Le plus vieux des filles et des garçons pouvoit avoir vingt ans.
Le palais de ces princes n'est pas fini : ce que l'on en voit est beau, bâti avec beaucoup de goût pour l'architecture. 11 y a surtout un degré qui est beau. Les appartemens n'en sont point vilains. Il y en a un garni des plus superbes tableaux de l'Europe '^ : on ne peut se lasser de les admirer. Les plus beaux morceaux du Gorrège% de Paul Véronèse, du Titien, de Michel-Ange^ etc., s'y trouvent; plus beaux que tout ce que j'ai vu dans ce
i. Renaud, duc de Modène, de la maison d'Esté, qui relevait de l'Empire. Il avait épousé, le 18 novembre 1695, Charlotte-Félicité, fille de Jean-Frédéric de Brunswick-Lûnebourg, duc de Hanovre.
2. Amélie-Joséphine, qui épousa l'empereur Joseph ; Bénédicte-Erneste ;^ Henriette-Marie qui fut mariée, en iliS, à Antoine duc de Parme.
3. Le prince héréditaire épousa Mademoiselle de Valois, fille aînée du Régent. Sur la cour de Modène, sous cette célèbre duchesse, lire De Brosses, lettre LHI.
4. « C'est assurément la plus belle galerie qui soit en Italie, non qu'elle soit la plus nombreuse, mais c'est la mieux tenue, la mieux distribuée et la mieux ornée. » De Brosses, lettre LUI.
5. Le « Saint-George, » la « Madeleine, » « la Nuit de Noël. » Cette dernière, dans la galerie de Dresde dep. 1749.
genre-là. Il n'y a plus rien à voir après cela dans Modène.
Nous fûmes au Dôme, ancienne ég-lise où Ton montre la Secchia i^apita que l'on garde dans un caA'eau. C'est un trophée que les Modenois ont gagné sur les Boulonois ^ ; ce n'est autre chose qu'un seau à tirer de l'eau d'un puits, que l'on a pendu à une chaîne de fer. Je ne conçois pas que l'on puisse montrer une pareille coïonnade. Il y a un clocher sur lequel nous montâmes. Dans la flèche de pierre l'on monte par un degré de bois en spirale qui est très obscur et très peu agréable. Nous vîmes d'en haut que la ville est ronde : elle a quatre portes.
Nous trouvâmes M. de Prusan, françois, honnête homme qui, depuis vingt-cinq ans, est l'homme de confiance de Mme de Brunswick, qui contribua beaucoup à nous rendre le séjour de cette ville agréable, et le frère de Rangoni. Nous menâmes une fort jolie vie dans ce lieu. Les dames y sont assez aimables, coiffées et mises à la française. Ils {sic) se souviennent encore avec plaisir du séjour que nous avons fait dans cette ville. Le duc seul ne s'en rappelle pas avec plaisir, quoyque les Allemands doivent l'avoir corrigé par leur sagesse en pillant son pays dans lequel on ne trouve point de troupes, ou du moins quelques galeux pour empêcher les gueux d'entrer dans les villes. Ses gardes sont mal vêtus, sans uniforme, avec une simple bandoulière. Il y a, je crois, en tout deux compagnies d'autres gardes aux portes, qui ne sont pas laids, vêtus de blanc avec des paremens bleus et des boutons de cuivre. L'on voit quelques grenadiers vêtus de bleu, paremens rouges, fiers par le bonnet et qui brillent à \ Opéra (20).
A propos, nous y entendîmes encore un cavalier boulonois qui accompagna, pour son plaisir, du téorbe dont il ne joue point trop mal, car dans ce pays les cavaliers ne se font point déshonneur de paroître virtuoses ni de le pa-
1. Ce fait historique a fourni le sujet et le titre d'une épopée badine : « La secchia rapita » par A. Tassoni (1565-1635),
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Toître en public. Ce sont toujours des g-entilshommes qui tiennent l'Opéra : il ne coûtoit qu'un paule et demi et le prix de la chaise. Des abbés jouent dans l'orchestre même : la Madone est sur la porte avec une petite lampe.
Nous partîmes le 30 novembre, toujours par la cambiature. Nous relayâmes, après avoir fait un poste à Bonporto, où il y a un péage et où le canal qui part de Modène se jette dans la Secchia qui va dans le Pô, ce qui joint Modène à Venise et à la mer. Cette rivière est agréable, nous la suivîmes un grand mille avant d'estre à Bonporto assez gros village; nous la côtoyâmes un demi-mille encore après. Nos postillons étoient si ivres qu'ils nous versèrent trois fois, entr'autre, une dans un fossé où nous fûmes plus de deux heures à retirer la chaise. Le chemin que nous fîmes est aussi mauvais en hiver qu'il doit estre agréable en esté. Les terres sont excellentes, c'est ce qui rend le chemin plus mauvais, d'autant mieux que c'est une traverse fort estroite. Nous vînmes, avec assez de peine, coucher à la Mirandole^ à «la Poste » où nous fûmes fort mal. Malcanton est le dernier village des terres de Modène; San Giacomo, la première des terres de la Mirandole. A un demi-mille de cette ville, tout auprès de cet endroit, le postillon nous montra des restes de retranchement et dune redoute de terre assez élevée qu'il nous dit estre un reste de guerre du marquis [frère] du père de ce duc de Modène, et du Pape Pie V.
La poste n'est pas dans la Mirandole^ elle est sur le quai, ainsi je n'y vis rien, d'autant mieux que l'on m'assura qu'il n'y avoit rien dedans qui méritât curiusité. Quoy qu'il y ait trois postes, il n'y a que vingt milles. Cette ville est petite; les fortifications m'ont paru estre dans le système du maréchal de Vauban^ Je ne sais si je n'ai pas vu des tours bastionnées : les fossés sont fort larges, pleins d'eau, le chemin couvert tracé ayant esté fait autrefois, mais tout éboulé et
\. Sébastien le Prestre, seig^neur de Vauban (1683-1707), dirigea 53 sièges, fortifia les frontières de France, construisit 33 places et en répara 300.
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sans palissades. Lon passe même absolument dessus. Enfin, pour tout dire, elle est gardée par les Allemands quoyque le duc de Modène ait acheté* toutes les dépendances des terres et les bourgades de l'Empereur qui s'en est emparé parce que le duc de ce nom^, général des Vénitiens, avoit suivi notre parti. Quoyqu'il en soit, cette ville n'est pas absolument finie pour les fortifications et n'a coûté que trop de monde et d'argent à la France, pour la perdre avec tout le reste.
Je trouvai à la Mirandole un camérier qui avoit esté dragon du régiment de mon oncle. J'ai oublié de dire que nous logeâmes à Modène dans un cabaret épouvantable, cependant le meilleur de la ville, nommé « Saint-Georges, » chez un nommé Laurens que l'on m'a dit estre un très bon maquereau^.
Nous partîmes de la Mirandole, nous fîmes une poste où Ton ne compte cependant que cinq milles et nous suivîmes un chemin, fort estroit et fort mauvais, le long d'un canal dans lequel il n'y a plus d'eau. La poste est à la Concordia, bourg assez gros et où l'on voit une maison qui n'est pas finie et l'on m'a dit qu'elle avoit esté commencée pour celle de campagne du duc de la Mirandole.
Le canal dont j'ai parlé se jetait dans la Secchia qui passe dans ce lieu. Elle est assez considérable et porte de gros bateaux. Nous fîmes encore un mille sur les terres de la Mirandole, puis nous entrâmes sur le Mantouan. Notre chemin de cette journée fut très mauvais ; nous suivîmes toujours la Secchia qui avoit depuis peu rompu les digues et inondé le pays et rendu les chemins épouvantables. Cela fut cause que notre chemin fut allongé de trois milles estant obligés, à cause du pays inondé de l'autre côté, que (sic) nous
1. « La Mirandole vaut 5.000 pistolcs de revenu. Le duc de Modène en a payé le prix et les suppléments, 180.000. — L'Empereur y a laissé une garnison qui n'est pas commode. » Montesq., t. II, p. 98.
2. François-Marie duc de la Mirandole, chaud partisan des Français.
3. Sur le triste cumul de ces métiers, voir Docteur Cabanes dans « Indiscrétions de l'histoire. » Paris, Michel, 1903.
vînmes passer la Secchia à la traille, à un village nommé Guastalla. A trois lieues de San Benedetto, nous fûmes contraints de loger à la poste ou nous ne fûmes pas mal. L'on nous obligea de prendre la poste pour arriver à Mantoue. San Benedetto est un bourg sur le bord du Pô. Il n'y a rien à y voir. 11 y a un grand couvent qui n'est pas beau. Les dragons blancs à paremens rouges y estoient en quartier. Ils estoient pour la plupart tous à pied n'ayant pas esté remontés depuis la Catalogne. Le chemin de cette journée ne fut pas mauvais. Nous passâmes le Pô à une traille. A environ deux milles au-dessous, en approchant de Mantoue, nous passâmes un bras du lac% sur une traille ; de là, en suivant une chaussée, nous arrivâmes à
MANTOVE. — Cette ville est dans une belle et [forte] situation. Le Mincio forme autour de ses murailles un lac qui l'enferme de tous côtés. Il y a quatre avenues ou chaussées de ponts sur lesquelles on passe pour y arriver. Il y a des •ouvrages au bout de ces ponts du côté de la terre qui sont bons : ceux de la ville ne sont rien. Il y a beaucoup d'ouvrages de fascines. La situation [de la ville] en fait la force. La ville est assez claire; d'assez jolies maisons, des rues assez droites, mais il n'y a rien de curieux pour les estran- .gers (21).
Le Palais^ du duc de Mantoue ^ est épouvantable au dehors, sans nulle régularité. Cependant les dedans n'en sont pas laids, à ce que l'on m'a dit. Il y a un théâtre et deux manèges, dont un assez joli. La Cathédrale n'a rien de merveilleux. Mantoue est un évêché.
Saint-François est un couvent de cordeliers assez grand,