‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 91 sur 197 · V. Mme DE Caylus. Op. cit. Correspondance, 1" partie · texte numérisé non relu

V. Mme DE Caylus. Op. cit. Correspondance, 1" partie

La veille de Noël, par une permission du pape Alexandre III, l'on dit la messe à deux heures de nuit qui répondent

à six heures de France. Il y a trois églises à Venise ( ont ce privilège : celle de la Pletà, celle de Frari ou des Gordeliers, et celle de St-Marc. Je fus à cette dernière qui est la chapelle du doge qui y vient en cérémonie, suvi d'un certain nombre de nobles en habit de damas couleur de feu avec une espèce de manche sur l'épaule gauche de velours de même couleur à raies. Cet habit est terminé par des fourrures de couleur rouge et est assez apparent. Le doge estoit habillé de velours de même couleur tout uni^ bordé de galons d'or (29). Il est assis dans une cliaise distinguée mais qui est au rang de celles où sont ordinairement les prêtres. A sa droite sont les ambassadeurs des cours étrangères assis selon leur rang. Il n'y avoit ce jour laque le nonce du Pape : il estoit le seul envoyé qui fut alors auprès de la République. Les nobles sont assis dans des bancs larges, dans ce lieu, à droite et à gauche. La messe est célébrée par le premier chanoine de cette église, nommé le Prlmicerio. C'est toujours un noble qui occupe ce poste. C'estoit alors un jeune homme de 23 ans de la maison des Cornaro. Le doge portait aussi ce nom ^ Le poste de Primicerio est assez agréable parce que, ordinairement, le pape fait cardinaux ceux qui le remplissent. Outre cela, il officie crosse, mitré^ mais il n'a pas dans son église et dans son chapitre l'autorité d'évêque. La messe qui se célèbre n'a d'autre beauté, selon moi, que son heure extraordinaire, que l'illumination de l'église et qu'une musique à quatre chœurs qui, cette année, fut très belle. Les premiers acteurs des Opéras y chantent chacun un motet ^.

1. Cornaî'o, famille patricienne de Venise, a donné trois doges à la République : Marc Cornaro, 13G5; Jean Cornaro, 162a; Jean 11 Cornaro, 1709. Ce dernier fit la guerre aux Turcs et signa le traité de Passaro^vilz qui fixait les limites des Etats de Venise et de ceux des Turcs. Un person nage célèbre de cette famille, est Caterina Cornaro (1454-1510), reine de Chypre et de Jérusalem par son mariage avec Jacques de Lusignan III.

2. Sur la musique à Venise voir : A. -A, Pons « J.-J. Rousseau et le Théâtre » Jullien, Genève, 1909. ch. V. Burney « Musical Tour, or pré-

LE iNORD 75

Le doge mange quatre fois Tan avec quarante nobles ; savoir le jour de Saint-Marc, celui de l'Ascension où il épouse la mer, celui de Saint-Pierre et Paul, et le lendemain de Noël. On ne le voit point manger, mais toute la matinée tout le monde va voir les tables. On est déjà masqué car, dès le jour de Saint-Etienne, cette folie commence et le premier Opéra se représente. Javois toujours entendu parler de ces repas de la République, mais sept ou huit tables sur lesquelles Ton voit plusieurs sujets de la fable qui, bien que mal représentés en sacré', me paroissent estre peu de chose pour en faire autant de bruit. L'on entre dans une partie de l'appartement du doge : le premier étage n'a rien de merveilleux, il est sombre, mal disposé et très médiocrement meublé. Dans le second étage où l'on m'a dit que logeoit le doge il n'y a que [dix] salles qui sont assez belles, entr'autre une ornée de tableaux où l'on en voit deux de Paul Véronèse-.

Ce fut là que je vis passer le doge qui, suivi des nobles qui dévoient dîner avec lui, s'en alloit en station à S.-Stefano. Il y avoit trois grands bateaux dorés, faits en espèce de bucentaure, exprès pour le porter [lui] et sa suite. Sa première robe m'a paru de couleur de café avec un manteau fort ample également de tous côtés, de brocard d'or, et sur les épaules une espèce d'émaus d'hermine tachetée de noir. Je vis aisément cette espèce de bonnet, le corno, qui lui touche en pointe plus bas que les oreilles et qu'il porte entre sa perruque et son bonnet de même couleur que le reste de l'ajustement, et bordé d'un galon d'or. Un noble porte derrière lui une grande épée dans son fourreau orné d'argent jusques au bout. J'en saurai Tusage. On la porte toute droite.

sent state of music in France and Italy. » London, 1772, Vernon Lee « 11 Settecenlo in Italia. » Milan, 1882.

1. « La table est extrêmement garnie de hors-d'œvivre et de machines faites d'amidon; on les appelle ici des Triomphes. » Pollnitz, t. II, p. 94.

2. « La gloire de Venise » et les tableautins illustrant l'histoire de la République dans la « Sala del maggior Gonsiglio. «

Dans une petite chapelle particulière du palais, assez vilaine, il y a quelques très beaux tableaux, entr'autre un <lu Titien*.

L'Eglise de St-Marc est assez grande, large pour sa longueur et fort sombre. Elle est bâtie à la grecque. L'on a peine à lire en plein jour au maître-autel d'autant mieux qu'il est fort bas, de marbre, soutenu de quatre colonnes de même espèce sur lesquelles toute Fliistoire de la Bible est représentée, mais mal. Il y a dans cette église beaucoup de statues de marbre mais mauvaises et gothiques. Ce n'est point en tout cela que consiste la magnificence de ce lieu qui est revêtu, jusques à la hauteur du premier cordon, de marbre jusques dans les coins les plus cachés. Toutes les voûtes sont absolument ornées et remplies de mosaïque qui est très bien «conservée. Les Pères de l'Eglise et beaucoup de nos saints y sont représentés. Comme cet ouvrage est de verre et de pièces rapportées, il conservera éternellement son éclat et sa beauté. C'est dommage que le dessin soit si mauvais! Le pavé est de pièces rapportées aussi, mais de jaspe, de porphyre ou de marbres fins, mais il manque en plusieurs endroits. 11 est encore étonnant qu'il en subsiste un morceau puisqu'il y a plus de neuf cents ans que cette église est bâtie^. L'on montre dans le même pavé une grande pièce •de marbre blanc que l'on appelle la mer parce qu'effectivement il y a naturellement une espèce d'onde représentée dessus. Cela se voit vis-à-vis le chœur. Sous la grande porte l'on montre aussi un morceau de porphyre qui est dans le pavé, mis, à ce que l'on dit, en mémoire de ce que le pape Alexandre III mit, en cet endroit, le pied sur la gorge de Frédéric Barberousse.

Auprès des fonts baptismaux il y a une chapelle dédiée à la Madonna délia Scarpa. [La chapelle aj un autel, la Vierge, un saint Jean, un saint Pierre, des colonnes de bronze

i. « Traité de Bologne (1529) >> entre Clément VII et Charles V. 2. L'Eglise fut commencée en 830 pour y conserver les reliques de saint Marc, patron de Venise, apportées d'Alexandrie en 829.

et un tombeau du cardinal Zenone. Elle a une extraordinaire relique. C'est un morceau de marbre, qui paroit avoir esté blanc, dans lequel l'on voit quatre petits trous, assez grands pour passer une plume et dislans Tun de Tautre d'un travers de doigt. Une inscription assez mauvaise apprend que c'est par ces trous que Moïse abreuva les Juifs dans le désert. C'est un double miracle que celui d'avoir pu par quatre aussi petits trous, fournir de l'eau pour tout un peuple (30). Ah! si vous me voulez tromper, trompez-moi mieux que vous ne faites. \Jn ange, une petite crèche, sont, dit-on, fabriqués de cette même relique ainsi que la Madone qui a donné le nom à la chapelle, contre laquelle on voit les trous si bien inventés.

Le portail de St-Marc est assez plat et est orné de colonnes de marbre [blanc] ou autres espèces de différentes couleurs avec tous des chapiteaux différens, non par l'irrégularité, mais par l'ignorance du temps où l'on a bâti cette église. La mosaïque est employée jusque dans le dehors, orné de plusieurs statues et d'ornemens en relief, du même goût que le reste. Le tout ensemble, cependant, fait un portail singulier et beau surtout avec la magniGque antiquité dont il est orné, c'est-à-dire par quatre chevaux de bronze, de grandeur naturelle, apportés de Constantinople lorsque l'an 1192 les Vénitiens s'en rendirent maîtres. Ils y avoient esté portés, à ce que l'on dit, par Constantin le Grand et avoient esté faits pour un arc de triomphe élevé à l'honneur de Néron ^ Ils sont beaux; il ne leur manque rien et sont comme s'ils sortaient de la fonte. Je ne sais s'ils n'ont point esté redorés depuis le temps, mais ils le sont encore presque partout : quoy qu'il en soit, c'est un beau monument. Ils sont si bien fondus qu^ils ont chacun deux pieds en l'air.

Contre l'angle gauche de cette église, il y a un morceau de colonne de porphyre qu'on nomme pietra del bandoy

1. C'est le seul quadrige antique qui nous soit conservé. Le doge Dandolo le transporta à Venise en 1204, Bonaparte à Paris en 1797, d'où l'empereur d'Autriche le ramena en 1815.

78 VOYAGI-: d'italie

où se font les proscriptions ^ Yis-à-vis la porte de la chapelle de la Madonna délia Scarpa, l'on voit deux piliers de marbre, absolument hors d'œuvre, que le peuple dit estre le gibet des doges. Il y en a plusieurs de décollés, de pendus ou assommés aux environs de cet endroit. Ces deux colonnes sont de marbre blanc. Je ne sais d'où elles ont été apportées-, mais en quelque lieu où elles aient esté faites, on travaillait mal. Elles sont carrées, unies jusqu'aux environs de la moitié. Sur une des faces il y a une croix en relief que je crois, cependant, faite après coup. Le reste est sans dessin ni symétrie, orné de fleurs ou d'assez vilaines choses jusques à ce qui se dit le chapiteau, qui tient à la colonne et qui n'a ni air ni façon.

Le Palais du Doge tient à St Marc. La cour en est carrée du côté de l'église. Il n'y a point de bâtiment du côté de la place et de la mer. L'édifice est à la grecque et à la gothique. Le premier étage et le rez-de-chaussée sont en portique et en galerie, le reste s'élève tout d'un coup et n'est plus qu'un mur de briques de diverses couleurs terminé par une espèce de créneaux. L'autre côté qui est au fond de la cour est orné de bas- reliefs ou ornemens d'une architecture moderne, et peut passer pour beau. L'on fait par en dedans de la cour, le tour du Palais au rez-dechaussée et au premier étage. Tout le monde y entre. C'est là que les matelots et les polissons se donnent rendez-vous pour tenir leurs assises. L'on y fait toutes les ordures imaginables, et le peuple n'a pas plus de respect pour la maison, que les nobles pour le maître. Dans le Palais il y a différens endroits pour les affaires de justice. L'on y voit plusieurs mufïles dans lesquels on peut hardiment jeter des papiers qui instruisent ou des affaires d'Estat ou de l'Inquisition : Lon garde le secret et cet usage n'est point mau-

\. C'est du haut de ce liloc de porpliyre que la Uép. faisait proclamer ses édits,

2. Elles proviennent de Tég^lise St-Sabas, de St-Jean-d'Acre, détruite par ]es Vénitiens; elles ont été apportées à Venise en 1256.

vais. Il V a de pareilles (( denunzie » secrètes dans toutes les villes de la domination de Venise. Je ne trouve point mal non plus que les ofRciers prévaricateurs de la justice ou criminels d'Estat, soient in aeternum notés d'infamie par des inscriptions qui apprennent leur nom, leur crime et leur punition.

Le grand degré par lequel l'on monte au Palais est de marbre : deux figures plus grandes que nature le terminent^ elles ne sont point laides. De la place à ce degré, Ton est conduit par un bâtiment sous les portiques duquel on passe. Ce bâtiment est moderne et joint celui à la grecque du côté de l'église. Il est orné de statues du côté du degré. Il y en a deui d'Adam et d'Eve^ du Sansovin -, qui m'ont paru belles. Du côté qui fait face à la cour sont plusieurs statues parmi lesquelles il y en a cinq que j'ai remarquées antiques; elles ont esté même mal raccommodées dans les choses où elles avoient esté gâtées. Je n'ai pu lire une inscription qui est sur le bâtiment particulier. Il y a dans la cour deux puits ou citernes, dont les bords relevés sont de bronze dune pièce, chargés d'ornemens.

De Téglise de St-Marc pour aller à la mer, il y a deux cent cinquante pas. Le Palais du Doge est d'un côté, de l'autre la fin des Procuraties, desquelles jusques au palais il y a 80 pas.

Cet espace est nommé le Broglio^ lieu destiné pour la promenade des nobles, tantôt d'un côté tantôt de l'autre, selon le chaud ou le froid. Tout ce qui n'est pas noble vénitien, soit de la ville ou étranger, ne peut s'arrêter du côté où ils se tiennent.

C'est le Broglio^ que l'on voit pris partout pour le point de vue de Venise où sont les deux colonnes de granit, apportées, dit-on, d'Egypte. Elles sont d'inégale grosseur ;

1. Statues colossales de Mars et de Neptune, qui donnent le nom d'Escalier des Géants à ce superbe perron.

2. Ces statues ne sont pas de Sansovino; Antonio Rizzo les fit en 1464.

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