CHAPITRE IX
Le Paris de Philippe-Augaiste.
Pour comprendre le mouvement qui emporte ce siècle et qui doit se réfléter dans le développement de la capitale d’une nation, dont l’influence était déjà considérable en Europe, il faut se rappeler qu’on était déjà au plus fort de l’époque des croisades, que l’esprit humain sortant de l’enfance des âges précédents, se trouvait dans toute l’efflorescence d’un âge nouveau. Il y a donc un puissant intérêt à assister aux efforts de l’homme pour inaugurer le monde moderne, qui se dégage peu à peu des entraves de la barbarie.
Il faut remarquer qu’il y a une corrélation constante entre les travaux matériels exécutés à chaque époque et le mouvement des sociétés elles-mêmes. Les monuments d’un peuple disent sa civilisation, et par monuments il faut entendre tout travail appliqué à l’embellissement des cités et à la sécurité des habitants.
Ceci nous explique le développement de Paris à partir du règne de Philippe-Auguste.
En H 90 on commence une nouvelle enceinte formée d’un mur de huit pieds d’épaisseur (2 mètres 66 centimètres), flanquée de cinq cents tours et percée de treize portes. Voici la direction de cette enceinte sur la rive droite où elle Fut d’abord commencée. Elle commençait par une grosse tour nommée la Tour qui fait le coin dont on distingue l'emplacement au-dessus du Pont-des-Arts ; elle passait par la rue St-Honoré, près de l’Oratoire, s’avançait de là jusqu’à la porte Saint-Denis, traversait la vieille rue du Temple entre la rue des Francs-Bourgois et celle des Rosiers, et venait aboutir au quai des Célestins, en coupant la rue St- Antoine à la hauteur de l’église St-Louis. Telle était l’enceinte septentrionale de Paris. On voit l’espace considérable qu’elle a gagné. L’enceinte méridionale fut commencée en 1208. Elle partait d’une tour située au bord de la Seine, nommée la tour de Philippe Hamelin et plus tard la tour de iNesle, qui garde dans l’histoire une si triste célébrité; elle passait au carrefour de Buci, à la place Saint-Michel; de là à l’emplacecement actuel de l’Ecole polytechnique et rejoignait la Seine par la rue des Fossés-Saint-Victor et par celle des Fossés-Saint-Bernard.
C’est à dater de cette époque, qu’on établit la perception des droits d’entrée aux portes de la capitale.
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Il faut payer les avantages qu’on retire d’une ville bien fortifiée et notablement embellie. Philippe-Auguste avait le goût des constructions. Sous son règne s’élèvent un grand nombre d’églises ; Notre-Dame est commencée. On construit des couvents, des hôpitaux, des collèges, des halles. Le Louvre, forteresse destinée à défendre la ville et à commander le fleuve s’élève avec le caractère des plus belles constructions féodales. Philippe-Auguste fut le premierqui pensa à faire paver les rues boueuses, qui établit des fontaines, répara les aqueducs et créa de nouveaux ports pour faciliter le commerce de la hanse parisienne. Jusque-là il n’y avait que deux ports sur la cité, celui de la Grève et celui de saint Landry.
Sous saint Louis, les travaux commencés par Philippe-Auguste se continuent et se complètent. On élève huit nouveaux collèges, entre autres celui de Robert Sorbon, dont le nom est resté à la Sorbonne. L’art gothique prend ses développements. Cette gracieuse importation de l’architecture arabe prend un caractère spécial : et emprunte à la Flore indigène les ornements de ses chapitaux, de ses nervures, de ses fleurons, l’art gothique semble devenir européen. De l’Ile-de- France, il se répand dans toute l’Europe, il se répand dans le monde germanique, en Angleterre. Le premier monument remarquable de cet art nouveau dont nous
dotent les croisades, est la Sainte-Chapelle, construite dans1 le palais de saint Louis.
En 4211, Paris avait en superficie 252 hectares; elle était de 349 en 4272, et, elle était arrivée à 438 hectares en 1367. On n’a pas le chiffre exact de la population ; on est réduit à des évaluations approximatives.
Un livre curieux intitulé Paris sous Pliilippe-le-Bel , porte la populationde Paris, en 4 328, à environ 274,000 individus. Ce n’est pas exagérer que de la supposer de 4 80,000 individus sous Philippe-le-Bel et saint Louis.
La nouvelle ville, à l’époque dont nous pari ns, était divisée en trois grands quartiers : 4® la Cité; 2° la rive gauche, dite d’Outre-Petit-Pont; 3<> la rive droite, dite d’Outre-Grand-Pont. Cette partie était ia plus populeuse. Les statistiques donnent les détails suivants aux curieux. Ces trois quartiers avaient trois cent cinquante rues, ruelles ou impasses, dix places, onze carrefours, vingt-cinq portes de ville, trente-cinq églises paroissiales, cinquante couvents, hôpitaux ou églises non paroissiales; trois ponts, trois grandes boucheries, sept grands collèges ; vingt-six étuves ou bains publics. La population payait pour la taille une somme équivalente à 4,54 5,800 francs de notre monnaie;.
Ces détails disent clairement l’importance que la ville avait prise à cette époque du moyen-âge où le mouvement européen fut immense.
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Il faut dire aussi que l’agrandissement continua dans la même progression Vers le milieu du xive siècle on enclava des quartiers nouveaux qui s’étaient formés au pied des remparts de Philippe-Auguste. Ce fut Etienne Marcel, prévôt des marchands, qui exécuta les travaux. Ce fut principalement vers le Nord que portèrent les agrandissements de cette époque. Le quartier du Temple et le quartier Saint-Antoine faisaient alors partie de l’enceinte, et des forteresses, appelées bastilles, servaient de fortifications. On évalue à 800,000 francs de notre monnaie les travaux exécutés à cette époque. C’était beaucoup pour le temps.
Charles V conserva le plan de Marcel; mais il fit exhausser les murail.es, creuser les fossés de l’enceinte et reconstruire sur de plus vastes proportions la bastille Saint-Antoine. Cette forteresse formait un immense pâté flanqué de hautes tours, sur lequel régnait un crénellement continu. Cette redoutable construction féodale devint plus tard une prison d’Etat et fut démolie après avoir été prise par le peuple de Paris, le 14 juillet 1789. Tous ccs travaux furent terminés en 1383. Paris admirablement défendu, avait alors l’aspect d’une des plus grandes cités féodales de l’Europe. Ses portes, ses tours, ses murs crénelés, ses bastilles, ses maisons à pignons aigus, ses châteaux à tourelles, son Louvre, l’une des plus belles constructions féodales de l’Europe, lui donnaient un cachet original que
le temps et les changements postérieurs lui ont fait perdre.
Tel fut Paris jusqu’au règne de François Dr, c’està-dire aux premières années de la renaissance. Il y a là une limite entre l’ancien monde et le nouveau. Avant de passer ce terme fatal après lequel la grande cité prendra un tout autre caractère, jetons un dernier regard sur cette ville dont nous avons suivi les destinées depuis quatorze siècles.
Quelle que soit alors son étendue, il y a dans l'enceinte de ses murailles, des champs, des vergers, des clos immenses et des faubourgs qui, entrecoupés de clôtures , ressemblent plutôt à des villages qu’aux quartiers d’une grande ville. La Seine qui n’est pas soutenue par des quais tout le long de ses bords, s’échappe çà et là et cause des inondations fréquentes, notamment vers la Grève et les terrains bas appelés alors la vallée de Misère. Alors une partie de la ville était submergée et l’on allait en bateau depuis la rue Saint-Antoine ou la chaussée de la rue Saint-Denis, jusque par delà la porte Saint-Honoré. La Seine laissait dans ses débordements des flaques d’eau et entretenait les grand marais qui couvraient toute la partie septentrionale de Paris, depuis ^ Saint-Antoine-des- Champs jusqu’à la Ville-l’Evêque et Neuilly. Pendant une partie de l’année, plusieurs clos et plusieurs rues
de venaient des îles, où l’on ne pouvait aborder que par
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des bateaux. On arrivait ainsi à la ferme Gran ^-Batelière, car c’est de là que lui vient son nom (t). La rue de la Coutellerie, celle de la Yannerie, où l’on pêchait une partie de l’année, étaient baignées par des eaux mortes et l’on passait ce marécage sur les Plcinches-Mibrai (2) .
Vers le centre de Paris, les rues devenaient étroites et les maisons entassées ne laissaient point de place aux jardins. Tels étaient les quartiers populeux de la Cité, de Sainte-Opportune, de Saint-Jacques-de-la- Boucherie et des Halles. Dans ces quartiers obscurs et bruyants, Paris était infect et hideux. Des exhalaisons fétides s’échappaient des rues fangeuses, où pendant des mois entiers demeuraient entassés les fumiers, les gravats, et les immondices. Les rues, par un temps pluvieux étaient peu praticables pour les piétons. Quelques-unes, qui formaient ce qu’on appelait la Croisée de Paris étaient à la vérité, depuis Philippe-Auguste, pavées aux frais du domaine royal, quelques autres rues étaient pavées des deniers de la ville, d’autres enfin' devaient être pavées et entretenues par chaque propriétaire selon la longueur de sa maison (3) ; mais les règlements, qui imposaient ces obligations, étaient mal exécutés et la plupart des rues n’étaient
(1) L’abbé Lebeuf lui donne une autre étymologie.
(2) Mibrai signifie milieu du marécage; delà vient le nom de la rue Planche-Mibrai.
(3) Rigord. Reg. Phil. Aug. in vil. ann. 1184.
ni pavées ni nettoyées. Les hommes aux idées vieillies n’en étaient pas fâchés parce que, disaient-ils, les habitants craignant de sortir le soir, prenaient l’habitude de rester chez eux où ils trouvaient le bonheur et la paix. La circulation continuelle des chariots, bêtes de somme, troupeaux et gens à cheval, remuait tout le jour ce bourbier pestilentiel d’où sortaient, dans les jours orageux de l’été, ces terribles épidémies qui portaient fréquemment la terreur et la mort.
Les nobles parcouraient la ville à cheval, leurs femmes se faisaient porter en litière. Les magistrats se rendaient au palais montés sur des mules; les marchandes étaient assises sur des ânes. Les bourgeoises se servaient parfois de chars d couverts, malgré l’ordonnance de Philippe-le-Bel, portant art. -1er. « Nulle bourgeoise n'aura char (I). » Quant à la populace, elle courait par les rues, à moitié perdue dans ees fumiers épais, affreuse de sa pâleur, de sa malpropreté et des haillons dont elle était couverte. Les noms de ces rues étroites et sales indiquaient assez l’opinion même des contemporains sur leur salubrité où les guet-apens qui pouvaient y surprendre d’imprudents visiteurs. Telles étaient les rues Breneuse, Trou-Punais. Trognon, Mon- Délour , Fosse-aux-Chiens , Mauconseil , Coupe-Gorge , Vide-Gousset, Tire-Chappe, Mauvais-Garçons , Mauvais-
(1) Ordonn. des rois, t. I, p. 541. — Montfaucon, t. V, p. 11.
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Foisin , Coup-de- Bâton, et tant d’autres où végétait une population malsaine, sans air et sans clarté.
Paris fourmillait alors de coupe-bourse et de tirelaines. Les premier coupaient avec adresse les cordons des bourses que les passants portaient alors à 'leur ceinture, les autres tiraient violemment le manteau de de dessus les épaules de ceux qu’ils rencontraient. Ces voleurs exploitaient Paris en plein jour. La nuit ouvrait un champ plus tragique aux meurtres et aux assassinats. La ville devenait si périlleuse dès la chute du jour, que les baladins avaient ordre de commencer leurs farces et spectacles à deux heures de l’après-midi et de les fermer à quatre heures, afin qu’on pût être rendu chez soi avant le crépuscule (1). Pour se mettre à l’abri du vol, les bourgeois avaient imaginé de tendre la nuit- aux extrémités de certaines rues des chaînes qui pendant le jour étaient roulées à un crochet de fer fixé au mur de la maison du coin. Souvent au lieu de chaînes on fermait de portes les deux bouts de la rue, dès que la cloche du couvre-feu avait sonné.
On comprendra la difficulté de mettre un peu de police dans une ville ainsi organisée. Les abus de toute espèce étaient difficiles à détruire. Une ordonnance ayant défendu qu’on menât les pourceaux paître la fange des rues de la ville, on fut obligé d’excepter de cette mesure les troupeaux de l’abbaye Saint-x4ntoine,
(1) Il en était encore à peu près ch même sous Louis XIV.
l’abbé ayant fait observer que ce serait manquer à saint Antoine, que de ne pas accorder ce privilège à ses cochons (1). Chaque état, chaque condition avait ses lois, ses usages, ses privilèges. Cet étrange moyenâge, trop admirable par ses vertus pour qu’on ne l’aime pas , trop malheureux par ses luttes barbares et ses souffrances pour le regretter, se reflète tout entier dans le Paris de cette époque. N’Oublions pas la physionomie gracieuse de la Cité, toute reconstruite d’après les règles de l’art ogival. Paris, depuis le Louvre jusqu’aux plus humbles manoirs, aux boutiques etaux échoppes même, n’était qu’une forêt merveilleuse d’aiguilles sculptées, de pignons aigus, de tourelles suspendues, comme nids d’hirondelles aux murailles. Il n’y avait qu’un seul type d’architecture, la Sainte-Chapelle et avec l’ardeur enthousiaste du temps, pas de maisons qui n’eût emprunté à ces ciselures délicates, à ces broderies en pierre, tout leur ornement et leurs caprices.
Bisons maintenant notre adieu à ce Paris des vieux âges. Nous en garderons quelques débris. La Sainte- Chapelle restera, Notre-Dame, l’hôtel de Cluny, quelques églises de paroisse, comme Saint-Germainl’Auxcrrois, Saint-Severin. Mais bientôt une architecture inconnue au moyen-âge envahira la grande cité. Le moyen-âge se meurt ; son architecture tombera avec lui.
(1) Saintc-Foix, Essais sur Paris.