‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 78 sur 197 · Clïarles IV · texte numérisé non relu

Clïarles IV

LÉ ISOUD 51

La crainte de beaucoup boire et le peu de divertissement que nous trouvâmes dans cette ville, nous en fît partir le 4 de novembre, après y avoir demeuré jLin jour franc. On ne voulut point nous donner la cambiature. La poste nous avoit si mal servi et nous avions esté trompés sur les monnoies, de façon que nous aimâmes mieux payer au maître de la poste trois philippes pour acheter notre liberté, plutôt que d'attendre les trois jours qui nous Tauroient rendue. Nous donnâmes neuf philippes pour nous mener et nous conduire à Vérone en un jour, et nous partîmes avec assez de contentement de Mantoue.

Le chemin fut très mauvais, quoyque droit et spacieux jusques à Marmirolles, maison de plaisance et jardin du duc de Mantoue. Le bâtiment m'en a paru colifichet et un peu en ruines. Le village avoit autrefois un château qui le défendoit mal. 11 est en ruines. Ily a dans ce même lieu un moulin à poudre. Marmirolles est à six milles du lieu d'où nous estions partis. Au sortir de ce village, le terrain change et devient sablonneux, par conséquent nous trouvâmes de bons chemins qui nous menèrent jusqu'à Vérone. Nous fîmes, depuis Marmirolles, environ quatre milles surleMantouan, puis nous entrâmes sur les terres de Venise.

VERONE. — Le premier village se nomme Montagnana. Nous fîmes repaître nos chevaux et nous bûmes un coup à un village, « X\x cheval », où l'on n'est point des plus mal. Ce village est précisément à la moitié du chemin que nous fîmes ce jour-là. Ce fut avec peine que nous arrivâmes à Vérone estant partis assez tard. Nous trouvâmes la porte fermée mais enfin, après une heure et demie d'attente, nous fûmes assez heureux pour entrer dans la ville. Nous fûmes pour descendre « Aux trois couronnes >>, le meilleur cabaret; il estoit plein. Nous vînmes « A la Tour » où l'on est fort bien.

52 VOYAGE d'iVaLIE

Nous n'avions jamais compté estre à Venise que le jour de Noël, mais n'ayant point assez d'argent pour attendre ce temps, noua laissâmes tout notre monde et notre bagage à Vérone et nous partîmes, le lendemain de notre arrivée, en poste, du Toureil et moi tous seuls. Non seulement pour une raison aussi essentielle que celle que je viens de dire, mais aussi pour aller régler toutes nos affaires, retenir une maison, enfin nous arranger pour notre carnaval. Nous prîmes la poste et vînmes, dans les chaises qu'on y fournit avec assez de peine, coucher à Venise. Nous fîmes huit postes et demie jusques à Fusina, où l'on s'embarque et Ton fait cinq milles par eau. L'on donne ordinairement quatre livres, seize sols de Venise pour être menés de cet endroit à celui de la ville où vous voulez descendre. L'on ne vous arrête point pour les douanes, du moins nous ne le fûmes point. On mène seulement à une consigne où vous dites votre nom et votre pays. C'est la seule question que l'on nous ait faite sur les terres de Venise et en entrant dans Vérone. Du reste, à Vicence et à Padoue, on ne nous demanda rien (22).

Nous vînmes descendre chez Bureau et Beaucousin, traiteurs françois, logés à merveille sur le Grand Canal. Nous avions si fort l'air chevaliers d'industrie, du Toureil et moi, que ce fut avec assez de peine que nous fûmes reçus. Mais enfin, nous soupâmes avec nos hôtes; nous parlâmes assez bien et nous eûmes de bonnes chambres et tranquilles. Nous y demeurâmes quatre jours ayant esté reconnus par M. Lannois qui nous amena le sieur Frémond, resté à l'ambassade pour en faire les affaires, qui est en vérité un parleur impitoyable. Il y avoit un Opéra qui n'estoit pas des meilleurs et deux comédies où l'on alloit en masque comme si l'on eut esté en carnaval. Nous ne vîmes rien en ce voyage. Je ne parlerai des beautés de Venise que pendant mon séjour. Nous arrêtâmes une des jolies gondoles de la la ville pour sept francs par jour. Le dix, nos gondoliers nous amenèrent à Fusina où nous prîmes la poste de la

même façon que nous estions venus. Nous en fîmes trois pour venir à Padoue.

PADOVE. — Nous vînmes loger à « la Reine d' Angleterre, » chez Crépi, où Ton est assez bien. Nous y trouvâmes de Laistre avec le baron de Bonneval^ et M. Taner que nous avions déjà vu à Mantoue. Le petit Lonsky, polonois, gouverneur de Kasimov^, y estoit aussi avec M. Gaspardi, son gouverneur.

Nous mangeâmes avec eux. La ville de Padoue est grande, elle a l'air et le jeu très misérable : elle est mal bâtie sans aucune beauté pour les maisons et pavée extraordinairement mal. Il y a presque partout des portiques dans les rues.

L'église de Sainte-Justine'-^, couvent des Bénédictins, est une des plus belles que j'aie encore vues. Son architecture est simple, elle est pavée de marbre partout. Le grand-autel et une vingtaine d'autres autels sont presque tous ornés de statues et composés de marbre, ce qui fait tout ensemble une magnifique simplicité. Les chaises des moines sont belles et un tableau dans le chœur de Paul Véronèse mérite d'estre vu. Il y a une chapelle basse, sous le chœur, où l'on voit un pieu sur laquelle (sic) on a écrit qu'elle servoit autrefois ou qu'elle a servi pour décapiter plusieurs saints. Le portail de cette église n'est pas encore commencé*. L'on dit qu'elle a esté bâtie des seuls deniers du couvent qui possède une maison des plus belles. Nous y avons compté six grands

1. Claude- Alexandre, comte de Bonneval, d\\ne vieille famille du Limousin, 1675-1747, servit d'abord sa patrie sur mer et sur terre. Mais pendant la guerre de succession d'Espag-ne, en 1706, il passa dans les rangs de l'armée impériale, avec le grade de général-major. Il jouit à Vienne d'un grand crédit que son esprit d'indiscipline et d'intrigue lui fit perdre en 1724. Disgracié, il se retira à Venise où il rencontra Montesquieu en 1728 avec lequel il vécut intimement pendant quelques semaines.

2. Ville de la Russie d'Europe. 7.000 habitants. Commerce actif en pelleteries et étoftes d'Asie.

3. « La plus belle de Padoue sans difficulté ». Montesq. I p. 79.

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