‹ Voyage d'un amateur en AngleterreChapitre 27 sur 28 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

ÛèsèMkitldli dû cEAtlértttii) la ëkkiit>^Ue illUiit^^<»fe«^ii«fc

Peadâût que je sondais du regard rabime de rhorizon^ un bruit mélodieux vint frapper mon oreille; il sortait de la ehapelle Saint-Georges et s'élevait doucement dans les airs. Les vitraux semblaient pris d'un frisson magique^ l'élégante structure laissait échapper les notes harmonieuses comme une sorte de transpiratioa divine. C'était les psaumes dii matin que l'on chantait et que Torgue accompagnait de sa voix sonore; J'oubliai la perspectivei le château^ les souvenirs de l'histoire, ppiir m'abandonner à la puissatLce de la musique» au vague enchantement qu'elle ftiit naître^ et laissai mon âme suivre dans l'infini les spectres lumineux évoqués par sa baguette.

— « Monsieur, me dit le guide, vous devriea descendre ; voilà le moment d'examiner la chapelle : on cé<^ lèbtô l'ofiBce^ Vous la regarderez à votre aise. »

L*avis nie parut excellent ; au bout de deux minutes^ j^a-^ vnis gagné la eôur inférieure et je m'acheminais vers une diBS portes latérales. Devant moi so dressait rédifice» vu par uii éé ses côtés^ celui du sud*oaeit : tout archéologue^ an

lisant ce dernier mot, s'apercevra qu'on a mal orienté la chapelle; ses quatre faces devraient, selon l'usage, répondre aux quatre points cardinaux. Cette anomalie ne Tempéche pas d'être une gracieuse merveille. Elle a, du reste, la forme et les dimensions d'une église, et soutiendrait même pour l'étendue la comparaison avec mainte cathédrale. Elle présente la figure d'une croix latine; seulement, au lieu de se terminer par des portails, ses bras se terminent par des rotondes ou absides, comme dans les basiliques en plein cintre qui font l'orgueil des villes rhénanes. Il ne lui manque ni les collatéraux, ni les arcsboutants des grandes constructions religieuses. L'œil étudie avec plaisir le riche dessin des fenêtres, les créneaux transparents qui ourlent les premiers murs, la charmante balustrade qui festonne ceux de la nef, et les clochetons en pilastres debout sur l'une et l'autre paroi, comme deux ûleû de gardiens.

Je franchis le seuil du monument, et aussitôt une véritable ivresse s'empara de moi. Qu'on se figure l'intérieur d'église le plus coquet, le plus somptueux, que Ton puisse rêver. J'étais encore près de la porte, dans une des nefs latérales, à sept ou huit pas du chœur, et l'édifice me présentait déjà un merveilleux tableau. Sur mon front se déployait une voûte pompeusement sculptée : les nervures, les roses, les clefs pendantes y formaient une broderie ; à travers les arcades, j'apercevais, en face de moi, toute la largeur de l'église, les fenêtres du nord qui s'ouvrent sur les bas-côtés, une partie de celles qui éclairent le haut du temple et une fraction de la grande verrière occidentale ; à ma droite, j'entrevoyais le jubé, l'orgue et les clochetons admirables qu'il porte, les étendards flottant au-dessus du chœur et une longue série de piliers. Une douce lumière enveloppait toutes ces formes et pénétrait dans la chapelle avec une sorte de recueillement. On sentait

dès les premiers pas qu'on abordait la maison de Dieu. Par un grand hasardj e dirai même par un grand bonheur, je me trouvai seul. Je ne compte point le bedeau, qui gardait la porte et ne pouvait me causer de distractions. Il me pria de m'asseoir, de ne pas troubler TofiBce divin ; je me reposai sur un banc de pierre qui longe la muraille, et prêtai l'oreille aux saintes mélodies. Les artistes pieux étaient, selon l'usage, placés dans le chœur, et celui-ci, fermé de toutes parts, ne les laissait point découvrir. Ce mystère ajoutait au charme de la musique, en lui donnant une apparence surnaturelle. On exécutait d'ailleurs un morceau d'une grande beauté ; des voix jeunes et fraîches, semblables à des voix de femmes, accompagnaient des timbres plus mâles, et l'orgue entremêlait leurs accords dans sa propre symphonie. Adossé contre le mur, j'écoutais avec ravissement.

Gomme il pleurait, cet orgue! Quelle lamentable harmonie s'échappait de sa poitrine et, roulant sous les voûtes sonores, tourbillonnait le long des piliers, se glissait dans les moindres vides, et là, expirait en gémissant, comme des plaintes étouffées par l'excès de la douleur I Les austères et suaves modulations des choristes venaient y joindre leur tristesse. Ces chants étaient si mélancoliques! les paroles se succédaient avec une lenteur si funèbre ! On aurait cru que des lèvres immobiles les laissaient choir plutôt qu'elles ne les prononçaient. Les murmures de la bise dans un cimetière, par une froide nuit d'automne, ont une expression moins lugubre et moins fantastique. Il y avait des moments, où Ton se serait figuré entendre le dernier sanglot d'un cœur qui se brise; je tressaillais malgré moi sur mon banc de pierre et cherchais du regard, au milieu des nefs, quel ange maudit ou quelle nonne agonisante laissait échapper ces accents tragiques. Puis l'orgue passait à de fiers accords ; il inondait toute l'église d'une retentis-

826 osaoniPTien dv ghatbau ;

aaote }ia?Bionio ; )ea flots «aélpcUeux ))attaient eomms un cirage lea vitraux de la chapelle » Oa eût dit alpFs que Dieu même parlait dans cetta langue majestueuse et eommandalt le respect à la iepre. Aussi quelles visions sublimes se dressaient devaut moi I quelles lueurs éclairaient ces tableauJil quels pieux élfms sovilevaieut ma poitrine et me remplissaient, m'enivraient de joies indéfinissables ! Car les hommes seuls ont pu me foire douter de la Providence par leurs perfidies et leurs cruautés ) majs, dans la solitude des champs et dans la solitude de mon eœur, je Tai toujours entrevue sous des formes radieuses j je me figurais marne oommuniquer directement avee elle : Tiutime bonheur qu'enfante la recherche de la vérité, ou l'étude de la nature, me semblait être une fusion passagère de mon ftme avec l'àme universelle. Or^ je n'ai senti daps aucun lieu cette union d'une manière plus vive, plus profond», plus glorieuse^ que dans la chapelle Saint-Georges, à la voix lamentable ou imposante de l'auguste symphonie. divines tristesses du christianisme, éternelle affliction des eœups déçus, noble mépris de l'univers qui nous entoure, comme vous m'avea saisi, comme vous m'ava* pénétra, pendant que je demeurais lh$ silencieux, immobile, ravi dans un autre monde, et, pour ainsi dire, frappé d'ench»Btement 1

Ce fut avec regret, ou le pense bie», qw j'enlendla l'orgue moduler ses dernières notes et les derniers ponsi d^ voix humaines passer au-rdessus de ma tète, comme Tadieu d'un génie protecteur. J'aurais voulu faire durer ffîou extase poétique ; il me sembla que mop aœx\v c^sssU 4e battre, quand l'orgue cessa de ohantpr. J'étais pomme wg homme qui sort d'un rêve, et je me levai tout étourdi.

A un plaisir en succéda un autre. Chaque pas que j^ faisais^ changeant mon point d^ vnei, modifiait le t^l^fti} qui se déroulait devant moi^ I^es 9gl|se§ chrçt^ennejs çnl

cet immense avantage sur les temples païens , que leur dehors el leur intérieur présentent une continuelle variét^. Lorsqu'on entrait dans la cella d'un monument grec ou romain , que voyail-on î quatre murailles plates , une chambre d'auberge. Considérait-on l'extérieur, sauf de petites différences, tous les côtés se reasemblûient : une identité complète régnait entre les faces correspondantes, et celles-ci ne se distinguaient que légèrement de leurs voisines. Il n'e^ est pas ainsi dans les constructions gor thiques : elles offrent sans cesse de nouvelles lignes, de nouveaux plans, de nouvelles formes, et soutiennent la curieuse attention de l'esprit. Leurs trois portails ne se* répètent point ; le chevet de l'église, les flancs des nefs, du choeur et de$^ tours, ont une physionomie spéciale. Les membres mêmes, qui de loin paraissent conformes, perdent de près leur similitude. Ils n'ont d'analogue que la dispo* ' sition générale ; le caractère symétrique de l'architecture demandait cette analogie, mais on ne la retrouve point daps les détails. Ceux-ci différant tous l'un de l'autre, la variété est de la sorte jointe à l'unité, accord bien supérieur h, la monotonie antique* Au reste, cette loi nouvelle eut ppur pères les artistes romans : les chapiteaux de leurs colonnes, les fûts d'un certain nombre, les portes latérales qu'on voit sur leurs façades et qui ne sont jamais pareilles, Q^ perp^ettent point d'en douter ; les architectes , les i^culpteurs gothiques suivirent leurs traces. Les cathédrales, les mpustiers» les chapelles furent bâtis d'après ce système £^u dedans comme au dehors. La perspective change selon qu'on se place dans la nef, dans les collatéraux, dans les transeptsi, dan§ le chœur, à l'abside, au milieu de la croix ou dans les galeries ; on s'imaginerait presque voir un autre édifice. Les jeux -de la lumière et des couleurs diaphanes qui tpigneAt les vitraux, se multiplient avec les aspects de la basilique ; une souveraine magnificence étonne les regards.

328 DESCRIPTION DU CHÀTBAU;

La chapelle Saint-Georges, fondée par Edouard III,rebâtie par Edouard IV ^ , donne une excellente opinion de l'architecte qui Ta construite : il se nommait Richard Beauchamp, était évéque de Salisbury et inaugura les travaux en ^1474 . N'ayant pu terminer le saint asile avant de quitter ce monde, Reginald Bray, premier ministre de fienry VII, continua son œuvre; il fit orner le chœu^ et les autres parties du monument. C'était, du reste, leur propre tombeau qu'ils élevaient et décoraient tous deux : ainsi que des ouvriers fidèles, ils se sont endormis près de leur ouvrage, la charmante structure les abrite l'un et l'autre. Elle offre, au surplus, tous les caractères du siècle où ils l'ont exécutée. Une foule de nervures se croisent sur les arceaux, des clefs pendantes et des roses nouent, pour ainsi dire, leurs points d'intersection *. De riches moulures embellissent les intervalles : au centre de la croix, la richesse augmente et devient de la somptuosité. Les fenêtres présentent des dessins du même genre : elles se divisent en trois compartiments dans le sens horizontal, ce qui n*a jamais lieu à la bonne époque. D'immenses croisées ferment la chapelle, suivant l'habitude anglaise, du côté de l'orient et du côté de l'occident ; la verrière de l'ouest n*a pas moins de sept zones transversales. Les ogives sont surbaissées, les colonnettes sans chapiteaux.

Quoique ces lignes, ces formes générales, n'aient pas la pureté du treizième siècle, la chapelle Saint-Georges n'en constitue pas moins un chef-d'œuvre : l'accord de ses diverses parties ne laisse rien à désirer, ses nombreux

* L*édifice antérieurement construit dans le môme lieu, sous Henri !•', ne portait pas le môme nom; il était dédié à Édouard-le- Confesseur.

Jl Les culs-de-lampe portent les armes d'Édoiiard-le-Gonfesseur, d'Edouard III, du Prince Noir, de Henri VI, d'Edouard IV, de Henri VH; on y voit également les armes de France et d* Angleterre ôcartelées.

détails concourent à Tunilé de l'effet. Sous ces arches radieuses, on comprend toute la puissance de Tordre, toutes les séductions de Tharmonie. Beauchamp était un grand homme : il a montré que la force intellectuelle brave les obstacles, triomphe des circonstances désavantageuses, et remédie à la pauvreté des moyens par l'adresse de leur emploi. Sans doute un mérite égal obtient de moindres succès dans les temps de décadence ; l'œuvre n*a pas alors une perfection irréprochable ; mais d'autresr qualités lui tiennent lieu de celles qui lui manquent, et naissent de ses défauts mêmes. La recherche lui donne une coquetterie, une magnificence, une beauté singulière et pleine de surprises ; elle a un charme étrange, une grâce merveilleuse : c'est la pâle figure d'une jeune msUade, qui gagne en intérêt ce qu'elle perd en splendeur. Les attributs suprêmes du génie, la force de la conception, la verve et le soin de rexécution,y trouvent d'ailleurs toujours place ; elles enfantent cette harmonie intime que l'on admire dans la chapelle Saint-Georges.

Le chœur ne fait point honte au reste du monument; un de ces jubés que les Anglais nomment screen, et où ils dressent leurs orgues, le sépare de la nef. A ce propos, je ne puis m'empêcher de dire qu'ils ont montré en cela un goût véritable ; aucun endroit n'est mieux fait pour recevoir le gigantesque instrument. De la manière dont on le pose chez nous, il cache toujours la grande rosace ou une fenêtre latérale. Le lieu qu'il occupe dans les édifices britanniques permet aux sons d'envahir simultanément les quatre branches de la croix, et c'est un second avantage. Le screen de Windsor est un beau morceau d'architecture ; une série de clochetons à jour, alternativement inégaux, le surmontent et dépassent le sommet de l'orgue. Des stalles couronnées de dais transparents garnissent le chœur; c'est là que se placent les chevaliers de la Jarretière, dans les

8d0 DESCRIPTION DU CHATEAU;

grandes ciroons tances où Tordre se réunit. Un pennon brodé, orné de vives couleurs, pend au-dessus de chacune; sous Tétendard tiriDent le casque, Tépée nue et le bouclier du titulaire vivant. Au dos du siège, des plaques de métal offrent les armoiries de tous les chevaliers antérieurs. Un magnifique autel, une élégante tribune pour la reine et les dames, complètent rornemenlation du vaisseau. Il produit un effet grandiose i on croirait que les ombres des preux vont agiter toutes ces bannières, saisir toutes ces lames, descendre, en les frappant sur leurs écus, au milieu de Tençeinte qui les vit jadis si fiers, et renouveler pour le spectateur une de leurs antiques cérémonies.

Quelques rois d'Anglaterie sont couchés dans ce menu* ment» Deux enitemis acharnés, Henri YI, Edouard IV, y forment l'un près de Vautre. « Ceux que la Grande-Bretagne ne pouvait contenir, dit Pope, depuis le cap de Land's-Eind jusqii*à la mer du Nord, le tombeau les rassemble, et l'opprimé se trouve uni II l'oppresseur. « L'inflexible Henri VIII se dissout avec Jane Seymour au fond d'un caveau situé non loin de la onzième stalle de droite; un prince plus doux et plus malheureux lui tient copppagnie dans ce funèbre séjour : Charles P^ s'y repose de toutes ses douleurs. Herbert, qui avait voulu être présent sur son écha- &ud, pour lui donner un dernier témoignage d^afi^tion, demanda en vain qu'on lui permit de l'enterrer ^ West*» minster; une autre supplique, désignant la chapelle Sainte Georges comme lieu de sépuliqre, ayant été mieux ae» cueillie, une douzaine d'intrépides cavaliers, fidèles h leur seigueur-lige après sa mort, le suivirent jusqu'en son dernier asile. Un char funèbre, attelé de six chevaux blancs, le traîna pendant la nuit vers 1^ palais gothique : des servi-? teursy munis de torches, éclairaient le convoi. On déposa te corps dans la chambra où le prince dormait, quand il vfnait habiter Windsor» puis les gentilshommes desqen^

LÀ CHAPELLE SAINT-GEORGfiS. 331

dirent à la chapelle » aân de voir quel endroit méritait la préférence. Un des lords ayant frappé le sol de sa canne en traversant le chœur, les dalles rendirent un son creux; il ordonna de lever les pierres, et l'on aperçut l'entrée d'un souterrain. On y trouva deux cercueils de forme antique, placés l'un près de Vautre; des suaires de velours noir les couvraient et parurent tout neufs, quoiqu'ils fussent là depuis au moins cent années. On eut bientôt la certitude qu'ils protégeaieqt la poussière de Henri VIII et de Jane Seymour. Les nobles furent tous d'opinion qu'il ftiUait ensevelir le monarque dans ce caveau. On âxa promptement sur la bière des lettres et des chiffres de plomb, ayant pour sens : Lb roi Charles, 1648; ces mots et cette date formaient une inscription assez éloquente. Les préparatife ainsi terminés, on transftra le prince de la chambre à coucher dans la grande salle. Quatre lords en deuil le portaient, d'autres lords tenaient les coins du drap funéraire. Ils marchaient d'un pas lent et solennel; une douleur profonde était peinte sur leurs visages, et le reste de l'escorte les suivait non moins affligé : le gouverneur du château, des officiers, des domestiques s'avançaient derrière eux. Comme ils sortaient pour traverser les cours et se rendre à la chapelle, un incident poétique vint exalter leur imagination. Le ciel était très-pur, mais une nuée, qui le traversait, laissa tout à coup échapper une neige abondante ; les flocons se pressaient tellement, que le drap noir étendu sur le éereueil en fut bientôt inondé. Les partisans des Stuarts virent dans cette blancheur une image de Tinnocence du roi; ils crurent que Dieu même s'associait à leur tristesse et approuvait leurs regrets. Lorsqu'ils furent au bord du souterrain, l'évêque de Londres, tenant un missel, voulut célébrer l'oflBce des morts suivant le rite accoutumé. Le gouverneur s'y opposa, et, malgré l'insistance des nobles présents, la royale dépouille fut livrée h U terr^ m» l^s boMêurs

qu^oblient Je dernier des homnies. Quelques gouttes d'eau bénite humectèrent son cercueil, et tout fut dit ^ .

Cent soixante-cinq ans plus tard, une autre cérémonie s'accomplissait dans le même lieu. En 1813, Georges lY, le duc de Gumberland, le comte Munster, le doyen de la chapelle et sir Henri Halford assistaient à l'exhumation du prince décapité. Nous en avons un récit fait par le dernier témoin. LorsquMls furent descendus dans le caveau, outre les cercueils déjà mentionnés, ilâ en aperçurent un autre qui contenait un enfant de la reine A.nne. Les lettres de plomb désignaient encore la bière de Charles I"^. On scia une partie du couvercle, et on put alors voir la face du roi : elle était sombre et livide; le front, les tempes avaient gardé toute leur chair, le cartilage du nez était détruit, mais l'œil gauche, dans le premier moment, parut plein et ouvert; il se dessécha très- vite. La barbe pointue, cette mode si caractéristique de l'époque, avait résisté à l'action du temps. Le galbe de la figure était un ovale allongé, un assez grand nombre de dents subsistaient encore, et, protégée sans doute par quelque substance balsamique, l'oreille gauche n'avait souffert aucun dommage. L'exacte ressemblance de la tête avec les portraits, les médailles et les bustes de Charles I*', la fit évidemment reconnaître pour la sienne. On la lira du cercueil et on la trouva tout humide; elle imprima des taches d'un rouge verdâtre sur les objets qui l'effleurèrent. La partie postérieure, bien conservée, semblait presque fraîche; à base du crâne, les cheveux étaient très-courts, par suite de la toilette funèbre. Quand on examina la plaie, on observa que les muscles s'étaient fortement rétractés : une des vertèbres, la quatrième, était divisée par le milieu, et les deux faces correspondantes offraient un véritable poli. Cromwell,

^ Mémoires (I'Herbert ; Wood, Athenœ oxonienses.

en homme intelligent, avait choisi un adroit exécuteur : pour produire ce résultat, la hache avait dû être bien aflBllée, le coup bien terrible !

On ouvrit ensuite le cercueil de l'autre roi, celui qui décapitait ses femmes, ses contradicteurs, et mourut avec sa tète sur les épaules; son squelette, une partie de sa barbe furent tout ce qu'on aperçut. On remit les deux bières en place et on ferma le caveau ; les doutes sur la sépulture de Charles P' se trouvaient éclaircis.

La chapelle Saint-Georges renferme quelques autres monuments plus ou moins dignes d'intérêt. Dans le nombre, celui de la princesse Charlotte éveille à coup sûr l'attention. L'Angleterre fut saisie d'une immense douleur, quand elle apprit la mort de cette jeune femme. La nation voulut lui donner une preuve de son attachement et des espérances qu'elle avait fait naître ; on ouvrit une souscription pour lui ériger un tombeau, les offrandes se multiplièrent, et, en peu de jours, on eut de quoi élever un somptueux mausolée. 11 orne la chapelle d'Urswick, bâtie près du portail de l'occident. Matthieu Wyatt, le sculpteur, a divisé le cénotaphe en deux parties : on voit d'abord la charmante personne étendue sur une bière et couverte d'un linceul; ses traits se dessinent parfaitement sous la lugubre toile, d'où ne sort que le bas de sa main droite. Deux suivantes la pleurent, l'une à ses pieds, l'autre à sa tête. Derrière cette image de la dissolution terrestre, une seconde image représente Tassomption de la défunte : soutenue par deux anges, dont l'un porte son enfant dans ses bras, elle s'élance du tombeau vers le Dieu qui l'appelle. Ce monument, assez bien composé, est faible d'exécution.

Un seul objet dépare la magnifique église : on a substitué aux anciens vitraux, qui ornaient la croisée de Test, un vitrail moderne. La résurrection de Jésus s'y déploie, peinte à la manière des tableaux à l'huile. West en

384 DESCRIPTION DU GHÂTAAU;

a fait le dessin ; deux autres artistes» Jervas et Forrest, Tont exécutée, entre 1785 et 1788, sur de larges pans de verre. Elle produit un effet détestable : nû jour triste et fiaux suinte de ce vaste écran» qui jure lui-même avec le style de la chapelle. Les anciens sujets, que l'on a transportés dé cet endroit dans la grande fenêtre du couchant, où on les a placés tant bienquemal^serventà établir une compàraison,ét le goût délicat de nos aïeux y trio&aphë dii goût moderne;

Une porte décorée d'une splendide armature en fè^^ qui se trouve sous le grand tableau diaphatie et qui me t*appéla immédiatement la célèbre porte de Notre-Dame de PaHs^ mené d&bs un édifice contigu, Uppelé la Maison des tombeaux {Tamb-ffousé). Henri VII l'éleva pour abriter son dernier sommeil et couvrir les os de toute sa fomillé. Plus tard} il changea d'avis : l'éclatante chapelle de Westminster reçut alors côttedestination. Henri VIII put en conséquence faire don du premier monument à Wolsey. Le cardinal y érigea un cénotaphe pompeux, où il croyait dormir Un jour près des rois, eU éclipsant leurs tombes par son iàste sépulcral. Il n'y employa d'autre pierre que lé marbre : huit grandes colonnes de bronze l'environnaient et des candélabres du même métal s'élevaient à peu de distance^ au nombre de quatre. liétail, suivant Baoon> inâniment j^lus riche quecelui deHenri Vil. Ladisgrâcedu ministre vint eft suâpendre la construction et lui ôter l'espoir d'y jamais re^ poser. En 1646, les troupes du parlement ié démolirent : oii vMdit le bronse, comme de là ferraille, 600 livres sterling.

La Maison dés tombeaux forme une véritable chapelle et n'a point de transepts^ ni de bas-côtés. Elle Se termina d'ailleurs par une abside. Les fehétres occupent toute Ift hauteur du monument; elles offrent, cooime celles de l'autre édifice religieux, trois zones transversales, mais se couronnent d'ogivbs flamboyante. LorSqlife Jacques If m\ontâ sur le trôhê, lé bâîiiiiônl né présentait plus (|tt'iiti^

LA CHAPELLE SAINT-GEOBaES. 385

sombre carcasse; il le fit restaurer, enlbellirde peintures» qui passaient pour les meilleures de Verrio. Elles furent détruites au milieu d'une insurrection, et l'ëdiflce resta de-^ puis dans un état de délabrement complet. Enfin Oeorgies Ili voulut non-seulement qu'il fût réparé^ mais qu'on y P^^^ tiquât un souterrain, où il dort avec sa femme, la princesse Amélie^ la princesse Charlotte^ le due de Ketat, le due d'Yorkj George IV, Guillaume IV, la princesse Augbsta et deux enfanta. Âluisi la mort elle-même a ses eâtastro* phes : les toinbteaux changent de possedseUirs^ com&àe la fortune et les patrimoines des grands de la terre;

Lorsqu'on a vu le donjon j les cbapellés et les touns^ oii n'teD a pas fini avec Windsor. Outre Une asséa médiocre statue de Charles II, iqui orne la cotir èupérieurfej bîi à encore à voir lés appartements et les tableaux qu'ils liéiiféi'nieiit. La salle Sàint-Oeôrgès ëiat vhilmeùt une pièce toitgûiflque : bâtie et décorée dans le style ogival^ depuis les ci'oiséeB jusqu'aux moihdres iâioùlures, elle frappé Timaginatiofl de son aspect militaire 5 des lanciéSi des heaUniés, des boucliteîrSj pendent sur les murailles. Lfe ï^latoUd, divisé J^at un grand nombre de poutres et de poutrelles que Sbutieûnent des consoles, ft lâtoi'med'un toit très-obtus> cette forihe si chère auk Anglais, t|Ui l'ont employée d'une manlèï^ quelconque dans presque tous leurs monuments t'elîgleujc ÔU civils. Les écUSsons des chevaliers de lA Jari^etière, depuis l'institution de l'ordre^ y brillent en rélilé^f; les noms de éfes mêmes chevaliers sont écrits Sur les panneaux qui garnis*^ sent l'embrâsbre des fenêtres. La ââlle dite dé Waterloo dffl[*e aussi un |)ômpeux coup d'œil î on y volt les portraits dé tous les princtes régnants, de tous les hommes d'État fameux, de tous les généraux c^èbres, qui prirent une part pinson tnoins directe à la sanglante bataille. C'était là (îUë Georges IV donnait ses dîners en commémoi^ation dé là vi«toii« anglaise; il ne manque que l'effigie dd grand

homme^ dont la chute seule a illustré tant d'hommes secondaires. On admire encore la chambre des gardes, qui ^ renferme de brillantes armures et un écu ciselé par Benvenuto Cellini, présent de François I" à Henri VIII. Un tronçon de mât y sert de piédestal au buste de Nelson; il vient du bâtiment que montait l'amiral à Trafalgar et un trou y témoigne de l'adresse des artilleurs français. Le reste du local éveille une plus faible attention, excepté les deux grandes pièces que l'on nomme la galerie de Van Dyck et la galerie de Rubens. Celle-ci contient dix tableaux variés, parmi lesquels on remarque surtout deux paysages ; cellelà renferme une étonnante collection de portraits, où vivent encore pour les yeux les personnages principaux de la famille et de la cour de Charles I". On voit dans les autres chambres des peintures mal assortiesiun ouvrage excellent ou curieux y touche de triviales productions. Las d'avoir passé tant de choses en revue, je ne promenai qu'un regard distrait sur cette foule sans choix. Le jour commençait à pâlir et les martinets à se loger sous les créneaux; j'abandonnai les salles au plus vite, pour me rendre sur la terrasse con^ruite par Elisabeth.

Cette terrasse longe la façade du nord et borde le sommet de la colline, taillée à pic de ce côté, on y jouit d'une vue admirable. Charles II l'ayant étendue vers l'est et vers le sud,elle présente un développementde dix-huit cents pieds. Un parapet la cerne, des dalles en couvrent le sol, les murs antiques du château la commandent. Une vieille poterne, dont l'aspect grossier n'est pas sans charme, y conduit les voyageurs. Là, Elisabeth venait, tous les jours prendre une heure d'exercice, lorsque le temps le permettait. Il semble encore l'y voir, habillée de son roide costume, avec sa large fraise et son livre de prières relié en or massif, suspendu à sa ceinture par une chaîne du même métal. Elle se promenait d'un pas lent et grave, commu-

nîquant à Burleîgh ses réflexions politiques. D'autres fois

le beau Leicester ou le hardi comté d'Essex y marchait près

d'elle; la reine- vierge, en les écoutant, oubliait sa feinte

sévérité. Dans plus d'une occasion aussi, elle y chemina

seule, méditant sa vengeance contre Marie Stuart, ou se

berçant de doux rêves, que le cœur de l'homme sait fort

bien allier à de sanguinaires projets. Gromwell, le César

hypocrite, affectionnait également ce libre espace ouvert

aux souffles du vent et aux rayons du ciel. Il aimait le bruit

que rendaient sous son pied plébéien les dalles solitaires

foulées par tant de rois.

Moins vaniteux et moins triste, je considérais le lierre qui flotte sur les tours du château, comme une guirlande éternelle : on dirait que ses feuilles sont pleines de souvenirs et que leur murmure parle des anciens jours. Oue de choses exprime cette voix mélancolique, ce sourd et imparfait idiome ! Combien de mystères l'on croit saisir dans les modulations de la brise ! Chose étrange I si elles étaient produites par la volonté humaine, par un instrument quelconque, elles perdraient tout leur charme; elles sembleraient n'avoir ni expression ni mélodie. Et cependant, au milieu des bois et des ruines, à travers les branches des sapins et les joncs des étangs, ces vagues soupirs causent une émotion profonde. Qui de nous, perdu sous l'ombre majestueuse des chênes, loin des routes, loin des bruits vulgaires, n'a, pour ainsi dire, livré son âme aux ondulations du vent, comme une plante marine que bercent le9 flots ? Ah I sans doute ce sont les génies de la nature qui empruntent cette douce langue pour communiquer avec nous! Aussi, quel baume divin elle épanche sur les plaies du cœur ! Elle fait sourire la tristesse, elle calme la haine, elle dissipe les nuages qui environnent le front du désespoir. C'est une amie, une consolatrice; elle dirige la pensée vers le firmament, où elle monte comme une prière. dia-

Îi38 DESCBTPTION DU CHATEAU;

locte éloquôlit, plaintive harmonie, lais inachevés, heureux l'homme qilî vous écoute durant sa vie et dont le tombeau n'est pas troublé par de moins suaves rumeurs!

Le paysage déployé devant moi s'associait merveilleusement à mon impression : du côté de rouest,le soleil avait disparu, mais il éclairait une multitude de petits nuages, èû fortiîe de losange, pressés les uns contre les autres. Ces âgglôtnéràtions légères étaient, au milieu, d'une blancheur éclatante; dans les intervalles, le jour ruisselait comme de l'or fondu. C'était réellement un spectacle magique : toutes les merveilles de la terre n'auraient pu approcher de cette pompe céleste. A l'orient, une masse de vapeurs, traînant la pluie derrière elles ainsi qu'un funèbre manteau, avaient rair de menacer la radieuse perspective ; 1 haleine du soir les poussait, et la lumière les peignait en dessous de tons fauves, qui les rendaient encore plus sinistres. Vers les limites de l'horizon, un coteau, brillant au milieu d'une ondée, rapprochait, unissait les deux éléments du contraste. Dans la plaîtie toiit devenait sombre, les routes s'effaçaient, là brUmë de la huit envahissait les champs, et les lampes Commençaient à reluire aux fenêtres des tameaux. Le tdiifs delà Tamise, réfléchissant la partie brillante du ciel, rayonnait dans les ténèbres croissantes. Et puis toutes les cloches du vallon s'ébranlèrent pour saluer le mourant éclat du jour; elles résonnaient sur les tons les plus divers, él Tagreste symphonie montait dans l'espace comme tiri plâîiitif adieu.

Si lé cor d'un chevalier eût retenti sous les murs de la fbrteréssiè, je l'eusse écouté sans surprise. Je rêvais aux temps de poétique mémoire, où les ducs et les barons, escortés de leurs vassaux, galopaient à travers ces campagnes célèbres, qui ont vu tant de faits d'armes, tant de réjouissances et d'événements dramatiques. L'audace, la volonté, le courage distinguaient alors les hommes; c'était l'époque

des héros : l'astuce et la feinte n'étaient pas, comme à présent, tes seuls moyens d'obteiîir la victoire, même quand dé nobles idées sont en cause.

L'heure était venue cependant dé me retirer; promeliàrit une dernière fois mes yeux sur ce tableau magique, avec un sentiment de regret, je sortis de l'imposante deiïieure.

il nie testait à voir, le lendemain, la forêt de Windsor et le lac nommé Virginia-Water . Mais je voulus d'abord visiter le petit parc, et examiner le ctêne de Herne, qu'une légende populaire et une pièce de Shakespeare ont illustré.

AU bout de deux minutes, Tarbre squelette se dressa devatit moi. Il a perdu sonécorcc, nulle apparence de vie ne s'y iîïanîfesté, on dirait qu'un charme Ta vraiment frappé, (Jué des ombres menaçantes rôdent, à la clarté de la lune, autour de son tronc magique. C'est là que Falstaff reçoit le châtiment de ses hâbleries, dans les Joyeuses Commères de Windsor, Tous les lecteurs se souviennent que madame ^ord et madame Page y donnent rendez-vous au galant monstriietix, qui, en dépit de son âge, de son obésité, de sa làidéût*, espère les séduire l*une et l'autre. Il arrive à mifiuit Soiis lés branches sinistres, vêtu comme l'ombre de Herne le Chasseur; une troupe de gens déguisés en lutins fjaraissent alors avec des flambeaux, chantent des couplets îti^stêriéUx et forment une danse autour de lui ; le poltron âë jette là face contre terre, on lé pince, on lui brûle la peau^ et, (Juàiid les génies s'éloignent, les maris se présentent. Falstaff, le vieux paillard>est berné sans miséricorde. L'idée de ce châtiment avait été fournie ôlix joyeuses coniméres par Uflé Iraditiotl locale. Oct rapporté que, du temps de Richard li, vivait un garde forestier très-habile^ que le prince aimait beaucoup. Son adrei&se et la faveur dd foi ayant eicité la jâldilsié de Ses compagnons, ils se liguèrent ensemble et lui lîrénî éprouver niille chagrins; il tomba

dans le déiespoir, l'infortune lui troubla le cerveau, et il se pendit au chêne qui porte son nom. Mais dès ce jour ses ennemis perdirent toute leur dextérité ; les chiens ni les faucons n'obéirent plus à leur voix, il leur fut impossible d'exécuter leur service. La joie que leur causait la mort d*un rival se changea en tristesse : ils allèrent consulter un devin, qui leur enjoignit de se rendre, au milieu de l'obscurité, sous l'arbre funeste. Ayant suivi cette prescription, Herne s'offrit à leurs yeux sur un cheval noir et leur commanda de revenir la nuit d'après, avec leurs montures. Aussitôt qu'ils furent arrivés,il les entraîna dans une chasse fentastique : ilsgalopèrent jusqu'au jour par monts et par vaux, tuèrent une grande quantité de daims, de cerfs, de chevreuils, et commirent d'autres dégâts. Le lendemain, nouvelle expédition. Bref, ils saccagèrent si bien la forêt, que le roi en fut instruit : on avait remarqué l'ombre de Herne à leur tête ; le prince voulut se rendre avec eux sous le chêne fatal. Le spectre lui commanda de pendre aux branches tous les traîtres qui le suivaient, et l'ordre fut exécuté. Le fantôme n'en continua pas moins d'apparaître : souvent on distingue sa forme vaporeuse sur le haut des collines, parmi les rochers, dans les avenues désertes, soit à la lueur des éclairs, soit aux rayons de la lune.

Lorsque j'eus fait le tour de l'arbre enchanté S je revins sur mes traces et parcourus l'immense allée qu'on appelle la Longue Promenade {Long-Walk), et qui introduit dans la forêt; elle n'a pas moins d'une lieue ; ses troncs antiques

* Depuis la première édition de ce livre, le chêne historique, ou, pour mieux dire, ce qui eu restait» a été abattu. Peu de personnes Tont vu après moi. Quand Shakespeare écrivit les Joyeuses Commères de Windsor^ il logeait, dit-on, à l'auberge de l'Espérance, connue alors sous le nom de the Bottée on tke moor; cette auberge était située à deux cents mètres environ de l'arbre. La position du chêne se trouve clairement indiquée sur un plan du château et de la ville de Windsor, publié à Eton en 1742 ; il y est appelé ; Le Chêne deFalstaff.

lui donnent une grande beauté ; le silence et la fraîcheur du matin lui prêtaient de nouvelles séductions. Le terrain monte jusqu'à une butte que Ton appelle la Colline des neiges [Snow-Hilt)^ où une grande statue équestre de Georges III piaffe immobile . Quoique le fameux Westmacott en soit l'auteur, j'avoue qu'elle me sembla peu intéressante et que j'y fis peu d'attention : je regardais au loin le château, qui forme de là une élégante perspective, le large espace verdoyant qui entoure le monarque de bronze, et les magnifiques bouleaux plantés sur la lisière. Une troupe de daims, errant sous leurs branches pendantes, ajoutaient au charme de la scène. La forêt de Windsor ne commence, à vrai dire, qu'en cet endroit ; quittant l'avenue rectiligne, je laissai le hasard me guider parmi les troncs noueux, sur des routes fuyantes.

Des narcisses jaunes doraient au loin la terre; les fraisiers, les marguerites commençaient à fleurir ; des tiges d'absinthe déployaient leur verdure élégante et embaumée ; tous les bourgeons s'épanouissaient, toutes les herbes poussaient à l'envi. Une brise aromatique circulait sous les dômes transparents du bois. Outre les animaux que j'avais rencontrés ailleurs, je vis là un nouvel exemple du luxe champêtre des Anglais. Un troupeau de vaches noires broutait au milieu d'une clairière ; il n'y en avait pas une seule d'une autre couleur, pas upe qui fût même tachetée de blanc : on ne saurait croire quel air de magnificence leur donnait cette exacte simili tude« Leur robe sombre et luisante se détachait sur la nuance claire des pâturages. Il y avait une sorte de poésie fantastique dans ce luxe prodigieux . La forêt de Windsor a eu l'honneur d'inspirer le célèbre Pope : il avait habité aux environs pendant son enfance et lui devait d'animer pour elle la flûte champêtre. Sa description renferme d'assez beaux passages :

« Depuis longtemps disparus, les berceaux d'Ëdop vivent

dans les peiqtiires et fleurissent dans les chants du poète ; si une flamme égale embrasait mon cœur, ces lieux aussi charmants deviendraient aussi renommés. Les vallons et les montagnes, les bois et les plaines, l'onde et la terre y brillent Qu milieu d'une confuse harmonie. De mouvants ombrages y forment des tableaux variés ; ils admettent et repoussent en partie la lumière, comme une fille timide n'encourage ni ne blâme tout à fait l'ardeur de son amant. Là, des arbres épars, entremêlés de gazons, de clairières, fuient mutuellement leur ombrç; ici se déroule en pleip soleil un fauve espace. Les collines bleuâtres, environnées de nuages, se dressent à distance. L'agreste bruyère déplqie sa couleur de pourpre, et même des champs fertiles où l'on moissonne, où croissent des arbres fruitiers, embellissent, comme des îles verdoyantes, le sombre désert. Que l'Inde s'enorgueillisse de ses plantes, ne lui envions ni l'ambre qu'elles pleurent, ni ses végétaux parfumés; nous commandons les royaumes qui les voient grandir, et notre marine nous apporte ces précieux ferdeaux. »

Voilà des traits qui sont pris dans la nature et dont jo pus vérifier la justesse. Mais combien je fus peu charmé, lorsque Gérés, Pan, Flore et Bacchus envahirent les dys- *iques du poète ! Quel ennui me causèrent des puérilités de ce genre :

a On assure qu'autrefois Diane erra dans ces lieux et a}3andopna la crête du Gynthus pour les ombrages de Windsor. On l'y vît parcourir les déserts du ciel, chercher les claifs ruisseaux et hanter les bosquets sans chemins. Ses vierges, chaussées de cothurnes, portant des arcs d^argent, U suivaient dans l'herbe humide. Une d'entre elles, fîllp de la Tapaise, $vait surtout une brillante réputation : elle s'appelait Lodona. La déesse ne se distinguait d'elle que par son croissant et sa ceinture d*or. Elle n'estimait,

Ul chapelle SAINT-GEORGES. 348

du reste, ni ne soignait sa beauté. Un ceinturon eïpprisqnnaît sa taille, un filet ses cheveux ; un carquois bariolé, pendait sur ses épaules, et ses flèches atteignaient le daim rapide. Un jour, Tardeur de la chasse remporta hors de la forêt : Pan la vit, l'aima et se mit à la poursuivre ; 1$ fuitQ de la chasseresse augmenta ses désirs . La colombe tremblante n*est pas si agile, quand Taigle yorace fend les airs liquides ; Taigle ne sç précipite pas avec plus de célérité, quand il pourchasse dans les nuesi 1^ tremblaBte colombe. La nymphe pâlie semble chanceler et défaillir^ elle entend la marche sonore du dieu derrière elle : l'ombre de son persécuteur, son ombre agrandie par le soleil couchant, porte déjà sur son corps. Maintenant une haleine brûlanla e^Qeur^ son cou et agite ses cheveux. Hélas! elle invoque inutilement sa mère la Tamise; Diane elle-même ne peut la défendre. Épuisée, haletante^ elle murmure enfin cptte prière : « Cynthia, quoique je doive dès lors ne plvi§ faire partie de ton cortège, laisse-moi regagner ma forêt natale pour m'y dissoudre en larmes et en soupirs. » EJlle dit et, se fondant en pleurs, elle devint un limpide ruisseau : l'onde brillante a conservé sa froideur virginale \ elle pleure, elle soupire éternellement, et baigne la fo^pêt où la jeune personne chassait naguère. »

Je m'étais arrêté, pour lire ce conte fastidieux, sous d§ grands sapins qui ombrageaient un espace considérable, Un vent léger balançait les rameaux et en tirait la ply^ douce harmonie. Hors ces vagues murmures, qu'on aurailj pris pour les accords d'un luth invisible, un silence profond régnait autour de moi ; nul oiseau ne chantait dans la sombre verdure . L'obscurité majestueuse qu'épanchent les arbres du nord ajoutait à la grandeur de ce calme sublime, Les troncs empourprés, où paraissent toujours dormir les^ rayons du soleil couchant, imitaient des colonnes de jaspe; sans herbe, sans fleurs, sans arbrisseaux, la terre offrait la

même teinte et semblait un pavé de même origine. C'était vraiment comme un temple animé par l'esprit de Dieu ; la vue se perdait au loin dans ses profondeurs magiques, entre ses piliers innombrables ; on éprouvait la tentation d'y adorer l'immortel arbitre, à Texemple des anciens Germains.

Lorsque mes regards se détournaient du livre en faveur d'une pareille scène, je me demandais quelle petitesse d*âme pouvait faire substituer des inventions mesquines à deti radieux tableaux. Singulière chose que le bon goût classique! triste découverte des hommes stériles! Ce goût, qui méconnaît la nature, blesse la raison, glace le sentiment et sacrifie la beauté aux souvenirs de l'école, ne mérite-t-il pas plutôt le nom de mauvais goût? Ne choque-t-il pas les lois fondamentales de l'art? Ne néglige-t-il point les frais sentiers de la vie, pour marcher à tâtons dans les avenues souterraines de la mort? Ici, par exemple, n* eût-il pas mieux valu décrire le ruisseau qui traverse la forêt, que de psalmodier longuement une histoire insipide, rebut de l'imagination, traînée de poème en poème, de siècle en siècle, et fatigante comme une vieille plaisanterie?

Quand on a quitté le bois de sapins,on descend peuàpeu; la route inclinée vous mène dans un charmant vallon, où brille un grand lac : c'est ce qu'on appelle Virginia-Water, Malgré son étenoue * et sa forme irrégulière, il passe pour une création humaine. Un temple chinois, construit sur le bord de Teau, y reflète sa pompe exotique, sa splendeur inopportune. Des frégates en miniature dorment auprès : un obélisque, un belvédère complètent la parure de ces lieux. Ils ont cependant un aspect moins factice qu'on ne serait tenté de le croire; les monuments seuls en gâtent la vue, mais rien n'empêche de les oublier : les coteaux, les

^ Il a plus d*ua mille de longueur.

bois» les margelles, les clairières n'offrent aucune trace de l'art qui dessina ou changea leurs formes. Là nature s'est bientôt emparée des œuvres humaines; son labeur éternel triomphe aisément de notre volonté passagère ; elle brise les tours quand elle a brisé l'architecte, et ne laisse point durer les tombeaux. Les sites qu'elle dispose elle-même, qui gardent leur caractère sauvage et l'empreinte inaltérée de ses plans secrets, n'en possèdent pas moins un charme supérieur. Ils éveillent un sentiment mystérieux : on s'y trouve en présence du pouvoir inconnu, infatigable, qui crée toujours sans ralentir ses efforts, qui épanche à travers l'immensité le torrent inépuisable de la vie universelle.

GHAPITRD XV

Eton et le» colléfçefi aiig^lals.

Nous avons déjà parlé des magnifiques écoles de droit, qui distinguent la capitale britannique entre toutes les villes du monde. Les pensionnats, collèges, universités des Trois Royaumes ne sont pas moins fastueux, pas moins extraordinaires. A Eton, Harrow, Cambridge et Oxford, on instruit les élèves dans de somptueux monuments, auprès desquels le palais du roi de Prusse, à Berlin, celui du roi de Bavière, à Munich, et bien d'autres encore, ne sont que de lourdes casernes. Ceux qui ne les ont pas vus, au moins sur des estampes, ne peuvent se figurer la splendeur de ces vieilles institutions. L'architecture du moyen-âge y a déployé toutes ses richesses. Je ne connais pas sur notre sol de château royal ou féodal propre à en donner une idée. On y entre par des portes surmontées de hautes tours, qui souvent peuvent déjà passer elles-mêmes pour des édifices; l'opulence de leur décoration n'étonne pas moins le voyageur que leurs vastes dimensions. Elles rappellent les beffrois des hôtels de ville. Quand on a franchi la voûte, on aperçoit des cours spacieuses, environnées de bâtiments à l'as-

pect militaire. Des créneaux,des chemins de ronde les cou* ronnent ; mais le luxe de l'ornementation diminue l'austérité de leur physionomie. Les fenestrages, les moulures, les statues leur donnent un air plutôt seigneurial que scolaire. L'élégance del'intérieur répond à celle du dehors, et la chapelle mérite quelquefois par ses proportions le titre d'église . De vastes j ardins complètent ces résidences princières .

Elles font une vive impression sur les élèves et peuplent leur mémoire de poétiques souvenirs. Aussi les auteurs de la Qrande-Bretagne les ont-ils chantées dans une foule d'pdes, de descriptions et de sonnets. Byron a écrit trois pièces de vers sur le collège d'Harrow, où il avait étudié quatre ans. La seconde, que l'on connaît peu, parce qu'elle se trouve perdue au milieu de ses opuscules, me semble admirable, « Berceau de mon enfance, dit-il, dont les antiques rameaux soupirent au passage de la brise qui évente un ciel sans tache, où je rêve maintenant tout seul, après q.voir 31 souvent foulé ton herbe moelleuse et fraîche avec mes camarades, dispersés depuis à travers le monde et regrettant peut-être comme moi les scènes de leur jeune âge, ah! quand je contemple de nouveau ton onduleuse colline^, mes yeux t'admirent, mon cœur t'adore toujours! Et toi, vieil orme au front penché, sous lequel je venais m'étendre et passer les heures du crépuscule, bercé par mes doux songes, orme sous lequel je me repose actuellement comme jadis, mais hélas ! sans les pensées qui me charmaient naguère, tes branches frissonnantes paraissent m'inviter à me souvenir d'autrefois, et murmurer dans leurs oscillations : Adresse-nous, pendant que tu le peux encore, de longs, de suprêmes adieux!

« Et quand la mort éteindra la fièvre cle ma poitrine, calnaera enfin mes angoisses et mes passions, il me semble (j'y ai souvent réfléchi) qu'une pensée adoucirait pour moj les heures dernières je voudrais être sûr, pendant mon

agonie, qu'un humble tombeau protégera ma dépouille dans ces lieux que j'aimais. Il me semble qu'alors je mourrais sans amertume, en songeant que mon cœur trouvera le repos sous cette terre longtemps regrettée. Je m'endormirais où sont nées mes espérances, parmi les souvenirs de ma jeunesse. Couché pour toujours à l'ombre des rameaux verts, pressé par le gazon que tourmentaient les jeux de mon enfance, mêlé au sol que cherchait mon affeo* tion, béni par les voix qui charmaient ma jeune oreille, pleuré du peu d'amis avec lesquels sympathisait mon âme et qui répondaient à mon attachement, que je sois oublié du reste de l'univers ! »

Les strophes de Gray sur le collège d'Eton n'expriment pas des sentiments moins passionnés, des regrets moins vifs et moins profonds. Le Village abandonné de Goldsmith, le poëme de V Enfance, par Kirke White, plusieurs sonnets de Wordsworth, maint autre ouvrage publié chez nos voisins, contiennent d'affectueuses descriptions des maîtres et des maîtresses d'école, des pensionnats et des collèges. La fameuse chanson attribuée à Casimir Delavigne ne remémore que les infortunes et les tribulations des élèves universitaires. C'est que les monuments, où on les claquemure chez nous, ont en général un air sombre et triste, ressemblent à des couvents, et sont dépourvus des splendides jardins qui donnent carrière aux ébats des néophytes anglais, qui leur apparaissent toujours dans les lointains du souvenir comme un paradis perdu.

Il y a une vingtaine d'années, on ajouta des constructions nouvelles au collège de Caïus, à Cambridge, parmi lesquelles se trouvait une salle à manger. Ces bâtiments, dessinés dans le style anglais du quatorzième siècle, avec contre-forts, meneaux, grande fenêtre du côté du pignon, forment l'ensemble le plus coquet et le plus agréable. La pierre et la brique y alternent, ce qui en égayé encore l'as-

pect. Un monument si gracieux donnerait envie de recommencer ses études, de s'accouder, sous les belles voûtes qui couronnent les salles, devant la grammaire latine et les morceaux choisis de Quinte-Gurce. La manière gothique, au surplus, règne sans partage dans les édifices anglais consacrés à l'instruction publique. Les somptueux collèges, bâtis par nos voisins pendant le moyen âge, étant presque tous debout, ont donné le ton et assuré la prédominance de Tart ogival. Le collège de Saint- Aidan, construit à Birkenhead, dans le comté de Ghesler, en 1855, passera aisément pour une œuvre ancienne, quand le temps aura bruni ses murailles. Toutes les croisées sont garnies de meneaux en pierre, un faîtage découpé à jour borde Tarête des toitures. Il y a des tourelles en Tencorbellement et des cabinets en saillie. Dans vingt ans, Tillusion sera complète. Autour de Tédiflce, un parc ouvre ses routes sinueuses, balance ses frais ombrages * .

Le fameux collège d'Eton est dominé par la colline où se dresse le château de Windsor; quand on quitte la ville royale, une marche d'un quart d'heure mène à l'imposant manoir élevé en l'honneur de la science. Henri VI fonda cette institution, au commencement de l'année 1440, et la dota des biens nécessaires à sa prospérité. La grande école de Winchester , établie par Wykeham, lui servit de modèle ; on en copia les statuts sans y presque rien changer.

' Quelques détails sur ce monument ne seront pas inutiles. C'est un grand quadrilatère, avec des pavillons en saillie aux quatre angles. Un autre pavillon occupe le centre de la façade ; il est de forme oblongue et surmonté d'une toiture qui coupe en croix la toiture principale. Un petit clocher le domine. On dirait d'une chapelle encastrée dans un corps de logis. Deux tourelles en encorbellement, placées à une distance égale des pavillons latéraux et du pavillon central, achèvent de varier le frontispice. Des espèces de tribunes ou de cabinets suspendus, fermés de grands vitrages, reproduisent une décoration analogue sur les bâtiments des coins. L'édifice entier a un air monumental.

six agrégés, un maître, un sous-maître , deux aides, sept clercs et dix chantres forment le corps pédagogique. Soixante-dix écoliers sont entretenus gratis ; on les nomme les écoliers du roi, ou simplement les collégiens: une robe de drap noir les distingue de leurs camarades. Beaucoup d'autres élèves y sont instruits aux frais de leurs parents et se nourrissent dehors. Le nombre total du personnel est de six cents individus.

Le monument qui les reçoit a l'apparence d'un château féodal. Il embrasse deux cours ceintes de constructions gothiques; les fenêtres, en arc pointu, sont divisées par des meneaux de pierre. La brique compose la plus grande masse de l'édifice, qui est bordé de créneaux, ainsi qu'une forteresse. Le bâtiment, élevé entre deux cours, a un aspect grandiose; un vaste beffroi s'y dresse, flanqué à ses angles de tourelles que surmontent des clochetons diaphanes ; un immense vitrage en encorbellement forme saillie au milieu : il part du sommet de la porte ogivale et monte jusqu'à l'horloge, placée elle-même très-loin du sol. On croirait plutôt voir une citadelle qu'une paisible institution. Lés heures sonnent d'un air grave dans cette retraite militaire, comme un avis de se tenir prêt au combat, et il semble toujours que le clairon va leur répondre. Édifiée en des temps d'orage, on a sans doute voulu la mettre à l'abri d'un coup de main.

Un des côtés delà première cour est formé par lachapelle. Quoique très-haute, elle n'a rien de frappant : de lourds côiitfe-forts la soutiennent, la décoration intérieure est très-simple, des boiseries couvrent une portion des murs. Christophe Wren a masqué l'ancien autel gothique derfiére un autel corîùthien, dont les lignée détruisent l'harmonie de l^ensemble. Un jubé d'ordre composite produit le même effet. Gela doit être beau pourtant,car c'est du greci Au milieu de la cour voisine , une statue àè htmt& offre

les Ircaits de Henri Vl, roi d'Angleterre et de France, comme porte l'inscription : vêtu d'une longue robe, le diadème sur le front,le sceptre à la main, il préside aux jeux des élèves, et a sans doute, malgré son air imposant, reçu plus d'une balle séditieuse.

Un grand nombre de personnages, devenus illustres par la suite, ont fait leurs premières études au collège d'Éton. Je citerai seulement Robert Walpole et son fils Horace, Pitt, Fox, Ganning, Gray, Hallam, Bolingbroke, West, Gamden, Harley , Boyle et Wellington. Presque tous ont regretté, comme Byron, les heures sereines qu'ils y avaient passées dans leur enfance. Le bruit de la gloire ne les consolait pas d'avoir vu se rétrécir autour d'eux l'immense horizon du premier âge. Tel est le sentiment qui a inspiré l'élégie de Gray sur Elon; découvrant au loin la paisible demeure, il laissa échapper ces strophes mélancoliques :

« Vieilles tours, flèches aiguës, qui montez là -bas sur l'horizon et couronnez l'humide prairie, asile où la science reconnaissante adore l'ombre sacrée de Henri VI j et vous qui, des hauteurs majestueuses de Windsor, dominez les bosquets et les pâturages où la Tamise roule ses flots d'argent, au milieu du gazon, de l'ombre et des fleurs ; ô collines prospères, ô douces retraites, ô champs que j'aime en vais I Là s'égarait mon insouciante eufance, lorsque le destin ne m'avait pas encore frappé ! Vos brises m'apportent une ivresse d'un moment^ leur aile joyeuse adoucit les fatigues de mon âme ; on dirait qu un second printemps s'éveille en elle, aux parfums de bonheur et de jeunesse dont vous l'enivrez! »

Le poète énumère ensuite tous les plaisirs du collège : la santé, Tespérancey la bonne humeur s'y trouvent réunis; pourquoi la fln du draoae ne tient-elle pas les promesses du début I Le temps donne un coup de sifilet, et la perspective change: au lieu d'un agréable séjour, on voit une hideuse

352 ETON ftT LES COLLÈGES ANGLAIS.

caverne ; Tambition , la colère, la jalousie , le dédain, la cupidité, la haine et la trahison s'y égorgent mutuellement, comme une bande de voleurs que les fumées du vin mettent aux prises.

Dans cette ode assez mal écrite, Gray, selon nous, parle trop des chagrins qui menacent les folâtres pensionnaires. Les vices de notre espèce et les trahisons du sort empoisonneront sans doute leurs jours ; mais faut-il ne s'occuper dans le monde que des infirmités humaines* et des cruautés du destin î Faut-il noyer tous les sujets dans ces tristes réflexions? Le poète ne doit-il pas chercher constamment Tidéal et, s'il plonge au fond des mers orageuses, y saisir la perle de la beauté divine ?

Etou excite encore l'intérêt et la curiosité par une singulière coutume; on l'appelle la fête du Montem. La cérémonie a lieu tous les trois- ans, la veille de la Pentecôte ; chaque élève se déguise d'une manière différente : celui-ci en page, celui-là en chevalier, un autre en Scapin, un autre en Turc. Rs s'acheminent alors vers une butte située dans les environs, et que l'on suppose être une ancienne tombe kimrique ou galgal. Elle se trouve près d'un hameau nommé Salt-Hill [Colline du set); un ample dîner y attend les élèves. La troupe se met en marche avec un étendard, où on lit cette devise : Pro mare et monte; on le plante au sommet de la colline. Une pompe pareille attire nécessairement une foule de curieux. Leur présence est indispensable : car les jeunes gens veulent surtout faire une abondante collecte. On choisit parmi les grands deux quêteurs principaux, qui ont pour aides quelques-uns de leurs camarades. Les offrandes pleuvent dans leurs aumônières, et chacun de ces dons doit être assez élevé, attendu que la recette produit de^ingt à vingt-cinq mille francs. En 1838, la reine fut au nombre des spectateurs ; on recueillit vingt-neuf mille francs. Cette somme passe dans les mains de l'élève le plus

distingué qui préside à la cérémonie avec le titre de capitaine. L'espoir d'obtenir une aussi forte récompense est une grande cause d'émulation. Cette fête vient, à ce qu'on suppose, d'une procession monacale où l'on vendait du sel bénit, pendant le moyen âge ; elle avait peut-être elle-même eu pour source une vieille solennité druidique. Je n'étais pas arrivé en temps convenable et ne pus y assister; mais une autre récréation m'en tint lieu.

Gomme je sortais de l'édifice, je vis la plupart des externes réunis sous les arbres déjà verdoyants , autour d'un frêle théâtre que la vogue a rendu fameux dans le monde entier. On comprend ce que je veux dire ; c'était la cabane de toile où parade et nasille Polichinelle. La pièce commençait, tous les yeux regardaient le boufl'on célèbre ; étant sûr de ne pas éveiller l'attention, je me glissai parmi les enfants, trop heureux de m'associer aux naïfs plaisirs de cet âge. L'oubli, comme la mémoire, a ses jouissances : qui n'aime à déposer un instant sur sa route le fardeau "dés souvenirs? Ces jeunes têtes couronnées de blonds cheveux, ces figures qui n'exprimaient ni la ruse, ni la tristesse, miroirs de bonheur et de simplicité, chassaient loin de moi toutes les réflexions mélancoliques. Echappé du sein des nues, un rayon de soleil dorait la troupe naïve d'une pure et joyeuse lumière.

Un seul spectateur offrait une autre apparence : debout près d'un arbre, il écoutait le grotesque drame avec une sérieuse attention. Au premier coup d'œil, il me parut avoir une quarantaine d'années ; ses habits noirs, son épaisse chevelure brune, sa haute taille et sa physionomie pensive lui donnaient un air majestueux. Une rosette de diverses couleurs ornait sa boutonnière. Ses beaux traits, vivemoat accusés, dénotaient un esprit supérieur.et un noble caractère ; seulement il y avait dans l'ensemble de son visage, dans ses grands yeux sombres, dans les fossettes de ses

joues, quelque chose de railleur : une espèce de mystérieux dédaio flottait sur ses lèvres tranquilles. Quand même ' j'aurais eu quelque honte à m'arrèter devant la boutique de Polichinelle, un auditeur et un compagnon de ce genre m'eût enlevé tous mes scrupules.

Je remarquai bientôt que la pièce différait de celle qu'on joue sur le continent ; mon attention en fut vivement stimulée, car j'espérais y trouver des manifestations involontaires de l'esprit national. Au dehors, le théâtre était orné de la même manière que nos scènes ambulantes, mais des fragments de tapisserie couvraient les parois intérieures.

Le grotesquebossu,âumomentoùje prenais place, finissait de chanter un prologue sur l'air mélodieux de Malborough s'en va-t-en guerre^ ce qui me parut assez bizarre au delà du détroit. Son exorde terminé, il se hâta d'appeler sa femme, car Punch (tel est le nom que lui donnent les Anglais), Punch a une moitié, l'horrible Judy, espèce de monstre au nez crochu, difforme comme son époux et hargneuse comme lui. De leur mariage est issu un enfant qui tient de race, qui les égalerait plus tard en laideur, si le sort jaloux ne Tavait condamné à périr au début de la vie : cette prompte fin, hélas! cause la mort de sa mère. Polichinelle on le voit, n'a pas dans la Grande-Bretagne la même position sociale qu'en France. Au lieu d'être comme chez nous un joyeux célibataire, qui ne doit compte de ses folies à personne, il risque le bonheur d'une famille. Le gai libertin du sud a fait place au triste scélérat du nord. L'un agissait ébourdiment, le second calcule ses fautes ; le mauvais exemple et les mauvais conseils ne l'entraînent pas. C'est chez lui, près de sa femme, qu'il médite ses crimes. Il a, comme les gradins d'Allemagne, l'amour du foyer domestique, et volerait comme eux dçs pendules, pour décorer son taudis.

Ainsi que la plupart des tyrans, Polichinelle se conduit d'abord d'une manière innocente; je dirai même plus, il est victime de son bon cœur. En effet, au lieu de Judy, c'est un chien qui se présente, et quel chien, grand Dieu! un chien malveillant, un chien agressif et querelleur,, un vrai journaliste. Punch le flatte, le câline; mais Tingrat^ pouï répondre à ces avances, lui mord la main, puis le nez, le tratne même , en le tenant ainsi , d^un bout à l'autre da théâtre; enfin, il le lâche et se sauve. Le propriétaire de ranimai, le pointilleux Scaramouche, vient en matamore demander réparation des mauvais traitements qu*a, selon lui, endurés sa bête. Il porte le gourdin néfaste dont il va montrer l'usage à son adversaire, gourdin sous lequel tomberont mortellement frappés tant de malheureux.

— Qu'avez-voua là? lui dit Polichinelle.

Scaramouche. Dans ma main ?

Punch. Oui, dans votre main ?

Scaramouche. Un violon.

Punch. Un violon! c'est une belle chose! savez- vous en jouer ?

Scaramouche. Venez ici que j'essaye.

Punch. Non, non, je vous remercie. J'entendrai fort bien la musique de ma place.

Scaramouche. Alors voulez- vous en jouer vous-même? Lepourrez-vous?

Punch. Il faut d'abord que j'essaye, je vous répondrai ensuite.

Il prend donc le bâton, tourne autour de Scaramouche en fredonnant l'air de la Marseillaise, puis lui allonge un coup sur son bonnet,, comme par hasard.

Scaramouche. Vous jouez fort bien, mon ami. Laissez-moi maintenant essayer à mon tour; je vais vous donner une leçon .

n prend le gourdia, répète le même manège, puis frappo

violemment Polichinelle derrière la tête. « Voilà, lui ditil, de bonne musique pour vous. »

Punch. Je n'aime pas autant votre manière que la niienne.

A mon tour.

Il saisit la trique et abat d'un seul coup la tête de l'imprudent Scaramouche. « Eh bien, lui demande-t-il, que vous semble de cette variation ? Est-ce de la bonne ou de la mauvaise musique? Ah! ah! ah! vous n'en entendrez plus d'autre, jep^ise! »

Tel est le premier meurtre commis par Polichinelle; sans doute il a eu à souffrir une injuste agression, mais il pousse trop loin les représailles. A l'avenir, ses forfaits n'auront plus d'excuse : le sang qu'il a répandu lui donne la soif du sang, il devient le bourreau de toutes les marionnettes. C'est l'histoire de Néron, de Galigula, de Domitien, dans une baraque nomade.

Comme toujours. Punch exerce d'abord sur les siens la rage qui l'obsède. En effet, pourquoi irait-on chercher au dehors des victimes, quand on a auprès de soi des gens qu'on peut martyriser et assassiner ? Il appelle de nouveau Judy : cette fois, elle accourt. Il lui demande leur enfant. Elle l'apporte, cet objet detant de sollicitude, puis s'éloio'ne . Le père choie et caresse son hideux avorton : il essaye de le faire tenir sur ses jambes, et comme la tentative ne réussit point, que le marmot jette des cris. Polichinelle, suivant l'habitude des parents, lui donne un soufflet pour l'apaiser. Ce moyen judicieux ne lui procurant pas le silence, il frappe tout aussi judicieusement la tête du bambin contre les murailles. Chose étonnante ! les cris redoublent. Polichinelle vexé jette l'espoir de ses vieux ans par la fenêtre.

Les spectateurs sont alors témoins d'une scène tragique, d'une scène que je désespère de rendre. Folle de chagrin, Judy se précipite sur le théâtre, armée du bâton

dans lequel réside l'intérêt fondamental de l'ouvrage. Elle se place devant le meurtrier,

— Qu'as-tu fait de mon fils, lui dit-elle, qu'as-tu fait de mon fils, homme barbare ? Dieu ! qui l'aurait jamais cru! Un père tuer Tenfant de son amour, une créature pleine de grâce et d'innocence. Oh ! mon cœur, mon pauvre cœur se brise !

— Ne t*afflige point,lui répond le scélérat,qui n'éprouve aucun remords : c'était une plaisanterie.

Une plaisanterie! Ce dernier trait exaspère l'infortunée. Elle lève les yeux vers le ciel, puis son bâton sûr le dos du coupable et le frappe à coups redoublés. Le mauvais père endure stoïquement cette épreuve, il semble vouloir expier sa faute et rentrer dans le chemin de la vertu. Mais Judy lui applique une dose trop forte de repentir; il murmure, s'impatiente et finalement lui arrache le gourdin. L'ivresse du meurtre le saisit alors : il frappe, il frappe la malheureuse mère ; elle expire sous les coups, et va, dans un meilleur monde, retrouver l'enfant qu'elle pleurait.

Loin de gémir sur son crime, Polichinelle, qui a désormais perdu toute sensibilité, pousse de longs éclats de rire . Bien mieux il chante un couplet immoral et cynique :

C'est un pauvre homme, sur mon âme, Celui qui peut, grâce au bâton, Envoyer au diable sa femme Et qui la garde à la maison.

Pendant qu'il finit ce quatrain, une jeune personne arrive en dansant. Une toque et une aigrette parent son front; elle est belle comme la plus belle des poupées. Elle marche si légèrement que ses pieds ne touchent pas la terre. Quoiqu'il ait une poitrine de bois, Polichinelle, l'ingrat et volage Polichinelle, se sent ému : il lui fait une déclaration d'amour et la presse de répondre à ses vœux ; mais, il faut le dire,

les termes qu'il emploie trahissent jusque dans ce moment si doux la barbarie de son cœur. « Je vous adore, s'écrîet-il, je vous adore et ne vous oublierai jamais, gracieuse PoUy ; j 'aurais toutes les femmes du roi Salomon, que je les massacrerais toutes pour vous appartenir entièremeilt. » La jouvencelle lui présente sa main peinte d'un beau rose; ils sortent ensemble, et le firmament se voile pour ne pas éclairer un nouveau forfait.

Ici un entr'acte permit à l'auditoire ingédu de prendre haleine. Le dieu du théâtre, celui qui donnait aux poupées la vie et la parole, sentait, je pense, fléchir ses bras immôlrtels. Ne fallait-il point d'ailleurs mettre à l'épreuve la générosité des assistants? Une femme chétive et basanée se glissa parmi eux pour faire la quête. Elle recueillit un grand nombre de pence : car la terreur et la pitié, ces deiix sentiments auxquels le divin Aristotea malà propos sacrifié les autres passions tragiques, avaient ému les spectateurs. La plupart des élèves, pourtant, donnèrent leur pièce de monnaie, le sourire à la bouche. Je venais de payer tnon tribut, quand le professeur noir tira de sa boui^e un shilling, et dit à la femme en lui remettant: « Priez un peu votre mari de ne pas estropier tous les rôles de ses personnages. » La laide créature fit une grimace, puis alla se poser près de la scène, et je l'entendis marmotter cette phrase : « Voilà un monsieur, James, qui te donne un shilling pour que tu ne massacres pas les rôles de tes personnages. » L'interprète de Polichinelle était sans doute plus colère et plus orgueilleux qu'avare. « Au diable soit le faquin ! murmura-t-il assez haut : qu'il garde son argent, et i^es conseils ^ Et il continua ses bredouillements dramatiques.

Lorsque Polichinelle a oublié sa femme dans l'ivresse d'uix. second amour, un spectre J3izarre, dont le cou a une longueur démesurée, se dresse devant lui, comme une

muette admonition de la Providence. Le drôle n'en tient compte; il ne rêve que plaisirs, bals, fêtes et chère lie. On le voit donc bientôt paraître sur un fougueux cheval de carton, se promenant ainsi qu'un grand seigneur. Mais l'agile destrier le fatigue et l'inquiète; il galope, tourne et bondit, comme s'il était insensible au mors. Enfin, il se débarrasse de son maître : Polichinelle efifrayé tombe sur le devant du théâtre et pousse des cris lamentables. Un docteur, qui veut se faire citer dans les journaux, accourt avec empressement.

Le DOCTEUR.Holà ! holà ! qu'y a-t-il. Monsieur Polichinelle?

Punch. Ah! docteur, docteur, je suis mort.

Le Docteur. Mais vous poussez des cris de panthère.

Punch. Eh bien, si je ne suis pas mort, je suis sans connaissance.

Le médecin lui demande où il souffre, et, tandis qu'il l'examine, reçoit du brutal un coup de pied dans l'œil. Une lutte s'engage entre eux ; Polichinelle, selon son habitude, le fait périr sous le bâton.

Le grotesque personnage est décidément un coquin fieffé, hideux au moral comme au physique; tous ceux qui l'approchent, il les brise, à la lettre, et se moque ensuite de leur malheur. Dans un accès de joie, par exemple, il s'amuse à balancer une cloche durant la nuit; un voisin que le tintamarre enapêche de dornair, le fait prier de ne pas troubler son repos. S'il avait le moindre sentiment des convenances, Punch finirait soudain : mais il redouble son tapage, et comme le domestique envoyé vers lui, furieux de son obstination, veut le contraindre à cesser, il le tue sans miséricorde. Il expédie de la même façon un aveugle qui lui demande l'aumône. Bref, il ne respecte ni l'âge, ni le sexe, ni la gloire, ni l'infortune, et massacrerait tous les hommes, si on le laissait faire.

La police est donc obligée d'intervenir. Un cpnstable

se présente chez lui, pendant qu'il saute et fredonne. Le CONSTABLE. Silence, monsieurPunchJ'aià vous parler. Punch, Je ne veux pas me taire.

Le gokstable. Je suis un constable. Punch. Vous ai*je dit que vous n'en étiez pas un f Le constable. Il faut venir avec moi, monsieur; vous avez tué votre femme et votre enfant.

Punch. Ils étaient à moi; je pouvais en faire ce que je voulais.

Admirez ce trait de naturel : n'est-ce pas vraiment ainsi que parlent les mauvais maris, les mauvais pères et les mauvais rois? Les souverains de nos jours disent, comme Polichinelle : « Mon peuple est à moi, je puis en faire ce que je veux. »

Après une héroïque défense, le coupable est arrêté. On le jette dans un cachot, il va mourir : l'auditoire l'aperçoit à travers la grille de sa prison. Mais son heure n'est pas encore sonnée; il a une telle adresse qu'il pend au gibet son propre exécuteur et se sauve en riant de toutes ses forces.

Le diable seul peut maintenant le châtier. Aussi le vieux gentilhomme montre-t-il sa tète derrière la tapisserie. Le criminel le voit à peine qu'il est glacé de terreur; mais il cache son épouvante et feint d'être joyeux, quand Belzébuth s'approche. « Bonjour, lui dit-il, mon excellent ami ; comment vous portez- vous? J'espère que toute votre honorable famille est en bonne santé; je vous remercie de votre aimable visite, mais je serais désolé de vous retenir. Je sais que vous avez beaucoup d'affaires, lorsque vous venez à iiondres. Ne vous gênez donc point avec moi et courez chez vos pratiques. »

Le diable ne se laisse pas si aisément tromper : il annonce les plus farouches intentions. Polichinelle tremble, mais résout de défendre ses bosses jusqu'au dernier soupir.

Alors commence une lutte acharnée, une lutte à jamais célèbre, dans laquelle l'esprit malin remporte d'abord Tavantage. Munis Tun et l'autre d'un bâton, les deux adversaires font des passes nombreuses. Ou espère que Satan triomphera, qu'il délivrera la terre d'un coquin sans remords. Hélas ! le pauvre diable est battu; Punch l'assomme, jette un cri d'orgueil et soulève au bout de son gourdin le corps inanimé de Lucifer.

On voit que dans la Grande-Bretagne Polichinelle est bien plus odieux, bien plus terrible que de Tautre côté de la mer. Chez nous, il reçoit à la fin la punition de ses crimes; chez nos rivaux, le génie du mal tombe sous ses coups; il est victorieux par excès de méchanceté. Les Anglais ont-ils voulu donner à entendre qu'il ne faut être ni pervers, ni cruel à demi ?

J'ai raconté toute la pièce d'une haleine, comme si rien n'en avait troublé la représentation ; mais une circonstance bouffonne servit d'intermède; la remontrance que le professeur avait adressée au charlatan, bien loin d'épurer son jargon, l'avait rendu plus grotesque : ne sachant pas en quoi il péchait, l'histrion le criblait de fautes nouvelles, en pen* sant le corriger. On eût dit un auteur sous rinfluence de la critique. Le puritain grammatical unit par perdre patience. «Femme, dit-il en élevant la voix, ne vous ai-je pas donné un shilling, dans l'espoir que votre mari parlerait un peu moins mal? C'est justement le contraire qui a lieu. Il défigure la pièce et la crible de barbarismes. »

— Des barbarismes! s'écria la femme du comédiea; mais c*est afTreux ! Qui aurait jamais dit cela? Mon mari commettre des barbarismes ! Ah! il faut en finir I

Et courant vers le théâtre :

— James, dit-elle, n'as-tu pas de honte? Tu commets des barbarismes, toi, un honnête homme? Ah ! mon Dieu ! nous voilà dans une bdle position! Il ne nous manquait plus que

cela. Le monsieur se plaint encore, et il fait des menaces.

Un juron furieux ébraola la baraque.

— » Valu! rendre son argent, MoUy, et qu'il se taise, ou, de par tous les diables, Taffaire deviendra sérieuse.

Molly s'approcha du critique.

— Monsieur, dit-elle, nous aimons mieux vous rendre votre pièce et jouer comme nous en avons Thabitude.Mais.je vous en prie,ne nous dénoncez pas.Mon mari, croyez-le bien, n'a jamais fait de barbarisme. Il est doux comme un agneau.

— Nous verrons, nous verrons ! Je parlerai au sheriff. Il vous interdira le comté de Berks.

Gomme le grammairien articulait ces paroles, l'artiste dramatique laissa tomber Polichinelle, et, se redressant dans sa tente, fit voir une tète ignoble, où grimaçait rindignation, et que les écoliers saluèrent de joyeux rires.

— Montre-moi donc l'âne qui vient braire au milieu de ma pièce, cria-t-il à sa femme ; je vais lui répondre en bon langage.

Les huées des enfants couvrirent la voix du bredouilleur nomade : sa figure osseuse et triviale surexcitant leur gaieté, des noix, des billes volèrent autour de lui. C'était un homme prudent : pour éviter la bourrasque, il disparut dans sa tanière. Des cris^ des applaudissements retentirent : les gamins étaient charmés de cet épisode^ qui variait le spectacle ; il dérida le professeur lui-même, et. Polichinelle s'étant montré, sa vue apaisa l'orage.

Le pédagogue néanmoins quitta la place, pour ne pas mettre sa longanimité à l'épreuve : il alla s'asseoir fort loin de la cabane^ sur un banc de l'avenue. Lorsque la séance fut close, je m'acheminai vers le nord, pendant que la foule rieuse se dispersait. Le hameau d'Eton avoisine le chemin de fer occidental ; j'allais prendre un billet à la gare.Tout en marchant, j'étais préoccupé du majestueuic grammairien. Qui aurait supposé que ce large front, cet

air digne, ce fier coup d'œil, loia. d'annoncer un grand esprit, voilaient une âme si étroite? Quel pédantisme absurde il avait trahi dans sa dispute avec Tinterprète des poupées! N'aurait-on pas dit que le sort de l'univers dépendait de ces jeux enfantins? Une gravité si comique et si hors de propos décelait bien le magister.

Livrée ces réflexions, j'avais atteint l'extrémité de la bourgade, quand j'aperçus mon homme à deux cents pas de moi. Marchant plus vite, je l'eus bieiitôt rejoint.

— Vous allez au chemin de fer? lui demandai-je, tout dialogue avec un inconnu devant débuter par une question banale. Si vous le permettez, je vous tiendrai compagnie.

— Je vais plus loin que la gare, me répondit-il, chez un de mes amis.

— Et votre colère est dissipée? Vous n'étiez probablement pas de bonne humeur aujourd'hui.

— Au contraire ; j'étais, je vous l'assure, dans les meilleures dispositions. Mais entendre mutiler un texte auquel je dois tout mon bonheur !

— Vous devez votre bonheur à cette farce populaire?

— Oui, ma fortune, l'estime qu'on me témoigne, ma tranquillité présente et la paix de mes vieux jours.

— Vous plaisantez, sans doute.

— Pas le moins du monde. Polichinelle m'a sauvé de la détresse, m'a fait combler d'honneurs, a été pour moi un véritable messie.

— Je ne puis vous croire : la charge est trop forte .

— ^ Rien de plus vrai cependant. Vous ne connaissez donc pas la race humaine? C'est moi qui ai recueilli et publié la meilleure version du drame burlesque. J'ai fait en outre l'histoire de cette œuvre boufifonne et du principal personnage. On trouve là réuni tout ce qui le concerne; je montre que Polichinelle a vu le jour dans les premières années du xvii"* siècle. Il eut pour lieu de naissance la ville antique

d'Acerra, peu éloignée de Naples; pour père un comédien, Silvio FioriUo, qui avait pris le surnom de Capitaine Matamore. Andréa Galcese, tailleur de profession, mais possédant une verve et un esprit naturels, perfectionna beaucoup le nouveau venu : il lui enseigna Tart d'imiter avec adresse les manières des paysans italiens, et mourut de la peste en 1656. Le jeune clown fut appelé Pulcinella, d'où les Français ont tiré le mot de Polichinelle, et nous celui de Punch par abréviation. A peine eut-il fait résonner sa voix stridente, que l'Europe s'engoua de lui. Jamais caractère idéal ou boufifon n'excita un pareil enthousiasme. Il allait d'une province, d'un royaume à l'autre, comme un demidieu. La joie et le rire éclataient sur son passage. Les Hollandais surtout l'accueillirent avec une sympathie, une bienveillance fraternelles. Ils employèrent la mécanique pour augmenter ses moyens de séduction : il agita ses bras d'une manière plus gracieuse et remua les lèvres comme s'il parlait. Lorsque Bayle vivait à Rotterdam et qu'il entendait de son logis la trompette enrouée du spectacle forain, il oubliait ses livres, ses recherches, et descendait se mêler aux curieux. Quand Guillaume d'Orange monta sur le trône d'Angleterre, Polichinelle l'escorta dans son voyage ; ils s'emparèrent simultanément des affections du peuple britannique; mais le prince a depuis longtemps fini son règne : celui de Polichinelle dure encore. Voilà ce que j'expose dans mon livre et ce que j'appuie sur les meilleures autorités.

— Vous avez fait là de grandes découvertes, et je ne m'étonne point que vous en soyez fier.

— Ne raillez pas, monsieur : l'histoire de Punch a été pour moi comme un talisman. Que d'honneurs elle m'a valus! Sii3pt éditions, les unes sans gravures, les autres splendidement illustrées, ont fait les délices du public et m'ont rapporté de grosses sommes. Tous les journaux,

toutes les revues m'ont accablé d'éloges; les plus illustres critiques se prononcèrent en ma faveur. Depuis longtemps je sollicitais une place dans un collège et ne pouvais l'obtenir. Quand mon ouvrage eut paru, on vint me prier d'accepter une chaire : je devais être la gloire et l'ornement de l'institution. Les élèves ont pour moi un attachement réel à cause de mon livre, qui excite leur gaieté. Quand le bateleur s'est servi à mon égard de termes injurieux, vous avez entendu quel bruit ils ont fait. Si je voyage dans les Trois Royaumes, on m'entoure de prévenances. Feu Guillaume IV voulut me voir : j'eus l'honneur de dîner avec Sa Majesté, qui ne m'épargna point les compliments. Bref, je dois à cet opuscule la fortune, la joie, Tadmiration des hommes; croyez-vous que je puisse trop Testimer?

— Assurément non, grave historien; mais, dites-moi, est-ce le seul ouvrage que vous ayez publié, ou est-ce le seul qu'on ait accueilli de la sorte ?

— Aussi chaleureusement, oui; j'ai eu cependant un autre succès du même genre, mais moins extraordinaire. Vous avez entendu parler des lettres de Gicéron à Atticus. Eh bien, un jour que, renfermé dans la bibliothèque d'Eton, je visitais les manuscrits, je trouvai un exemplaire fort ancien de cette correspondance. Je l'ouvris et, par un grand hasard, ma vue tomba sur un morceau que j'avais fait expliquer à mes élèves le matin même. Quel fut mon étonnement, lorsque je lus trois phrases que je n'avais point observées dans mon édition et que nulle autre ne donnait ! Gicéron y apprend à son ami qu'il va partir pour une de ses villas, que tous ses bagages sont prêts et que les pluies seules l'ont jusqu'alors retenu. Je publiai ma découverte dans un journal, las autres répétèrent la nouvelle, en un mois elle fit le tour de l'Europe. Vous ne sauriez croire l'effet qu'elle produisit. Un libraire, dont ce tintamarre allécha la cupidité , vint m'offrir de réimprimer les lettres

du grand orateur, avec les trois phrases susdites et mon nom en gros caractères.J*acceptai,Ie bruit recommença : il fallut quelques jours à peine pour épuiser Tédition. Le moyen de ne pas lire ce passage précieux, arraché au néant ? Je reçus des diplômes qui me nommaient membre de plusieurs académies étrangères; plusieurs princes crurent devoir m'expédier les insignes de leur ordres ; vous les voyez à ma boutonnière. »

Gomnoe il articulait ces mots, je perdis toute domination sur soi-même; depuis longtemps je réprimais une colossale envie de rire: j*en éclatai d'autant plus fort , et les larmes me vinrent aux yeux. La crise était trop violente, je ne me souciais pas de fâcher mon interlocuteur.

Je fus agréablement surpris néanmoins, lorsque je le vis imiter mon exemple et se livrer aux mêmes transports. Notre accès de joie mit les oiseaux en fuite à un quart de lieue autour de nous.

— Allons, allons, me dit-il, quand notre gaieté s'apaisa, je me sois trompé sur votre compte ; je vous m parlé comme à un profane. Je ne vous ai pourtant point dit une phrase qui ne soit vraie. J*ai obtenu les triomphes en question de la manière que je vous ai décrite ; cette manière, c'est le plus sûr chemin pour parvenir à la gloire : voilà comment les nations distribuent leurs éloges et décernent leurs couronnes.

Ici, nous fûmes pris d^un nouveau paroxysme de bonne humeur.

— Et vous avez probablement composé, luidis-je enfin, des œuvres qui méritaient bien mieux Tattention, que vous estimez davantage et qui vous oct demandé plus d'efforts.

— N'en doutez pas; l'histoire de Punch et l'édition des lettres à Âtticus n'ont été pour moi que des plaisanteries. Pendant que je sollicitais une chaire de professeur, j'exécu*

tais de grands travaux : je mis alors au jour une Théorie du développement de l'humanité, un livre De Vessence et des attributs de Dieu^ un volume sur l'histoire d'Angleterre, où je redressais une foule d'erreurs. Les journaux gardèrent le silence : trente savants au plus s'en occupèrent et me firent parmi eux une petite renommée; j'étais dans la même situation que Hume, dont les ouvrages, malgré tout son talent, n'eurent de lecteurs qu'après sa cinquantième année. Je portais, comme vous devez le croire, les haillons du génie. Enfin, dans une heure de détresse^ une lumière subite m'éclaira. Je vous dirai que j'aime beaucoup les auteurs français; leur connaissance du monde, leur mépris des hommes, flattaient alors et flattent encore mon âme désenchantée. Un jour, lisant Labruyère, je m'arrêtai aux phrases suivantes : «« Il y a autant d'invention à s'enrichir par un sot livre qu'il y a de sottise à l'acheter ; c'est ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises. » Cette sentence me produisit Fefifet d'une révélation : je me creusai la tête» cherchant quelque sujet trivial ou insipide; la face joyeuse de Punch grimaça dans mon esprit, je fus sauvé ! Depuis lors, j'ai joint à la maxime de Labruyère deux autres maximes également importantes ; l'auteur de la première est le sage FonteneUe : « J'aurais la main pleine de vérités , disait-il, que je ne lèverais pas mon petit doigt pour en laisser échapper une seule. » Voilà, en efifet , le seul moyen de vivre heureux et tranquille, d'obtenir d'abord, puis de conserver Tamour et l'estime des hommes. Ah t monsieur, l'admirable chosq que les lieux communs ! l'utile habitude que celle déparier sans rien dire ! Pour qu'une œuvre écrite soit lue avec enthousiasme, elle doit être bien inférieure à la conversation de deux hommes sérieux. Elle n'impose point alors l'affreuse tâche de penser ! Ou. dévore ces. pages insignifiantes, qui ne heurtent point les opinions reçues ; on

trouve mille charmes à ce style vulgaire , dont l'usage a consacré toutes les formes , et l'on porte l'auteur en triomphe. La sottise est lajeine du monde ; la nature, ayant multiplié les sof s, a dû concevoir pour eux une préférence maternelle, a dû les environner de soins délicats. Malheur à celui qui voudrait lutter contre eux ! jeune, on l'essaye ; plus tard, on se corrige et l'on baisse la tète. Quiconque ne veut pas fléchir le genou est menacé de terribles infortunes . Nicolle, l'auteur du second axiome, le savait bien, lorsqu'il s'écriait; « Il n'y a pas d'homme plus abandonné sur la terre que celui qui n'a pour lui que la justice et la vérité. »

— Vos paroles sont de la musique pour moi, et répondent si bien à mes opinions que je crois entendre l'écho de ma pensée. Mais que faire, sinon se résigner et souffrir patiemment, ou abdiquer son intelligence, l'amour du vrai, du bien et du beau, s'endormir dans le silence et l'immobilité? Quiconque parle, écrit, invente, fait preuve d'initiative, doit accepter la lutte et la douleur comme un élément de son programme : il espérerait en vain obtenir le repos par des concessions énervantes et abrutissantes. On ne lui en tiendrait même pas compte. Si vous pardonnez à la sottise, la sottise ne vous pardonne point; si yous ménagez la routine, la routine fond sur vous ; si vous épargnez l'erreur, elle cherche à vous percer les entrailles. Il n'y a de paix sur la terre que pour les hommes nuls, qui s'engraissent à loisir dans leur insignifiance. Les autres sont toujours contraints de tirer le glaive, ou pour faire justice, ou pour se défendre (1).

* Ces réflexions, qui ne manquent pas d'une certaine amertume, m'étaient inspirées, quand eUes furent écrites, par la situation dans laquelle je me trouvais. Le premier rêve de ma jeunesse, le premier but que j'ai poursuivi, a été d'arracher la critique, c'est-à-dire la science de la litiérature et des beaux-arts, au caprice, aux vaines formules, aux préjugés antiques, au bavardage immense dont on

— Allons, monsieur, répliqua le docteur, je vois que nous nous entendons. Aussi m'aperçois-je avec peine que nous allons être contraints de vous séparer; vous avez devant vous la gare de Slough, dans quarante minutes vous serez à Londres. Le grand chemin de fer occidental est le meilleur, le plus sûr, le mieux servi, le plus étonnant de TAngléterre ; un Français, l'illustre Brunel, en a été l'ingénieur. Quoique vous n'ayez rien à craindre, je vous souhaite un bon voyage. »

— Merci, grave historien, lui répliquai-je. Puissiez-vous faire de nouveau quelque précieuse découverte, qui portera votre nom jusqu'à la postérité la plus lointaine.

Il me lança un regard d'intelligence, dont l'expression narquoise me fit sourire, et me tendit la main : je la serrai cordialement. Le docteur traversa le chemin de fer, et poursuivit sa route. Trois quarts d'heure après, j'étais à Londres, où je voulais passer encore un jour ou deux.

assourdit et aveugle le public. La poésie, T architecture, la peinture, la sculpture ont des lois fixes, des conditions normales d'existence, de développement et de succès : le beau ne s'obtient pas par tous les moyens. Je voulais donc établir, faire prévaloir une critique nouvelle, ayant pour base l'étude sérieuse, logique, régulière et indépendante des problèmes. Tous les experts jurés de la liltérature et des beaux-apts poussèrent contre moi des cris de fureur. Ils avaient un commerce florissant à l'aide de vieux procédés ; pour* quoi eussent-ils adopté une autre méthode, changé leur fond de boutique? On me lançait des regards atroces. Les cabales, les intrigues, les sournoises démarches, les trahisons se multiplièrent ; on fi^ échouer ma tentatfve. La lumière supérieure qui brillait à mes yeux, élucidant toutes les questions, ne me servit que pour mes propres travaux : je ne pus en faire parvenir un seul rayon au delà. Mais la France, plongée dans la paresse intellectuelle pendant trente ans, livrée aux fureurs de la spéculation, du luxe, de l'amour-propre et de la sensualité, la France se relèvera un jour ; alors mon heure sera venue, al(nrs la raison l'emportera sur la' sottise, la mauvaise foi, la routine et l'ignorance, car s'il n'y a pas de droit contre le droit, il n*y a pas de droit non plus centre la logique et la vérité.

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