‹ Voyage d'un amateur en AngleterreChapitre 2 sur 28 · II • PREFACE · texte numérisé non relu

II • PREFACE

tudes régulières, stimulait Tattention. C'est, au reste, une tendance invincible de l'esprit humain de mêler toujours un rêve à notre existence positive. Les réalités impérieuses de la vie, qui dominent notre corps, ne dominent pas notre intelligence, quoiqu'elles la préoccupent. Un songe perpétuel flotte autour de notre imagination, promène ses brillantes chimères sur le fond monotone de nos besoins et de nos travaux. Quand ce songe ne tourne point notre activité morale vers l'avenir, il la tourne vers le passé. Mais^ de l'un comme de l'autre, il cache les éléments défectueux, irretranche les vices, les erreurs, les folies et les crimes. C'est toujours un âge d'or que Ton regrette ou que l'on espère, et, dans les deux cas, la main brutale de l'expérience nous arrache seule nos illusions «

La première moitié de notre siècle avait placé en arrière le but de ses vœux, la patrie de ses désirs. L'homme semblait chassé d'un paradis terrestre^ qui déployait au loin, comme une tentation, ses nappes de verdure et ses mystérieuses vallées. On eût dit que le moyen-âge avait été exempt de fautes et préservé du malheur. L'opinion ressemblait au Génie du Christianisme y où l'auteur passe complètement sous silence les intrigues de la cour romaine, la dépravation des cardinaux, le massacre des Albigeois et des Yaudois, le jésuitisme, l'Inquisition, la Ligue de France et la Ligue d'Allemagne^ Philippe II, le duc d'Albe, les cruautés de la maison d'Autriche. Ce passé terrible, où le sang et les pleurs ont coulé par torrents, séduisait les intelligences prévenues, comme une

* PAÉFAGE. m

époque de charité, de calme et de grandeur. Bien des personnes ont sérieusement gémi de n'avoir pas vécu au treizième siècle, et le son des cloches, qui leur rappelait une période estimée parfaite, les plongpait dans de tristes rêveries.

Mais il ne faut pas croire que cette manière de penser fût une complète déception. Une doctrine puissante, qui domine l'humanité pendant des siècles, produit toujours, quel que soit d'ailleurs son caractère, un ensemble d'idées poétiques, un monde de héros, de personnages fictifs, d'événements imaginaires, de formes splendides ou attrayantes, de sentiments supérieurs aux mobiles et aux affections ordinaires. C'est une source magique, d'où s'élève comme un flot continuel de vapeurs, qui prennent les aspects les plus séduisants ; c'est, pour employer une image toute contraire, la montagne, aux cimes nuageuses, d'où les rêves descendent, comme une troupe de fées gracieuses et légères. Le paganisme, quoique essentiellement fabuleux, a engendré un art et une littérature que nous admirons encore : la doctrine a péri, le charme a survécu ; le parfum de la rose morte ne s'est pas évanoui. Le christianisme a de même enfanté une architecture, une statuaire, une poésie, une peinture, toute une création idéale^ qui possède un attrait particulier, une valeur indépendante^ et n'est point sujette aux mêmes vicissitudes que le dogme. Si éloigné qu'on puisse être de la dévotion, une cathédrale n'en demeure pas moins un magnifique monument, bien supérieur à toutes les constructions antiques. Ce][serait folie de nier la beauté de

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