RUE GARANCIÈRE
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/voyageditalie18200poto
INTRODUCTION
// bel paese Ch' Appennin parte, e'I inar circoiida el'AIpe.
Petrarca.
Une des fidèles correspondantes de Mme Potocka-Wonsowicz, la comtesse Sophie Wodzicka, fit, de 1846 à 1848, un séjour en Italie ; l'auteur de ce livre lui écrivit, à cette époque, de nombreuses lettres (i) qui résument à merveille l'esprit dans lequel fut rédigé le l'oyage que nous publions. « Vous avez, disait la comtesse Potocka, les deux choses essentielles à quiconque parcourt ce beau pays : instruction
(i) Ce sont les lettres dont il est question à la page 5 (note) ; les originaux m'ont été communiqués par la comtesse Stadnicka, qui les tient de la fille de la comtesse Wodzicka, la comtesse Céline Potocka.
VI INTRODUCTION
et imagination; sans ces deux richesses, il est inutile de voir l'Italie, où l'on doit vivre dans le passé. »
La comtesse Anna sait voir l'Italie, en effet; elle est assez instruite pour que tout l'intéresse et assez vive pour donner à ses impressions le tour piquant, spirituel ou imprévu qui fait le charme d'un « itinéraire ».
On retrouvera ici le dri'o des Mémoires. L'ouvrage est de moindre envergure, il reste cependant bien caractéristique du talent de la comtesse. C'est l'artiste qui domine , cette fois, naturellement. Sa critique de Michel- Ange se trouve d'accord avec celle de Burckhardt, et l'opinion qu'elle avait de Canova n'est pas du tout celle de son temps. Elle ne dit rien de Botticelli qui ne fut pas découvert, avant 1S57, par Daniel Stern, je crois, mais elle a un « chien de tendre » pour Jean Bellin et pour le peintre de Pérouse, ce qui n'était pas commun en 1826, Si elle admire les tra-
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giques tableaux du Guerchin ou les pastorales musquées de l'Albane, on peut le lui pardonner. Souvent elle a devancé son époque et corrigé le mauvais goût de ses contemporains. Enfin elle paraît avoir compris les mystères de l'art antique et la beauté des ruines; elle en parle de façon exquise, son couplet sur les aqueducs est un morceau achevé, un ravissant qiiadrino, elle nous les montre « indestructibles comme tous les ouvrages des anciens... Ceux mêmes de ces aqueducs, dit-elle, qu'on a négligés semblent fiers de leur beauté devenue inutile, et le lierre qui les couronne, tantôt en épais taillis, tantôt en légères guirlandes, ajoute encore à l'effet qu'ils produisent dans cet incomparable paysage ». Elle déplore toutefois les actes de vandalisme qui ont dénaturé tant de belles choses. « Les modernes, écrit-elle à la comtesse Wodzicka, ont mis tant d'acharnement à détruire les vestiges de la grandeur romaine, qu'on la cherche sou-
vrii INTRODUCTION.
vent en vain. \'ous verrez combien le Capitule répondra peu à vos espérances, comme la Roche Tarpéienne est ridicule , comme les ruines du palais des Césars sont petites... Il est certain que le Colisée et les arcs de triomphe vous remontent un peu, mais il faudrait fermer les yeux en y allant. » Elle termine sa lettre par une sorte d'aveu qui dut effaroucher celle qu' une vingtaine d'années plus tard elle se plaira à nommer sa « petite sainte » . La comtesse Sophie Wodzicka, malgré l'ascendant qu'avait sur elle Mme Potocka, ne fut pas étrangère, non point à un retour à des sentiments religieux que son amie avait toujours eus, mais à une observance plus stricte et plus franchement orthodoxe des devoirs chrétiens , et c'est pourquoi elle devint la petite sainte. « La belle Rome maintenant, s'écriait la comtesse Potocka, c'est la Rome catholique! C'est le luxe de la Divinité!... Mais pour une pauvre pécheresse qui a long-
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temps vécu dans la société de ces scélérats de païens, qui rêve d'Auguste et de Mécène, qui n'est pas sans avoir un petit faible pour Julie et pour Livie, il y a mille désenchantements ! »
Mme Potocka rencontre sur sa route de quoi satisfaire toutes ses curiosités, car elle est avide de tout voir et de tout comprendre. Les arts ne l'ont pas accaparée, les autres plaisirs du voyage ne la laissent pas indifférente. Elle notera le grandiose d'une cérémonie pontificale avec autant d'émotion qu'elle mettra de malice à nous rendre compte d'une prise d'habits; elle fixera un trait de mœurs italiennes, elle esquissera des silhouettes amusantes d'insulaires, mais surtout elle retrouvera l'occasion de peindre quelques portraits historiques. Les Bonaparte en exil tiennent une assez jolie place dans cette nouvelle galerie. La mère de Napoléon, la reine Caroline, la reine de Westphalie, Joseph, Hortense, dé-
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filent devant nous. L'une ne donne jamais à dîner et ne montre jamais ses diamants; l'autre n'a plus de trône, mais il lui reste un ami fidèle; celle-ci est la plus aimable des femmes, quoique Allemande ; celui-là aime à faire le roi, et sa belle-sœur choque par les plaisirs trop bruyants auxquels elle se livre. La com.tesse décoche partout ces petits traits malicieux, bien qu'elle rende justice aux qualités que peuvent avoir ses modèles ; elle a souvent la touche plaisante et ironique, elle n'est jamais solennelle ni ennuyeuse.
Parfois même, elle va jusqu'à la caricature; la margrave d'Anspach, qui, jeune encore, a trouvé grâce devant la baronne d'Oberkirch et devant Mme Vigée-Lebrun , n'est pour Mme Potocka qu'une « vieille héroïne, une princesse de théâtre » ; le marquis Pepoli est « tout petit, tout court, tout rond, tout blond » , il sue beaucoup, parle peu, ne sait que l'italien et se contente de faire des signes d'appro-
INTRODUCTION. XI
bation à tout ce que dit sa femme; le banquier Torlonia, duc de Bracciano, grand d'Espagne, marquis de Roma-Vecchia, etc., jouit de ses immenses richesses, acquises d'une manière plus qu'équivoque; son épouse est bourgeoise le matin, et le soir grande dame jusqu'au bout des ongles; le duc de Laval-Montmorency erre dans son salon une lorgnette à la main, il salue avec surprise les personnes qu'il a luimême invitées la veille ; le cardinal Fesch est plutôt un marchand habile qu'un amateur délicat .
Tous ces intermèdes, sérieux ou comiques, ne sont pas le moindre attrait de ce volume, ils s'entremêlent agréablement aux dissertations artistiques de la spirituelle comtesse. Aussi, même après les Mémoires, ce voyage sera-t-il lu avec plaisir, et peut-être se plaindra-t-on qu'il n'ait pas quelques pages de plus.
Casimir Strvienski.
Je me fais un devoir de nommer et de remercier 'es personnes qui m'ont permis d'entreprendre cette nouvelle publication. Mme Alexandrine Dembowska a bien voulu me confier une copie du manuscrit de ce Voyage. La comtesse Nathalie Potocka, petitefille de l'auteur, m'a très obligeamment communiqué les lettres que je publie en appendices, et la comtesse Alfred Potocka, née princesse Sangusicko, a eu la bonté de m'envoyer plusieurs reproductions des dessins de sa grand'mère ; ces dessins n'ont pu trouver place dans ce volume de format modeste, mais ils m'ont aidé à parler avec plus de conviction du talent artistique de l'auteur.
Pour les notes, j'ai eu recours à la complaisance de Richard Copley Christie , Esquire, du baron A. Lumbroso et de M. le professeur Charles Dejob.
En 1S26, la comtesse Anna Potocka est mariée en secondes noces au comte Stanislas Dunin-Wonsowicz, mais nous lui avons conservé le nom sous lequel elle est désormais connue du public.