‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 84 sur 197 · Les Bénédictins · texte numérisé non relu

Les Bénédictins

LE KORD 61

trouvai, dis-je, un père avec lequel je causai et je m'instruisis du fait de Tâne. J'appris qu'il y a environ trois cents ans, un des pères ou frères de ce couvent fut, dans les montagnes voisines de Vérone, se faire ermite, et que, partant du couvent, il avoit promis de donner quelques signes de sa mort. L'histoire dit que cet homme avoit vécu exemplairement. L'on fut quelque temps sans entendre parler de lui, ou, pour mieux dire, il n'en fut plus mention. Au bout de quelques années l'on vit arriver par un canal qui sort de l'Adige et qui passe au pied presque du mur de l'église, un âne de bois avec un Christ de même estoffe à cheval dessus. Le tout nageoit dans l'attitude naturelle et non comme un morceau de bois, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Il traversa une partie de la ville et enfin s'arresta devant la porte de l'église. On cria [au] miracle, on s'empara de cette relique que l'on regarda comme envoyée par l'ermite que l'on regarda comme mort. L'on fît une procession par toute la ville que l'on a toujours continuée (25). L'on expose tous les ans cette rare relique. Le peuple y a une grande dévotion et accourt en foule. Voilà le fait. On voit ce précieux animal dans une niche sur un autel. Il est recouvert par un tableau les jours ouvriers, et ce n'est qu'aux grandes festes qu'il voit le jour. Il est de bois vernissé. Le père qui me conta tout cela me dit, quand je lui parlai de ce que Ton m'avoit assuré que je verrois chez eux celui qui avoit porté N.-S., me répondit en soupirant, qu'il n'estoit pas assez heureux pour cela, mais que je verrois celui dont je parlois à Gênes. Ce que je viens d'écrire est bien différent de ce qu'en écrit Misson.

U amphithéâtre * de Vérone est un des plus beaux morceaux qui subsiste de l'antiquité. La ville a fait la dépense de le réparer pour le mettre dans Testât où il est. L'on y travaille tous les jours, soit pour entretenir ce qui subsiste, soit pour tirer les décombres qui en remplissent encore une partie. L'on

1. Célèbre Arena, construite sous Dioclétien, vers 290 apr. J.-C.

montre le lieu où l'on tenoit les bestes, l'on disting-ue tous les passages et degrés par où chacun, selon sa condition, montait à sa place sans s'incommoder et sans faire de foule. L'on croit voir encore sous une des grandes portes quelques restes de peintures. L'on fait tous les jours de nouvelles découvertes en enlevant les terres de ce beau monument qui comblent encore tout le terrain où se donnoit les combats et où se faisoient les jeux qui est encore élevé jusques au premier gradin. Il y en a 46, à la vérité tous refaits de nos jours, mais dans les justes proportions. L'on trouve tous les jours dans les terres que l'on enlève des morceaux de colonnes de marbre d'Afrique très fin et d'une belle couleur. Il ne reste qu'un peu de la seconde enceinte. L'on va travailler à la remettre en y ajoutant deux piliers afin d'en voir un côté dans la perfection, et de faire voir au naturel la disposition des degrés*. J'en ai emporté un plan qui est conforme à l'original. Celui qui nous a montré le tout nous a expliqué qu'au-dessus de tous les gradins il y avoit un rang de colonnes de marbre où se mettoient les dames et qui égalisoient la partie intérieure à l'extérieure qui est celle dont j'ai dit qu'il ne restoit qu'un pan. L'on voit au milieu un trou carré dans lequel on s'aperçoit, en jetant une pièce, qu'ily a de l'eau. L'antiquaire nous a dit que c'était là qu'on plaçoit un grand màt auquel, par plusieurs cordes, estoient attachées les toiles qui couvroient cet amphithéâtre pour garantir du soleil. L'on trouve des canaux dans les galeriesd'en bas, dans lesquels ilcouloit de l'eau. L'antiquaire nous a dit qu'elle servoit à élever la toile. Gela m'a paru difficile (45). Je croirois bien plutôt que c'estoit à dessein de remplir le bas de cet amphithéâtre d'eau pour donner au peuple de ces combats navaux dont il est parlé dans l'histoire-. Il y a tant de descriptions de ce beau lieu que je n'en rapporterai aucune

1. Depuis le tremblement de terre de 1814, il n'existe plus que quatre arcades du mur extérieur qui avait trois étages.

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