‹ Voyage d'un amateur en AngleterreChapitre 28 sur 28 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Ij*aroliltocture clawAlqne êi lA^ndrem, et les arelmtve*

iiiiBiiIclpales«

J*ai tant parlé des monuments gothiques de Londres et des environs; j'ai décrit les formes, raconté les vicissitudes de Fart ogival dans les îles britanniques avec tant d*amour et de soin, qu'on pourrait croire la grande ville uniquement peuplée d'édifices construits au moyen âge. Ce serait une grave erreur. Les bâtiments pseudo-helléniques abondent sur les rives de la Tamise. L'incendie de Londres et lea goûts des derniers Stuarts devaient amener cette eonsé* quence* Leur action fut secondée, amplifiée, par des architectes de mérite, qui, pendant près de deux siècles, détournèrent les imaginations du style en vogue chez nos aianx. Le premier, Tinitiateur^ le chef de la troupe acadé-* mifjue^ s'appelait Inigo Jones.

Il était le ûb d*uu drapier, que son parrain avait baptisé Ignace et qui traduisit ee nom en espagnol avant de le donner à son héritier, sans doute pour plaire à quelque marchand de la Péninsule. L'architecte futur vint au monde en 1572, près de réglise Saint-Bar thélemy> affirment les uns, près de la cathédrale Saint*Paul, soutiennent les autres. On n'a de rcuseignemenls positifs, à vrai dire, ni sur sa

l'architecture classique a LONDRES. 371

femîUe, ni sur son éducation, ni sur ses débuts. Il paraît qu'il donna de bonne heure des signes de talent pour le paysage, et on lui attribue, sans preuves certaines, une image champêtre, qui orne le palais du duc de Devonshire, à Ghiswick. Un fait hors de doute, c'est qu'il passa en Italie plusieurs années, que Venise surtout le retint au bord de ses poétiques lagunes. Il s'y occupait de constructions, puisqu'il se fît une renommée d'architecte, sans qu'on puisse néanmoins désigner un seul monument élevé par lui à cette époque.

Christian IV, roi de Danemark, l'appela, dit-on, sous le ciel brumeux du nord, et lui confia la surintendance de ses bâtiments. Mais il ne semble pas avoir aimé les terres basses, les sombres forêts, les durs hivers de la presqu'île septentrionale. En 1605, il était de retour dans son pays, et dirigeait les fêtes que l'on préparait à Oxford pour la réception de Jacques !•'. Ces travaux décoratifs lui plaisaient sans doute, et il y montrait, selon toute apparence, des facultés exceptionnelles, car ils formèrent bientôt sa principale occupation. Il mettait en scène, il organisait les pièces de société qu'on jouait à la cour et qu'on appelait des masques. Ghapman, Daniel, Devonport et Ben Jonson en écrivaient les paroles. Longtemps Inigo vécut dans les meilleurs termes avec ses collaborateurs; mais une querelle survint entre lui et Ben Jonson, durant l'année 1614, querelle qui alla s'envenimant. Le poëte maniait une arme dont l'architecte ne pouvait faire usage : c'est peu de ehose assurément que des mots et des rimes; seulement ces flèches légères, dont la piqûre paraît insignifiante, laissent dans la plaie un venin corrosif. L'écrivain dépité harcela son ennemi de perpétuels sarcasmes. L'ordonnateur des fêtes de la cour dut regretter souvent d'avoir engagé cette guerre, où toute représaille de sa part était impossible. Cependant Inigo Jones ne s'occupait. pas seulement de

372 l'architecture classique a lonbres,

bals, de mascarades et de représentations dramatiques. On l'employait à construire des monuments, où il appliquait son premier style. Sa manière était alors une transaction entre Tarchitecture gothique et l'architecture italienne. Il modifiait le système en vogue sous les Tudors, moins dans ses formes principales que dans les ornements; ses décorations prouvaient d'ailleurs que l'art de Venise l'avait surtout passionné. Un second voyage au delà des Alpes termina sa conversion, accrut son enthousiasme pour le style néo-grec. Il rompit totalement avec l'architecture gothique, ne parla désormais que de frontons, d'acanthes, de volutes, de colonnes doriques, ioniques, corinthiennes. Quand il passait devant une église ogivale, Inigo détournait les yeux avec mépris.

En 1619, comme le vieux palais de Whitehall menaçait ruine, Jacques 1" le chargea d'en construire un nouveau. Il fit un plan gigantesque, dont nous avons tous les dessins ^ . Le monument aurait formé un grand quadrilatère oblong, deux de ses côtés devant avoir 874 pieds de large, les deux autres 1200. Une de ses faces eût dominé la Tamise. Sur les projets qui nous restent, les colonnes, les chapiteaux et les pilastres du rez-de-chaussée, portant des arcades et des voûtes, appartiennent à l'ordre dorique ; dans le second étage règne l'ordre corinthien. Au centre des quatre faces montent vers le ciel d'énormes pavillons, couronnés de dômes et de statues, qui correspondent à des tours carrées de même hauteur, occupant les angles. Les tours forment saillie sur le corps du bâtiment, les pavillons se projettent plus loin encore. Les intervalles sont ornés de péristyles, où huit colonnes soutiennent un fronton. Partout se creusent des niches, qui renferment des statues. Les arcades ouvertes, les galeries fermées, les corniches, les

^ Lord Burlington les avait fait graver : ils ont été publiés par Kent

balustrades, une multitude de fenêtres ajoutent à l'opulence de Tédifice. Les angles multipliés, saillants ou rentrants, varient les effets de lumière, comme dans l'architecture gothique. Les deux façades principales regardent Tabbaye de Westminster et Gharing-Gross.

Sept cours divisent l'espace enclos par ces bâtiments, six petites et une plus grande, qui n'aurait pas eu moins de 740 pieds sur 378. La cour centrale de Tarrière-zone est circulaire; deux files d'arcades superposées l'environnent, des cariatides en soutiennent la corniche, de nombreuses statues en couronnent le sommet. Dans toutes les parties du monument, les fenêtres, surmontées de frontons triangulaires, sont ornées de balustres.

Derrière le palais se dresse une haute église, qui commande une place environnée d'habitations uniformes, composant un square régulier. Enfin, de somptueuses villas, groupées autour du château et destinées à la noblesse, auraient prolongé dans la campagne le luxe de la demeure princière .

L'intérieur du monument devait répondre au faste de l'extérieur. On y aurait ménagé une telle série d'appartements, de salles pour les réceptions diplomatiques, les banquets, les bals et les fêtes solennelles, tant de chambres à coucher, d'oratoires, de galeries destinées à la peinture, à la sculpture, aux armes de luxe, que jamais souverain n'aurait promené son orgueil dans une si vaste et si riche habitation .

Pour exécuter ce plan somptueux, il ne manquait au jroi que de l'argent. Il était arrivé d'Ecosse très-pauvre, et ses nouveaux sujets, par prudence et par jalousie, le maintenaient dans la pauvreté. Il résolut pourtant de ne pas laisser dans les nuages son beau palais et d'en construire au moins une partie. En 1619, il posa la première pierre du bâtiment qui existe encore, l'Hôtel des Banquets [Banqneting Bouse).

374 l'architecture classique a londrfs,

Il fallut deux ans pour le terminer. Les Anglais en admirent beaucoup les élégantes proportions; les oonnaisseurs y admirent surtout les neuf tableaux et le plafond de Rubens, figurant Tapothéose de Jacques 1*\ I^e héros de ce poème allégorique ne le commanda pas lui-même, comme on pense bien : il est dû à Taffection un peu naïve de son héritier, qui, en 1630, chargea l'illustre Flamand de le peindre* L'ardente verve du grand homme anime l'exécution; la froideur des emblèmes glace partout la composition ^.

Le roi et l'architecte espéraient pousser plus loin l'entreprise; mais Jacques mourut en 1625, et son fils, entraîné dans un perpétuel orage, eut d'autres desseins, mêlés à de graves soucis. Inigo conserva sa position sous le nouveau règne.

Il avait une de ces étranges figures, comme en rêvaient l'ancienne école fiamande et sa vassale, l'école allemande. Son portrait par Van Dyck, gravé par Edwards, étonne de sa vivante originalité; un pourpoint noir et une collerette blanche font ressortir sa tête vigoureuse et expressive. Un beau front, un nez aquilin d'une forme énergique, une bouche d'un caractère honnête, une barbe blanche qui se termine en pointe, frappent et séduisent le spectateur; une profusion de cheveux gris, naturellement bouclés, environnent cette mâle et noble figure. L'œil étincelle de verve et de résolution. Une espèce de calottemoUe couvre légèrement le haut de la tête, contenant avec peine l'abondante chevelure.

Le caractère d'Inigo Jones était en harmonie avec son extérieur. La nature l'avait doué de sentiments généreux. Il en donna une preuve manifeste peu de temps après que le roi Teût nommé surintendant de ses travaux, en 1616.

L'administration des bâtiments avait contracté de grandes

* Pour de plus amples détails, voyez mon Histoire àe la Peinture flamandeiX, VU, p. ?02et ss. (seconde édition).

dettes, qui montaient à plusieurs mille livres sterling. Le trésor étant vide et les ouvriers impatients de toucher leurs salaires, le Conseil Privé manda Inigo Jones, pour chercher avec lui des expédients. Il offrit aussitôt d'abandonner ses honoraires jusqu'au moment où les créanciers seraient satisfaits, et plusieurs de ses collègues ayant imité son exemple, l'affaire se trouva terminée du premier coup. Il recevait comme honoraires 8 shillings et 4 pence, ou 10 francs 50 centimes par jour, plus une indemnité annuelle de 46 livres sterling» ou 1150 francs, pour son loyer. Son désintéressement prouve sans doute qu'il avait d'autres moyens d'existence; mais il ne fut jamais riche, et ses goûts fastueux ne lui permettaient pas d'économiser. Ami intime de Yan Dyck, il aimait le luxe avec la même passion que le peintre flamand : il portait d'habitude un pourpoint de velours et un chapeau brodé. Sa façon de vivre et ses manières de grand seigneur correspondaient à la richesse de ses vêtements. Il était fier de sa position à la cour^ des égards que lui témoignaient le roi et la noblesse.

Le principal 1i*avail qu'il exécuta pour Charles I*' fut la restauration de l'église Saint -Paul, vieille cathédrale gothique, dont le portail menaçait ruine; Jones eut la sin* gulière idée de remplacer la façade ogivale par une façade italienne, qu'il croyait grecque. Elle s'est écroulée dans l'incendie de Londres; mais Kent en a fait graver le plan et les dessins. Elle avait 160 pieds de large sur 162 de haut, proportions que n'atteignirent jamais les édifices anciens. Une tour formait saillie à chaque angle. Un clocher orné de frontons pyramidait au centre et portait une croix ; il mai^ quait le haut de la nef. L'ordre corinthien régnait partout; quatorze colonnes, hautes de 45 pieds, supportaient une galerie. Sur les acrotères des balustrades se dreflh saient des statues : celles du roi et de Jacques I* occupaient naturellement la place d'honneur. L'architecte regardait

376 l'architecture classique a londres,

cette construction postiche comme son meilleur ouvrage; il y attachait beaucoup plus d'importance qu'au plan de Whitehall, et le souverain lui-même en avait une si haute opinion qu'il allait fréquemment examiner les travaux. L'artiste en pressait l'exécution avec toute l'ardeur de la jeunesse, quoique les givres de l'automne eussent déjà blanchi 8on épaisse chevelure.

Hais ses beaux jours étaient parvenus à leur terme. L'orage qui allait briser la monarchie, devait emporter sa fortune, ses dernières joies et ses dernières espérances. Une chicane du Long Parlement inaugura pour lui l'époque des douleurs. Inigo Jones avait démoli, près de la cathédrale, une petite église dédiée à S. Grégoire, dont les constructions insignifiantes masquaient la basilique métropolitaine, et en outre abattu les masures serrées autour de l'édifice comme des excroissances difformes, qui lui retiraient le jour et cachaient une partie des murailles. Les individus délogés lui gardaient une profonde rancune. Ils adressèrent une plainte au Long Parlement, aussitôt qu'il fut réuni , en 1640. On accusait l'artiste d'impiété, pouravoir démoli une église, on lui reprochait d'avoir mis dans la rue d'honorables citoyens et troublé leur commerce. Il dut comparaître devant la fanatique assemblée. Aux imputations imaginaires, il répondit par des arguments victorieux ; aux plaintes des citadins expulsés, il opposa les prescriptions, les ordres formels du roi. Mais le nom du souverain, depuis les troubles récents, avait perdu son action magique. Les rudes ennemis du prince maltraitèrent son architecte, qui perdit patience, éleva la voix et répondit aux observations malveillantes par le dédain. Ses antagonistes eurent l'adresse de piquer son amour-propre, de lui faire déclarer, daas une flére protestation, qu'il acceptait la responsabilité dft sa conduite. On le prit au mot, et il fut contraint de payer des dommages-intérêts énormes. On lui infligea en

outre, comme suspect, une amende de 545 livres sierling, ou 13,625 francs.

C'étaient des coups terribles, qui diminuaient ses ressources, au moment où elles lui devenaient indispensables; ses fonctions et ses honoraires à la cour avaient été supprimés, cela va sans dire, et la vieillesse étendait sur lui sa main léthargique: Inigo avait 70 ans. La libéralité, l'amour du faste, qu'il tenait de la nature, ne lui ayant pas permis de thésauriser, il possédait peu d'argent comptant, et les puritains venaient de lui en enlever la plus grande partie. La faible somme qui lui restait, le vieil artiste craignit encore de la perdre, au milieu des fureurs et des licences de la guerre civile, et un jour il l'enfouit dans un endroit écarté. Mais bientôt le Parlement publia un édit pour encourager les serviteurs à trahir ces dépôts secrets. Des maçons avaient aidé Inigo Jones : il trembla d'être dénoncé par eux. Allant donc chercher son pécule, il l'enterra de ses propres mains dans un sol vague, appelé le marais de Lambeth.

Là ne devaient point se borner ses infortunes. Celle de ses oeuvres qu'il estimait le plus, la façade de l'église Saint- Paul, demeura inachevée : le Parlement arrêta les travaux bien avant qu'on y eût mis la dernière main. On la traita d'ailleurs comme si on voulait l'anéantir. La tradition rapporte que l'artiste chagrin errait quelquefois autour de Whitehall et de Saint-Paul, examinant avec tristesse ces monuments demeurés imparfaits. D'une croisée de Whitehall, son second protecteur avait passé sur l'échafaud ; et maintenant il pouvait voir de ses propres yeux dégrader le portail qu'il regardait comme son principal titre d'honneur. Après la mort du roi, on avait établi des boutiques et même construit des greniers entre les colonaes et dans les galeries; les escaliers de bois dressés pour les lo*cataires défiguraient tout le monument. Les statues.

378 L'ARCaaiTECTUHE CLAfiSIQUE A LONDRES,

précipitées du haut des balustrades, avaient été mises en pièces. Ce spectacle désolant serrait le cœur de Tartiste. Et il ne savait pas que le grand incendie allait bientôt anéantir du même coup l'église et le portail, ne laisser aucune trace de son œuvre préférée.

« Non-seulement Inigo Jones avait été le favori du prince décapité, dit Walpole, mais il tenait pour la religion catholique, » Tout le choquait donc, tout l'attristait dans le nouvel ordre de choses. La vieillesse, la douleur et la pauvfeté lui formaient un sinistre cortège. Le chagrin pourtant n'abrégea pas sa vie, car il avait quatre-vingts ans lorsqu'il mourut, au mois de juin 1653, à Somerset- House. On fit ses obsèques dans l'élise Saint-Benoit, sur le quai Saint-Paul, et on lui éleva un tombeau dans une des nefs; la sépulture et la monument furent dévorés par le grand incendie de Londres. Inigo n'avait pas eu la consolation de voir rétablir le trône dont il déplorait la chute.

Son style d'architecture a bien plus de rapport avec le goût pittoresque, théâtral même, de Palladio, qu'avec Textrême simplicité des Grecs. Son plan de Whitehall obtint un succès immense, exerça en Angleterre une action décisive. On Tétudia, on l'imita comme un type. Le goût, la passion se détournèrent de l'art ogival, l'enthousiasme public roula ses flots dans le lit de la Renaissance. Inigo Jones fut admiré, prôné, encensé comme un génie, comme un rédempteur de l'art monumental, et assiégé de commandes : on cite parmi ses meilleurs ouvrages l'église de Govent- Garden, bâtie en 1631 ; le château de Coleshill, dans le comté de Berks ; celui de Cobham, dans le comté de Kent, et celui d'Ashby, que la guerre civile le força d'interrompre : il en construisit seulement une face. Dans le Collège des chirurgiens, à Londres {^ttr^eon'^ Hali), l'élégance des formes extérieures et l'habile ordonnance de l'intérieur obtiennent Tapprobation générale.

On a vu comment le sage et lourd Christophe Wren continua le mouvement inauguré par Jones ; il eut lui-mémo des- successeurs qui l'entretinrent ou l'activèrent : sir John Vanbru^, James Gibbs, William Kent et le comte de Burlington. Le plus célèbre de tous fut William Ghambers^ qui jouit encore d'une haute influence dans les Iles Britan* niques : les Anglais le considèrent comme leur Vitruve et leur Vignole. On met son Traité d* architecture civile entre les mains de tous les écoliers, on en fait constamment usage dans la pratique. Les biographes et les historiens des beaux-arts, témoignent pour ce traité un profond respect ou un vif enthousiasme : c'est la Bible de quiconque dirige une construction. L'auteur ne semblait pourtant pas destiné à récrire, ni même à s'occuper d'architectwe. Son père était un négociant écossais, en relation avec Charles XII, roi de Suède, auquel il prétait de l'argent et fournissait des marchandises. Ce prince ayant été contraint d'altérer les monnaies, ou plutôt ayant cru pouvoir recourir à ce moyen frauduleux, et ayant payé le vieux Chambers en pièces de mauvais aloi, le banquier se rendit à Stockholm pour soUi'* citer un dédommagement. La mort du roi devant Stralsund et la détresse du royaume augmentèrent les difficultés de la transaction. Plusieurs années se passèrent avant que le financier pût obtenir justice. Pendant ce temps sa femme accoucha d'un garçon (en 1726), auquel on donna le pré* nom de William . Deux ans après, Chambers revint dans la Grande-Bretagne et choisit pour séjour la ville anglaise de Ripon. Il descendait d'une vieille famille française, les Chalmers, qui avaient possédé la baronie de Tartas : on ne sait quel motif lui fit altérer son nom, précisément à l'époque de son retour en Angleterre.

Il continua d'entretenir des relations avec la Suède : car aussitôt que son fils eut terminé ses études au collège de la ville, un bâtiment de la compagnie suédoise des Indes

380 l'architecture classique a londres,

orientales le prit à bord avec le titre de subrécargue, et le transporta en Chine. Arrivé à Canton, le jeune homme fut vivement impressionné par les édifices et les jardins bizarres du Céleste Empire. Comme il dessinait assez bien, il se mit à crayonner des images, qu'il rapporta dans la maison paternelle, et dont il accrut le nombre pendant un second voyage au pays des clochettes. Il les fit ensuite graver et les publia. La critique anglaise se montra fort rébarbative à son égard ; elle était alors éprise des théories, des formes, des traditions classiques, et poussa les hauts cris devant les singuliers caprices des Chinois. Quel dommage que les Chinois ne fussent point des Grecs! William Ghambers n'en abandonna pas moins la navigation et le commerce, pour se livrer entièrement à Tétude de l'architecture. Son premier soin fut de se rendre en Italie, afin d'y étudier les œuvres antiques et les œuvres des plus célèbres constructeurs modernes. Quand il eut bien admiré les édifices de Michel- Ange, Palladio, Scamozzi, Sangallo, Bramante et Vignole, il se dirigea vers la France, où les monuments de Claude Perrault et Jules Mansard lui inspirèrent un aussi vif enthousiasme.

Notre architecture l'influença même plus fortement que celle des Italiens, et ses propres constructions le rattachent à l'école française plutôt qu'à Técole ultramontaine ; les critiques anglais ne contestent point cette filiation. Il travailla du reste quelque temps à Paris sous les auspices de Clérisseau. Après son retour dans la Grande-Bretagne, il s'établit à Londres, en qualité d'architecte. Non-seulement il avait fait des études sérieuses, non-seulement il dessinait avec une habileté peu ordinaire, mais il avait les façons distinguées d'un homme du monde. Un caprice de la fortune éloigna de son chemin tous les obstacles. On cherchait pour le prince de Galles, qui fut depuis Georges III, un professeur d'architecture. Le comte de Bute ayant été

informé que Chambers connaissait à fond l'histoire et la théorie de Tart monumental, qu'il avait d'ailleurs d'excellentes manières, le pria de passer chez lui. Cette entrevue confirma les rapports de son protecteur, John Garr. Le jeune homme fut donc agréé; son royal pupille conçut pour lui une telle affection, qu'il ne voulut pas d'autre architecte, quand il eut hérité du trône.

Le premier ouvrage important qu'on le chargea de construire fut le château de lord Besborough, à Rochampton, dans le comté de Surrey. La façade est très-renommée en Angleterre. Quand l'architecte apporta au noble personnage le plan et le devis de l'édifice, lord Besborough lui demanda s'il voulait se charger de le bâtir pour la somme indiquée, Chambers accepta immédiatement la proposition, et s'arrangea pour ne point dépasser le chiffre établi par lui-même. Cette justesse de coup d'œil lui fil une haute réputation d'exactitude : les propriétaires affriandés se coudoyèrent à sa porte.

Ses travaux pratiques ne rempéchèrent point de publier deux ouvrages théoriques : l'un, intitulé : Dessins pour des constructions chinoises, provoqua l'étonnement, fut accueilli par la dérision et bientôt oublié; le second livre, le Traité (T architecture civile^ eut au contraire un brillant et durable succès. Il fit accepter Chambers comme le théoricien de l'école fondée par Inigo Jones et Christophe Wren. Les œuvres de l'Italie ancienne et de l'Italie moderne sont ses types préférés; le système grec, trop simple pour nos habitudes, n'obtient de lui que des éloges platoniques. Dans la préface, il expose l'histoire de l'architecture depuis la hutte jusqu'au palais, depuis les premiers rudiments jusqu'aux chefs-d'œuvre admirés de toutes les nations. Il décrit en outre avec chaleur les bienfaits de l'art monumental, sans lequel la civilisation est impossible.

Ses œuvres pratiques les plus fameuses sont les jardins

382 l'architecture classique a londres,

de Kiew, tracés, décorés à la manière chinoise ; la résidence de lord Besborougb, et l'hôtel Somerset, où logèrent pendant longtemps les veuves des rois d'Angleterre. William Ghambers mourut le 8 mai 1796, à Tâge de soixante et onze ans. Pour limiter sa domination exdusive dans les écoles et sur l'esprit des architectes anglais^ il n*â pas fallu moins que l'enthousiasme excité de nos jours par le système gothique.

Mais la réaction qui entraîne de nouveau les esprits vers les formes méridionales, évoque Tombre de Ghambers et tire du tombeau sa doctrine. Elle lutte maintenant à force égale contre l'art du moyen âge. Quand on examine Somerset-House, sans lecture préparatoire qui lui donne un intérêt supplémentaire et factice, on n'éprouve aucun enthousiasme. Sur un premier étage ou rez-de-chaussée toscan, de hautes colonnes engagées soutiennent une corniche, que longe une balustrade. Au centre du couronnement, un attique orné de statues porte Técusson des ducs de Somerset, flanqué de personnages emblématiques. Ainsi s'offre à la vue la façade tournée vers le Strand: l'autre façade, tournée vers le fleuve, a plus d'élégance et d'aspect, à cause de ses deux ailes en saillie : elle commande d'ailleurs une terrasse fameuse, d'où le regard plane au loin sur la Tamise et sur la capitale. Mais rien, dans cet édifice, ne témoigne d*une grande invention, n*émeut, ne fait rêver le spectateur. La secte académique ne se lasse pourtant ni de Tadmirer, ni de l'imiter. Croirait-on que M. Charles Barry, auquel on doit le nouveau palais gothique de Westminster, l'a pris lui-même pour modèle? Après avoir trace le plan d'une immense construction ogivale, cet éclectique a voulu sans doute faire preuve d'impartialité : en dessinant Thôtel de Bridgewater, résidence urbaine du comte EUesmere, il a calqué jusqu'à un certain point le fameux ouvrage de Ghambers. Mentmor-House, demeure

champêtre du baron Lionel de Rothschild, construite par M. Joseph Paxlon, révèle la même docilité inopportune envers un artiste, qui avait plus de talent pour la théorie que pour la pratique. L'art du moyen âge, comme on le voit, n'a expulié ni de Londres, ni de l'Angleterre, le flls adultérin de la Grèce et de Rome.

Les monuments classiques ou de forme italienne abondent en conséquence dans la métropole anglaise* La nouvelle cathédrale est un pastiche de l'église Saint-Pierre, bâtie par Michel-Ange; la Bourse, un palais florentin, ou à peu près; la Banque et l'office central de la Poste déroulent aux yeux des colonnades cannelées, d'ordre corinthien ; le Trésor en diffère peu ; la Douane et la Monnaie offrent les mêmes dispositions, avec des chapiteaux ioniques et des colonnes simples ; l'Université montre à la vue surprise un Parthénon coiffé d'une coupole ; l'Amirauté, la caserne des gardes à cheval mettent en reliefs des péristyles et des frontons ; le palais de la Reine, les hôtels de Hyde-Park exhaussent sur un premier étage des façades de temples grecs. Partout donc le style classique règne, triomphe, opprime la vue, endort les voyageurs qui ne font point de Fart monumental une étude suivie, et ne s'intéressent qu'aux œuvres frappantes, aux conceptions originales. L'abbaye et le palais de Westminster, la Tour de Londres, l'Hôtel de Ville, la Chambre des Lords et des Communes appartiennent seuls à la manière indigène.

Mais Londres possède un autre monument du moyenâge, longtemps négligé, longtemps oublié, qui est d'une importance capitale : je veux dire les archives de la ville, conservées à la maison commune, cet hôtel de Guikihall si heureusement échappé aux fureurs du grand incendie. Pendant près de deux siècles après la catastrophe, on a encore laissé dormir les précieux documents. Un auteur français, M. Jules Delpit, qui, en 1843, ]es avait sommai-

384 l'architecture classique a londres,

rement explorés, disait avec enthousiasme : « Aucune ville dans le monde ne possède une collection d'archives aussi anciennes et aussi complètes que celles de Londres. » Elles embrassent un espace de six cents ans. A peine quelques fureteurs, Stowe, Francis Palgrave, Rymer et Strype, avaient-ils secoué de temps en tenaps la poussière des vieux manuscrits. Mais depuis une trentaine d'années, on les classe, on les fouille, on y recueille des notes imporl^ntes, même pour l'histoire générale d'Angleterre, la ville ayant eu des rapports continuels avec les rois, dont elle était le séjour principal; bien mieux, on a commencé à en imprimer des extraits ou des recueils tout entiers. On des pluf précieux est le registre des ordonnances municipales, intitulé : Liber albus, le Livre blanc, parce qu'il était couvert d'une peau incolore de parchemin, devenue depuis longtemps presque noire sous les doigts des conseillers et juristes. 11 date de Tannée 1419. M. Thomas Riley en a , publié une édition chez Longman, en 1859, avec la coopération du directeur des archives. Ce volume fournit des renseignements curieux sur la ville de Londres pendant le quinzième siècle.

On y voit d'abord que la nourriture des habitants, à cette époque, devait être peu abondante et peu variée. Dans les viaux panneaux à l'huile, où figurent des personnes nues, i'actiste Jeur a ' donné une maigreur anormale et inqni^' tante : il pamt difficile de croire qu'avec si peu de chair elles eussent une santé robuste. Le Livre blanc exçH^^ cette ténuité de la race humaine. Les seuls fruits dont il parle sont les pommes, les poires et Iqs noixj les seuls lég^gn^s qu'il mentionne, les oignons, l'ail et les poireBUi- Il y e§t bien question çà et là des pois et des haricots; ^^^^ ils tlevaient être d'une qualité inférieure, très-grossière même, car ils servaient uniquement à la nourriture des chevaux* Le JLait ne semble pas avoir été en usage dans la

ville> car aucan règlement n'y fait allusion. Les citadins consommaient la viande de boucherie en Irès-faibles quantités : leur aliment principal était le poisson, et encore on en dédaignait plusieurs espèces, ou ne les jugeait pas comestibles ; la législation urbaine ne cite jamais les crabes, les homards et les crevettes.

Chez un peuple ichtyophage, on aurait dû faciliter la venté des produits d^ la pêche : on la gênait par toutes sortes de mesures arbitraires. Une ordonnance, qui datait au moins du temps de Henri III, forçait la première barque de harengs nouveaux à payer double droit sur le quai, en arrivant de Yarmouth. Les débitants ne pouvaient acheter du poisson frais avant la messe, ni du poisson salé avant prime ; la loi en interdisait la vente au détail sur le quai, ne permettait pas de colporter dans les rues certaines espèces : les délinquants payaient une amende et perdaient leur marchandise.

J'ai dit, au commencement de ce volume, que Tart chrétien et l'enthousiasme pour le moyen âge étaient des visions splendides, qui nous trompaient sur la condition de l'homme dans les temps intermédiaires. Les archives de Londres mettent ce fait hors de doute. Les grandes époques, vues de loin, sont comme les vastes paysages regardés de haut : il y a toujours des fonds pleins d'ombri ou voilés par la brume. Si on descend de la montagne, ù on approche des régions inférieures, les détails n'oût pas la * même prestige que l'aspect d'ensemble» Les ordonaances communales de la métropole anglaise révèlent, constatent Tesprit de despotisme jaloux, minutieux et traiasner, dont la race germanique a infecté l'Europe. Les AUemmids, par un triste amalgame, unissent deux tendances contraires : ils sont à la fois serviles et impérieux t de même qu ^supportent tout quand ils obéissent, ils exigent tout quand ils commandent, et la moindre hésitation à le» satisfaire, I4

386 l'ârghitegtubs classique a londres,

moindre tentative d'indépendance, le noioindra eficNrt pour conserver sa dignité» ^nr paraissent des crimes. Jamais Tespèce liumaine n'a été garrottée, surveillée, opprimée, exploitée, comme elle le fut, pendant le moyen âge, par la tyrannie insolente et capricieuse de la noblesse teutonique.

Les bouchers de Londres n'étaient pas soumis à des règlements moins sévères, moins bizarres, qu^ les poissonniers. Ceux qui n'habitaient point la commune et apportaient leur viande du dehors, n'avaient la faculté de vendre en détail que jusqu'à midi ; passé la douzième heure, il leur était seulement permis de vendre en gros, jusqu'au moment où k cloche de Saint-Paul sonnait les vêpres. S'il leur restait alors de la marchandise, on la confisquait, sans leur en laisser la moindre parcelle. Tout ce corps d'état, au surplus, avait à supporter une si violente contrainte légale, des mesures si arbitraires, que maint boucher voulait quitter la profession ; mais la régence avait prévu le cas : l'abandonnait-il un seul jour, un article spécial lui enlevait ses franehises de citoyen et lui interdisait de reprendre son métier.

Une surveillance ombrageuse tenait aussi dans Tinquietnde les meuniers et les boulangers; mais il paraît que leur astuce et leur mauvaise foi la rendaient nécessaire. Les meuniers employaient toutes sortes de ruses pour tromper •t volet les paysans; les pétrisseurs de farine, pour duper lesf acheteurs . Ceux-ci, par exemple , fabriquaient de» pains d'une qualité grossière, qu'ils enveloppaient d'une couche de pâte fine. Quand on leur apportait une miche ou un gftteau à ouire, ils en escamotaient une partie avant de tes mettre au four. On passage du lÀber albus nous apprend qu'un boulanger subit la peine de l'exposition publi^ufii pour avoir introduit tin morceau de fer dans un pain* ^ ^ TOttiait rendre plus lourd. Le code municipal infligeait à ces deux classes d'industriels toutes sortes de rigoureux «hfttiments. Si les bouiai^era vendaient à faux poids oa de

mauvaise marchaQdise, on leur attachait au cou le pain défectueux, on les étendait sur urne daie, et on les tmainaît ainsi dans les rues les plus populeuses et les plus sales; la récidive produisait de graves conséqueDces : on finissait par démolir le four du condamné, en même temps que sa profession lui était à jamais interdite.

Les sergents du lord maire inspectaient minutieusement le commerce de détail : ils empêchaient les poissonniers de mettre leur plus bellô marchandise en dessus des mannes, leur plus mauvaise en dessous, arrêtaient les débitants de bière qui introduisaient une couche de poix dans leurs mesures, pour en diminuer la profondeur. La cupidité humaine, sous le régime féodal, n'inventait pas moins de fraudes qu'à notre époque.

Les logeurs étaient divisés^en deux classes : les hôtell^s, les aubergistes. Les premiers avaient le droit exclusif de £3urnir aux survenants du foin et de Tavoiae pour les chevaux« Des règlements arbitraires opprimaient les uns et les autres. Si un hôtelier ou un aubergiste, disait le code mimicipal, logeait chez lui une personne pendant plus de vingt-quatre heures, il devenait responsable des délits qu'elle ponvait commettre. Il était tenualorg d'enle^^er les armes du voyageur et de les garder jusqu'à son départ. Son Jbôte ne se trouvait-il pas en mesure de rentrer avant la nuit, les ordonnances d'Edouard IH et de Richard II presoriiment au logeur de lui recommander, avec toute la bouue grâce possible, de ne pas trop s'attarder. Le LwreAlanc mterdisait aux m^dtres d'hôtel et aubergistes de tran^rmer leurs maisons en restaurants : ils ne devaient novffrir et désaltérer que les personnes qiii leur demandaient asile. Mais une charte 1^ protégeait contre l'oUigatibn ÊLcheuae d'héberger les suivanits et les serviteurs du roi : m Tund'enx voulait forcer leur porte, l'acte légal les «utotisait à Je tuer.

388 l'architecture classique a londres.

Ne vous imaginez point que les autres corps d'état fussent mieux traités par le [collège échevinal. Des règlements minutieux tenaient à la chaîne les brasseurs et les tavemiers, quoique le livre municipal ne relate qu'un seul exemple d'ivresse. La meilleure aie ne devait pas être plus forte que la bière de ménage actuelle, et ne pouvait troubler la raison. Les différentes espèces de liqueurs fermentées, ou sujettes à la fermentation, étaient alors bues toutes fraîches, au sortir de la cuve : elles étaient donc fades, légères et inoffensives. On ne tenait pas, du reste, en grande estime l'art de fabriquer la bière, et, jusqu'à la fin du quinzième siècle, il fut pratiqué par des femmes : la rue de Fleet- Street tout entière n'avait pour population que des brasseuses, ou marchandes d'ale,et des fabricants de chapeaux en feutre. Aussitôt qu'un brassin avait fini de bouillir, la liqueur était dégustée par un agent spécial, qui en fixait le prix conformément aux ordonnances . Les mesures, dans lesquelles on la vendait, portaient la marque de la municipalité ; les fûts recevaient la même estampille, et les vases, où les consommateurs la faisaient mettre pour l'emporter, devaient, clause singulière! passer une nuit chez la marchande, afin que la boisson eût le temps de fermenter, autre preuve de sa jeunesse et de son innocence. Les brasseurs étaient astreints à fabriquer toujours la même quantité de bière, sous peine d'emprisonnement^ et, chose plus grave encore, sous peine d'être expulsés delà corporation. Les marchands au détail, qu'on forçait à désigner leurs tavernes par des bâtons ou perches garnies de feuillages, avaient leur bonne part de tracasseries. On leur défendait de mêler du vin vieux avec du vin nouveau, de laisser leur boutique ouverte après le couvre-feu, et on leur enjoignait de débiter leur vin vieux avant le nouveau, celui-ci étant plus recherehé, contrairement à kl logique et au goût d^ notre époque. Ceux qui vendaient les produits des vignes rhénanes ne pouvaient

vendre ceux des vignes bordelaises. Trois taverniers seulement, dans la cité, possédaient le privilège d'offrir aux pratiques des vins de liqueur. Tout consommateur avait le droit d'exiger qu'on lui laissât voir le fût d'où on tirait le breuvage. C'était une formalité obligatoire de le faire d'abord juger par des appréciateurs oflBciels, qui en déterminaient le prix comme pour la bière.

La plupart des contraventions industrielles et commerciales entraînaient la peine de l'exposition publique. On était mis au pilori pour avoir acheté en route de la volaille qu'un paysan portait au marché, pour avoir vendu trop cher, pour avoir trompé sur la qualité, pour avoir étendu dans une mesure de la bonne avoine sur de la mauvaise, pour avoir fait payer comme si elles étaient en or et en argent des bagues et des agrafes seulement dorées et argentées, pour avoir fourni des culottes, des bourses, des gants, des bonnets et d'autres articles mal fabriqués. Il arrivait même souvent qu'on brûlait en public les marchandises et objets défectueux. Et comme toutes sortes de délits, d'actions infamantes, étaient punis de la même peine, les marchands devaient être fort humiliés de la subir pour de simples dois ou contraventions.

Ce qui l'aggravait encore, c'est qu'on venait chercher le fraudeur dans sa maison, au bruit de la musique. Il y avait une troupe spéciale d'exécutants payés par la commune, pour escorter jusqu'à l'estrade et ramener chez eux les côupables.Figurez-vous l'émotion, le scandale, produits dans tout le quartier ! Les gamins accouraient, huaient le malheureux trafiquant; les vieillards se mettaient sur le seuil des portes, les commères jasaient dans la rue, les apprentis et les jeunes filles riaient en se lançant des regards d'intelligence. Le pauvre marchand avait la tête bftsse et maudissait en lui-même les règlements de la cité. Le tumulte, le bruit, l'empressement et les rires de la

390 l'architecturet classique a loni>res,

foule étaient plus grands encore, si c*était nue feoiBEie de mauvaise vie, une entremetteuse, cm un ecclésiastique surpris avec une courtisane valgaire, que ron menait au carcan. Les rues étroites ne pouvaient contenir le ftot des curieux, et les amples fenêtres des maisons se gamissakut de visages moqueurs.

L'esprit de réglementation allait Si bien au moyefk àga, cbesi les peuples de race germaniqise, l'autorité surveiMait, espionnait si opiniâtrement les individus, qu'elle ae^ leui laissait, pour ainsi dire, aucune espèce de libre arbiire. A Londres, par exemple, des articles spéciaux du Idber mlims fixaient le taux des salaires et les gages des domestiques : on ne pouvait donner ni plus ni moins, sous peme à'a^ meade. Les gains des cbarpentiers, maçons, tailleuis^de pierre, couvreurs, peintres es bâtiment, augmentaient e^ diminuaient suivant les saisons. Et il fellait observer qnasd même tes tarife établis par la loi commuiiare. Un màas^ triel ou* un marchand se trouvâit-il en perte, veolastnd abandonner sa profession, qu'il ne jugeait pas assez* 1^ crative, des pénalités sévères TenchaÈiaient, le forçaient de continuer : la législation trrbaine ne s'inquîélait nii^Iement de l'état de ses affairQS. Onand son dernier écw avait pris la fuite y le pauvre homme mei!rdiait. Aussi les réfiel- Mans étaient-elles fréquentes : nombre de citadins gravis^ saîent les marches du pilori pour avoir r^usé d'obéir au eode municipal, pour avoir insulté les magistrats, maudît te lord maire et les aldermen, ou lutté contre les sergesïts. Mais ces eiforts individuels écfaouaient^ et la masse des citadins continuait à supporter patienunent la tjraaoïiie de ISGommune»

Plusieurs articles et passages du IMer albus donBeat lieu de croire que la métropole an^aise avait aotarefiais des quais. Le grai&d inceodie parait donc lui avoir enie^ «cet ornement supréise : on aura laissé les trafiqnants

ET LES ABGHXVES MUIilGlPALSa» 391

pousser leurs magasins jusqu'au bord au fleuve^ toléraoœ vraiment déplorable. Dans toutes les villes du monde, les quais forment une promenade naturelle, aussi agréable qu'un jardin. Le mouvement et l'éclat des eaux» le passage des barques et des navires, la longue zone du ciel que l'on aperçoit, tantôt bigarrée, pommelée, couverte de nuages, la libre circulation de l'air, l'aspect des édifices voisins, des monuments éloignés qui se groupent dans la perspective, en font un lieu charmant et salubre, où l'on vient respirer, méditer avec joie, quand on sort des rues étouf- &ntes, des sombres allées, des maisons pleines de bruit et de poussière.

En 1855, un architecte anglais, M. Thomas AUom»iivait dessiné un vaste projet d'embellissement pour les devp^ rives de la Tamise, entre le pont de Londres et le pont de JUak*friars, avec une ligne de communication allant du fleuve au palais de Westminster. Les plana ont figuré à l'Exposition universelle. L'auteur, d'après rinscription qui s'y trouvait jointe, voulait offrir ainsi aux habitants un lieu d'exercice, ouvrir de nouveaux passages aux voitures, diminuer l'encombrement des rues de la cité, fournir un emplacement précieux, oii l'on bâtirait des fagades de maisons et de monuments, où l'on établirait des boutiques, assurer de nombreux avantages aux gardions et maîtres des quais, aux entrepositaires. Dans ce projet fort habile, deux quais, Tim supérieur, l'autre inférieur, bordent chaque rive de la Tamise. Le quai supérieur a la même deslinatiûn que les nôtres, il compterait parmi les grandes routes de la ville : les piétons, les voitures s'y croiseraient ificei»» samment. I^e quai inférieur, dominant l'eau seukdtuâ^t de quelques pieds, servirait à décharger les vaissefux. H est divisé en sections égales par des magasins àa structure identique ; le faîte de ces magasins forme des terrasees, qui prolongent le quai supérieur, et laisseraient les curieux

392 l'architecture classique â lonbres,

arriver jusqu'à la Tamise, promener leurs regards sur l'innombrable flotte que berce son cours, cinq ou six fois large comme celui de la Seine. Quelques rues en pente plongent sous le quai au moyen d'une voûte : les charrettes et les camions pourraient ainsi approcher des navires et recevoir directement leurs cargaisons. Peut-être les doubles quais de Paris, avec leurs rampes en forme- de perron, sont-ils plus simples et valent-ils mieux encore. Toiis les égoûts eussent déversé leurs ruisseaux obscurs dans un grand canal, venant aboutir au-dessous de Tower-Terrace.

On aurait pu croire que ce plan bien conçu provoquerait un grand efifort, pour délivrer le fleuve captif de sa prison mercantile. Trop d'intérêts sans doute ont fait obstacle, et le vieox père de la cité, comme le nomment les Anglais, roule toujours ses flots impurs entre des magasins immenses, des montagnes de ballots, des constructions noires, irrégulières, affreuses, et «ne double file d'énormes enseignes qui ne flattent pas la vue. On a seulement construit le marché au poisson de BîUing's Gâte, dont le large escalier, à la Paul Véronèse, plonge ses marches inférieures dans les eaux de la Tamise. Le mélange de la pierre et de la brique lui donne un air de gaieté, comme aux édifices construits chez nous du temps de Henri lY. Deux rangs de galeries ouvertes et superposées, formant les masses principales, dessinent un quadrilatère ; des pavillons en saillie occupent les coins ; dans le centre de la façade tournée vers le fleuve, se dresse un campanile, une sorte de beffroi, où dort la cloche qui sonne l'ouverture et la fermeture du marché. Le palais industriel compose un ensemble coquet, joyeux, agréable, en harmonie avec sa destination. La belle chose, en effet, qu'une halle amplement fournie! Quelle preuve d'abondance, quel témoignage de prospérité ! Quand on voit tant de richesses gastronomiques, on est porté à croire que toute la population regorge d'ali-

ET LES ARCHIVES MyNICIPALES. 393

ments et de bien-être, que les graves problèmes soulevés à notre époque sont enfin résolus. Songe cciagnfflque et charitable, dont on voudrait ne point se désabuser!

Cependant, au milieu de mes excursions, de mes études et de mes rêves, le jour du départ était arrivé. Un matin, de bonne heure, le paquebot m'entraîna loin de la ville géante, dont les toits, les dômes et les flèches se perdbent bientôt dans la fumée. Je revis Greenwich, Wolwich, ■ Gravesend, Margate, puis la mer se déploya devant nous. Le temps était afiFreux ; des nuées éparses, mais lourdes et obscures, traversaient rapidement le ciel blaferd ; on eût dit qu'elles fuyaient désespérées sous la violence de la tempête. Elles versaient par moments des tourbillons de neige, qui enveloppaient le bateau, l'inondaient de flocons et nous masquaient TOcéan. La bourrasque passée, un voile semblait tomber de nos yeux. Nous distinguions des milliera de vagues blanchissantes, qui accouraient vers nous du fond de l'horizon, comme une troupe de monstres marins ; elles se brisaient avec fureur contre le vaisseau et rejaillissaient en écume sur le bord; Secoué à la fois par le tangage et le roulis, on ne pouvait se tenir debout sans des efforts extrêmes. En de certains moments, la coque du navire était si penchée qu'une de ses roues battait daos le vide. Les regards des matelots exprimaient l'inquiétude, et ce trouble, chez des gens auxquels les menaces de Pabîme' sont familières , annonçait • un danger véritable. Personne n'ignore la triste renommée du Pas-de-Calais; à voir comment les flots se précipitent d'une grève à l'autre, comment ils s'en éloignent avec un mouvement de ressac formidable et tournoient dans le milieu, on apprécie les périls de ce détroit funeste* Lb nombreuse population des deux côtes lui livre sans cesse des victimes, et fournit une pâture abondante aux marsouins, qui en labourent les profondeurs.

394 L*ARGHIT£QT(JHE CLASSIQUE A LONDQES,

J'aurais dû avoir le mal do mer bien plus fort que la premièie fois, mais je n'en ressentis aucune atteinte. J'avais observé que ses causes psincipales sont le tremblement des objets devant les yeux et l'étourdissement qui en résulte; j'eus donc soin de tenir ma vue attachée sur l'immense horizon ; en &ce d*une pareille étendue, les soui»resauts du navire étaient imperceptibles. La magnifique scène qui m'entourait, cette conjuration du vent, des nues et du goufifre amer pour assaillir notre mouvante demeure; l'attrait du péril, la singulière magie qu'il exerce, achevaient de détourner mon attention. Les colères de la nature ne ressemblent point aux f urenrs de l'homme : un charme, une beauté s'y mêlent toujours; elle nous séduit, mémo lorsqu'elle nous frappe, et, la sachant aveugle, on ne s'irrite point du mal qu'elle fait sans le vouloir.

C'est ainsi que la France m^apparut, au milieu de la tejnpète, comme un havre protecteur; mais je ne sentw ^ point tressaillir mon âme en a|>ercevanl ses hautes felâiss^ Était-ce bien un port de salut, un lien de refùgeî II »e samUa qu'une odeur de guinguette, un bruit de violons et * un tintement d'éous s'en exhalaient à travers l'orage. Ponvait*elle s'annoncer différemment? Ne sont-ce point les voix du siècle et les émanations qui flottent autour «« lui? Ne sont-ce pas les indices réiFélateurs de la société actuelle? Une maison de trafiquants, une salle de débauche . ne laissent échapper ni d'autres parfums, ni d'autres niurmures. Ahl noble race des Gaules, peuple des croisades, peuple de Gharlemagne, de saint Louis, de Du Gu^sclin ^ de Turenne, fils des chevaliers et des troubadours, merveilleux artistes des cathédrales du moyen âge et des châteaux de la renaissance, combien tu as perdu en perdant ta sublime ardeur ! Plus que toute autre nation, tu as besoin d'enthousiasme ; ton amour de la raillerie, tes prompte découragements te font descendre au-dessous de U>î'^^^^^

dans une sorte de hideux enfer, quand Tespoir/la verve et le soin des grandes choses t'abandonnent! Quel effroyable compte rendront devant l'histoire les trafiquants, les agioteurs, les fourbes politiques, les auteurs dégradés qui t'avilissent .de la sorte, qui te frappent de cécité! Quel châtiment ils pourraient subir quelque jour, si tù te féveillais enfin de ton sommeil et brandissais ton épée sur la tète des corrupteurs !

jP. s. La première édition de cet ouvrage ayant été publiée en 1844, la prédiction qui le termine s'est réalisée deux fois : deux gouvernements corrompus sont to^iBés Tun après l'autre, par l'effet même de leur corruption.

Page 1