CHAPITRE XXF
Encore les éléphants. — Om-OheWanne et ses 600 traqueurs. — Une chasse merveilleuse. — Un lion. — Conduite d'Om-Ghe^Janne. — Mes regrets. — Retour au camp. — Texpédie à Natal un chariot rempli de collections.
Jusqu'au 19, rien ne signala nps«JQyrnées^.ti{i^c}ialeur
•' .•/••• • . - jdevenait des plus intenses et proyo^^
tellement rapide que le travail de pi^«raji}&û des grands
animaux était impossible. Henning me revint enfin, après
une chasse merveilleuse. Dès les deux premiers jours, il
avait débuté par tuer un éléphant de peu de valeur; le
troisième^ une femelle blessée de deux balles, non loin
d'arbres à makanos, lui avait occasionné une chasse fu-
rieuse, dans laquelle il avait failli être écrasé. Le dixième jour, lorsqu'il se disposait au retour, il avait été plus heureux : sept éléphants mâles superbes s'étaient offerts à lui, et secondé d'un grand nombre de traqueurs, Henning avait employé son monde à se les faire passer et repasser. En une hqurej^ cinq d^'entreeuit furent couchés par teçre; les deux derniers restaient en vue. Mais la force des coups de fusil l'avait mis dans l'impossibilité de manier plus longtemps son arme; l'épaule toute contusionnée, il s'était vu réduit à les abandonner. Dans le trajet du retour, il en avait encore tué un autre. Sept éléphants abattus en douze jours ! Assurément c'étaient là des succès inespérés. Mon intention était de les poursuivre et de ne rien négliger qui pût m'en assurer une longue série. Il est vrai que je ne l'avais pas prévu en quittant Natal ; mes munitions tiraient à leur fin, je manquais aussi d'armes d*un calibre suffisant; en outre, de nombreuses collections nécessitaient
l'envoi de mon chariot à la baie. Mais pour le faire sans . ••• • •*•
trop me géneç,4rois.p8(&te*de plus m'étaient indispensablés. Je^Qffêaî^à l«.bOÂÀe volonté d'Om-Ghet^-laniie, et je résolus ae itTadcegser'Hvi'*.
Le derni^l^v^'â^* février j*arrivaî chez ce chef. Nous avions, durant le parcours, blessé un éléphant et retrouvé mort un de» ces aniittaux de taille moyenne. Om-4ihet- Janne ne put accéder à ma demande ; il dépendait d'un capitaine supérieur du nom de Soquapa, qii} n'eût pas manqué de blâmer une disposition de ce genre sans que
Ton eût reqtrîs son assentiment préalable, et Soquaba était absent.
Le 4^ mars, nn violent mal de tête me retint an mouzi ; le S> comme il était toujours intense, je cherchai aie dissiper à force d'exercice. Je sortis avec les miens, et déjà nous étions, en quête d'éléphants, lorsque nous rencontrâmes Om«Ghef-Janne.
« Attendez à demain, dit celui-ci; demain vous aurez pour vous assister plusieurs centaines d'hommes ; demain vous réussirez à coup sûr. Seuls comme vous êtes aujourd'hui, vous ne ferez rien de bon ; ce serait même beaucoup de tuer un ou deux éléphants, et alors adieu pour quelque temps la troupe. Croyez-moi, retournez au mouzi ; je réponds du reste; j'oserai même vous garantir la réussite, i»
Incapable de chasser sérieusement ee jour-li, je me rendis aux bonnes raisons d'Om-Cfhet-Janne, que je priai de convoquer k son retour tous les hommes disp(mibles pour le lendemain^ ayant soin de faire parfir à Theure même des éctaireurs dans diverses direction».
En conséquence de f avis répandu, 6 ou 000 homme» se réunirent le 3, à la pointe du jom^ et vinrent nous joindre chez 0m-6het-Janne. H y avait de la joie chfez tous, tant ib étaient persuadés que nous devions réussir. Chacun portait un bouclier de chasse, quelque» àasagayes et une hache. *
Après deux heures de marche, nous découvrîmes d'en
haut des éléphants, sur qui nous descendîmes en ligne droite. Nos guides de tête, pour ne pas effrayer ces animaux, recouraient aux sifflements pour nous avertir des passages à suivre ou des temps d'arrêt. En tous cas, le coup de sifflet voulait dire attention I Malgré nos précautions^ nous ne pûmes joindre la troupe; elle décampa. Nous la suivîmes et traversâmes dix fois au moins l'Om-Philos- M ouniama. Pour distraction, nous eûmes une simple affaire avec un ratel ou blaireau puant, que je tuai d'un coup d'assagaye.
Il était plus de midi, la chaleur était accablante, la fatigue nous faisait songer à un repos, quand vinrent à notre rencontre des Cafres coureurs, qui avaient vu des éléphants en grand nombre à 5 milles de là , se tenant dans une presqu'île formée par une sinuosité de l'Om-Philos. La position était superbe, mais il ne fallait pas perdre une minute. Nous forçâmes la marche, et bientôt ensuite nous y fûmes arrivés, après avoir passé deux fois encore cette rivière aux mille détours. Devant nous était l'isthme de 300 pas de largeur, la presqu'île en avait 1200; elle était dominée sur la droite par une montagne de forme conique de 300 pieds de haut, où plusieurs Cafres montèrent en vigie. Le vent allait de nous aux éléphants, mais la distance était grande encore. Je postai du monde partout où je jugeai qu'il était nécessaire, et nous tournâmes par la droite i deuf fois il fallut de nouveau traverser l'Om-Phi'los avant d'entrer en lice.
Nous avions pénétré dans la péninsule par le côté diamé* (ralement opposé àTisthme, exactement par le dessous du Tent. 200 pas nous amenèrent sur une partie de la troupe, oîi trois coups tombant à la fois sur le plus gros déterminèrent une agitation tumultueuse, un entre-choquement des défenses, bruit dominé par des cris aigus et le son des trompes, puis la fuite en désordre, où la poussière la plus épaisse vint masquer le départ des grands longs nez. Leur marche retentit jusqu'à 100 pas de Tisthme, par laquelle ils comptaient gagner le large ; mais là, surgissant tout à coup, mes Zoulous, frappant leurs boucliers de la hampe de leurs assagayes, firent un tapage plus grand. Assurés de la présence d'hommes sur ces points, les éléphants s'arrêtèrent, hésitèrent et rebroussèrent chemin.
Aussi, à peine venioàs-nous de recharger, que, se présentant sur un large froVit des plus formidables, la troupe trottait sur nous, s' avançant comme un rempart haut et massif, menaçant de tout écraser. Heureusement le lieu était suffisamment ouvert et permettait de voir jusqu'à 60 pas.
« Attention ! et tirons à tuer. » Nos trois coups partirent, rien ne tomba; mais le front s'arrêta tout court pour suivre ensuite un parti détaché sur la droite. Bon nombre d'entre eux se montrèrent aux issues; mais à chaque débouché percé dans les roseaux de l'autre bord, un homme était posté faisant résonner son bouclier. Partout c'était même mystification pour ces animaux , qui ne deman-
daiont qu'à fuir ; îb étaient donc bien forcés d'accepter les chances d'un combat en champ cites. C'âait une véritaUè arène que ce lieu qui nous était c^Gart par lehasard^ où se lÎTrait un combat de pygmées contre des géants, d'enfants contre des Tieillards, de fous contiie des sages. Nous y eussions été écrasés, que chacun eût bien fait d'y applaudir, car pourquoi tant de témérité? Et quelle misérable raison détermine la chute et la mort d'aussi beaux, d'aussi grands, d'aussi forts, d'aussi excellents animaux? Qu'est-ce que 1 00 ou 200 livres d'ivoire proportionnellement aux services qu'un semblable animal pourrait rendre à l'homme durant deux générations successives?
J'étais parfaitement convaincu de mes torts, mais avant tout j'étais diasseur. L'éléphant est considéré comme le nec plm uUrà en fait à'ignamazane (gibier). Je ne voulais que d'eux seuls; tous les animaux de la création, quels qu'ils soient, ne sont rien auprès de lui* Les chasseurs sud*africains pensent ainsi; ils le disent, et souvent je m'étais pris à les écouter. De là leurs idées étaient devenues les miennes. Elles restent encore telles aujourd'hui, parce qu'ils ont raison ces hommes dont la moitié de l'existence se passe à chasser dans les bois ou la plaine, suivant leurs besoins ou leur ardeur.^
Ainsi Kotje-Jfafel, le père d'Uenning, le plus fameux chasseur de lions de tout Natal, lui qui en avait tant tué qu'il en ignorait le nombre, cet homme, tout homme qu'il était, n'avait jamais pu tuer un éléphant. Il avouait
bonoement que son cœur battait trop fort pour bien ajuster lor^'il approchait d'un de oeB géants si dignes de respect^ et <|u'un lîon n'était riefi pour lui. Yoilà justemetd pourquoi le nom seul d'tmeMûve (éléphant) me faisait tressaillir alors. C'est pour cette oause que tout ce qui était éléphant ne derraK pas rester ou passer à proximité sans être salué de mon coup de feu : aussi beaucoup vitent et circulent ^core aujourd'hui portant ea eui quelque soutenir de mon passage 4
Nos vigies suivaient sans peine les mouvements des éléphants et tenaient compte de notre position. L'un de ces Cafres^ doué d'une puissante voix^ criait la dinection prise par ces animaux; il indiquait les temps d'arrêt, et arvec toute précision, le lieu et la distance où ils se tenaient relativemfent à nous, à l'effet de nous sentir et de nous guider sûrement Un homme fort attentif, intelligent ^ boa coureur et brave, nous accompagnait; il paraissait n'obéir qu'aux ordres reçus d'en haut, et sans se tromper jamais nous conduisait à 30 pas de chaque troupe. Ainsi servis, nous ne pouvions manquer de réussir. Nous fûmes amenés de la sorte sur sept éléphants. L'approche était facile; à 25 pas je couchai te mien par terre, l'ayant tiré en trois quarts de face.
Kotehobwa, Boulandje et moi, nous nous séparâmes, €t chacun de son côté fusillait tout ce qui se montrait à portée. Mon guide me conduisit ensuite sur sept autres élé*phaats réunis. Us étaient paisibles; je pus me blottir à
30 pas d'eux et les obsenrei librement. Après deux ou trois minutes d'attente, aucun animal passablement monte ne m'engageant à lâcher mon coup, un jeune de 6 pieds me fît voir par le travers sa singulière physionomie. Elle était comique à faire rire et n'avait pas plus de 10 pouces de dents hors des lèvres. L'envie me vint de le tirer seulement pour l'inspecter à l'aise après sa mort; mais par suite de trop de lenteur à me décider à presser la détente, il eut l'immensa avantage de pouvoir retourner la tête juste au moment ou j'envoyai mon coup, que reçut dans l'aine un éléphant voisin. Le bruit de l'explosion n'avait pas déter^ miné la fuite. Je reculai en rampant, rechargeai mon arme et revins au même poste. Déjà définis deux minutes j'attendais une occasion plus favorable, et je voyais^ en dépit de mon impatience, ces animaux se grouper, engrenant leurs têtes au centre, ne découvrant que leurs croupes, sur lesquelles nos armes ne pouvaient grand'chose, lorsqu'un coup fort retentissant partit du côté opposé, lâché sur la même bande.
C'était Koichobana, qui n'abattit rien non plus. Enfin une tête se dégagea; la tempe se laissa voir, ma balle l'atteignit aussitôt, et l'animal tomba.
A mon cri de joie : Fylé! (il est mort), que je n'eus pas la force de retenir, les éléphants, jusqu'alors si tranquilles, s'ébranlèrent et partirent. Bien plus, j'eus le désappointement de voir se relever et courir à la suite des autres celui que je croyais avoir tué. Gomme je rechargeai sur
la même place, je ne perdis pas de temps^ m'élançai à sa poursuite, et lui lâchai un second coup dans l'oreille, certain qu'il n'irait pas trop loin. En effet, nous le retrou- Tàmes peu après, étendu mort à deux pas d'un autre tué aussi d'une de mes précédentes balles, mais que j'ignorais avoir succombé.
Quelques minutes ensuite nous tombâmes sur une réunion assez nombreuse, laquelle, cédant à une crainte trop grande, rallia dans sa fuite d'autres groupes isolés, qui tous ensemble, formant un corps imposant, allèrent bruyamment donner vers l'isthme, où de chaque côté se trouvaient des frappeurs de boucliers. Ceux-ci, intimidés par la pesanteur de l'escadron, sur le passage duquel les arbres tombaient avec fracas, s'imaginèrent devoir être écrasés à leur poste; ils lâchèrent pied sans frapper, et laissèrent ainsi passer la gigantesque bande.
Le nombre d'éléphants restant dans la péninsule se trouvait diminué de moitié ; il s'y en montrait cependant encore bien assez pour nous donner une rude besogne. Il y avait alors division parmi ces animaux; la plus grande troupe ne se composait pas de plus de vingtrhuit individus; les autres de dix, de sept, de cinq. Cette circonstance nous était favorable ; nous n'avions guère que le temps de tirer, fuir et rechai^er pour recommencer encore. Mais, tout chasseur à balle le sait, les fusils se crassent, la justesse du tir devient douteuse, et par ces causes il nous advint de tirer beaucoup sans succès marqué.
Katchoba&a pissait de son côté, moi du mien, diacun pour soi. Je résolus d'approcher davant^^. Une troupe de femelles était proche; j'arrive k 30 pas en continuant à ramper. L'une d'elles me Toit, lève la trompe, s'avance lentement d'abord, un peu plus vite ensuite; à 20 pas je l'ajuste, mon coup rate. Elle gagnait du terrain; il était temps de fuir; mais point ; je réarme, la prends au poitrail, et à 15 pas je lui envoie ma balle, qui la force à rebrousser.
Une demi-heure après cette affaire, même approche, même démarche de l'éléphant, même coup raté, même coup, même volte-face, avec cette différence toutefois que^ détalant sitôt mon coup lâché, j'allai presque me mêler aux jambes de quatre éléphants qui cheminaient en sens inv^se : c'était tomber de Charybde en ScyUa.
Tant de courses, tant de bonds par tant de chaleur, au milieu de la poussière soulevée de l'arène, nous donnaient de l'écume à la bouche. Il fallait boire, et pour la troi* sième fois déjà nous allions à la rivière, oà je rejoignis Kotchobana. Nous tombâmes d'accord sur le nombre; nous étions certains que quatre éléphants gisaient à terre. Rompus tous deux de fatigue, nous fûmes crier que la chasse était finie. Chacun alors pouvait quitter son poste et nous rejoindre ; le soleil déclinait sensiblement, et nous avions loin à marcher pour regagner le mouzi. Nous cheminions le fusil sur l'épaule; des éléphants se montraient encore; Kotchobana, plus leste, coucha l'un
d'eux par terre, et sans plus tarder je me mis à leur poursuite 9 haletant à force de courir. J'avais franchi 300 pas lorsque je m'arrêtai devant un buisson noir^ à travers lequel je voyais quelques rayons de soleil donnant sur un objet fauve de forme arrondi. Ha première idéç fut qu'un jeune éléphant était tombé mort de l'autre eôté en froissant le buisson dans sa chute de manière à s'abriter sous lui. J'approchai pour m'en assurer; à tO pas seulement je discernai sur ce fond noir deux yeux en manière de charbons ardents qui m' éclairèrent. J'apercevais le nez blanc et le front large et haut d'un énorme lion. Audessus se dessinait sa croupe dorée; ses yeux restaient fixés sur les miens } l'animal, tout ramassé, était prêt à sauter. Boulandje en était plus proche que moi de 5 pas, mais sur le côté; le lion paraissait n'en rien savoir, Boulandje non plus, et sans avoir l'air d'y prendre garde, j'armai avec le soin de ne pas faire résonner le bec de la gâchette sur les crans.
M Boulandje, kyza lapa, viens ici. » Cet homme, habitué de longtemps à une obéissance passive, vint à moi sans mot dire; et sans lui laisser le temps de demander pourquoi : m Naâ%nzy eboH^, voici un lion. — Upi na? ou donc? — iYannzy, bona lapa, le voici, regarde là ; mena tanta; boulala yena^ je veux le tuer. >»
A peine ses yeux eurent rencontré ceux du lion qu'un tremblement nerveux étonnant s'empara de lui tout en* tier; ses mains vibraient, son corps oscillait, ses dents
claquaient comme sous Vimpression du froid; il eut toutes les peines du monde à me dire comme un bègue : « Née^ baasj non, maître* >»
Je me ravisai. A coup sûr Boulandje n'était pas l'homme qu'il me fallait pour second. Un regard du côté du lion^ yraie tête de Méduse pour mon compagnon grelottant, collé parles pieds comme un diapason. « Amba, ya4'en, » lui dis-je, et je marchai à reculons. Pour le danger, il n'y en avait point; le lion avait été plus surpris que moi.
k 35 pas de là j'arrêtai tous les Cafres qui, depuis dix minutes, étaient entrés dans la lice. Us pouvaient être quatre-vingts, tous armés d'om-famdo» (assagayes), et je leur fis celte proposition à haute voix : « Voulez-vous avoir un lion mort, suivez-moi, et préparez-vous à l'assagayer, si, manqué par ma balle, il vient à s'élancer sur moi. » Ma demande n'eut pour réponse qu'un non bien unanime. Comme quelques-uns s'avançaient, plus curieux, cherchant à découvrir le lion, je réitérai et ajustai. « Venez seulement dix, et tenez-vous à 5 pas derrière moi, je réponds de mon coup, s'il ne rate. » Je ne trouvai point d'amateurs. Ce que je voulais, je le voulais bien, eux pas. Des yeux je cherchai un arbre; partout ailleurs il y en avait tant; là aucun; rien que des buissons faibles et enlacés, desquels s'élevait, comme pour me narguer dans ma recherche, un tronc jadis rachitique, présentement vermoulu, rouge de la terre de galeries des termites, atteignant au plus 10 pieds de haut. Bref, je perdais du
temps à chercher ce qui n'existait poiot et à m'adresser à des femmes. Je fis rappeler Kotchobana et lui dis que j'avais assez bonne opinion de son courage pour le prier de me servir de second. Lui aussi, bien qu'armé d'un puissant fusil, s'y refusa tout net.
Je ne devais plus compter que sur moi-même, et afin
que mon bras ne vint pas à trembler en ajustant une telle tète, je me mis en devoir de faire couper une fourche d'appui. Mais, pendant que je le faisais, le chef, Omr'Ghetr' Janncy devinant mon but, saisit mon fusil sur le canon duquel reposait ma main droite, et s'armant de son autorité, me dit : «< Non, vous ne tirerez pas; vous causeriez la mort ou le déchirement de bon nombre d'entre nous. i> Cet allument l'emporta sur la force, qui n'eût été rien pour moi, et sur l'autorité de cet homme, que j'aurais violée parfaitement. Je ne tirai pas ; mais ce lion me resta sur le cœur.
Les éléphants étaient partis au large; les miens et moi nous voulûmes prendre immédiatement possession des morts, et fûmes les chercher afin de couper la queue de chacun. Durant un quart d'heure, au lieu de cinq, nous en trouvâmes six, dont cinq restaient dans un rayon de 200 pas. L'opération faite, nous nous allongeâmes en une longbe file dans la direction du mouzi, distant de 3 ou 4 lieues.
Le soleil passait sous l'horizon, lorsque deux élans [canna) partirent au grand galop à plus de SOO pas de
nous. Je pris le second, qui boula* le cœur traversé de ma balle, la môme qu*eût reçue le lion si fe l'eusse tiré. la nuit nous couvrît bientôt; des éléphants s'agitèrent dans un bois voisin, et, malgré ma défense, Kotcbobana, bouillant encore des inlpressions de la journée, ne put résister à Tenvie de leur adresser sa dernière balle. Cette sottise fut couronnée comme elle méritait de l'être. Ea troupe s'échappa, croisa nos traces, les suivît et nous chargea, faisant résonner l'air de bruyants sons de trompe. Ce fut une retraite précipitée d'au moins dix minutes, durant laquelle les porteurs de viande d'élan se déchargèrent à la hâte de leur fardeau pour mieux courir. Lorsque nous nous ralliâmes, il faisait nuit noire ; les branches de mimosas nous sanglaient en nous déchirant la figure et les mains, et bientôt ensuite nous dûmes nous tenir les uns ïes autres pour ne pas nous perdre dans les sentiers tortueux oîi se retrouvaient difficilement nos guides eux-mêmes.
Au loin rugissaient comme de coutume les lions du canton, et f avoue que si Te jour me voyait n'avoir pas trop de peur, la nuit au contraire me trouvait bien faible et bien pusillanime. Vers dix heures et demie nous atteignîmes les huttes; nous causâmes, nous soupâmes, et quand il fallut dormir, je me comptai le dernier ; encore mon sommeil fut-il incessamment troublé par la représentation dTune image des plus contrariantes. Pavais fou-
* u fit la culbute.
jours k la pensée mon lion, son énonne tète à fleur de terre, sumontée de sa croupe immense, ses yeux en feu et son net qui me parut blanc; toujours là, fixé comme un bronze de Barye, et moi, de même, immobile, ne tirant pas, incapable de le tirer : c'est une idée cruelle, un vrai supplice de Tantale*
Mais aussi n*était-il pas juste que j*éprouTasse de Tëritables reoordâ de ne pas aToir fait feu tout d'abord? H était mort sur place, car mon fusil bien chaîné, mon œil et mon bras, bien exercés ce jour-là, ne m'auraient point trahi, témoin Télan qui roule à SOO pas au plus rapide de sa course; eussé-je manqué cette large tête de lion à 40 pas? Oh! non! c'eAt été impossible! Chaque nuit d'ensuite j'éprouvai le même tourment, et à chaque réyal je jurai, si jamais pareille occasicm m'était offerte de nouveau, de ne plus perdre mon temps à chercher un aide; le coup est trop beau et les Cafres sont trop femmes.
0 Axmusoulotts ! c'est vous, vous autres, qui avez saisi et amené tout vivant un éléphant sauvage devant Dingaan, le despote^ qui le voulait ainsi Vous le dites, la chose est hors de doute, je le sais, tant elle m'a été répétée de Ibis; néanmoins je n'y puis croire; Mais oui, cependant, c'est vrai : d'ua côté vous aviez la mort, la mort également de Vautre. Miem valait être tué par l'éléphant que sur l'ordre du despote. De cette manière, je comprends que Fimpossiblo soit possible. Vous avez fait l'impossible, parce que, pour éviter de le faire, vous eussiez eu à courir en-
Gore plus de dangers. Pour moi, mon cas était tout différent, je ne voulais ni ne pouvais agir en despote, et faut d'avoir agi, le sommeil se tint longtemps éloigné de ma paupière.
Le 5 mars, nous rentrâmes au camp, après avoir épuisé toutes nos munitions. Du 7 au 14, Henning tua deux é\é^^ phants et s'empara d'un jeune vivant, dont il s'était fait suivre comme d'un chien. Kotchobana avait aussi tué un jeune de 3 pieds de haut» Il fut plus heureux le 1 9, où deux de ces énormes animaux tombèrent sous ses coups; l'un avaitdes défensesde6 pieds delongueur, suivant la courbe.
Le SI , Souzouana, que j'avais précédemment chargé de présents pour Panda, dans le but d'obtenir du prince trois hommes qui accompagnassent mon chariot à Natal, Souzouana revenait avec une réponse défavorable. Panda n'avait pas consenti à le recevpir. Il s'était refusé à le voir et à l'entendre lui-même; un intermédiaire avait porté^la parole de l'un à l'autre. Les présents avaient plu beaucoup; il avaient été reçus avec empressement. Panda m'en remerciait; mais, encore une fois, j'avais manqué aux usages cafres, j'avais enfreint leurs règles de civilité en ne dépêchant pas Vun des miens au roi. Panda était blessé de ce que Souzouana se fût chaîné du message ; il lui avait témoigné son mécontentement, duquel Souzouana augurait très-mal. « Panda, me disait-il à chaque reprise» Panda me cherche chicane. Son cœur n'est pas blanc pour moi. D veut me faire tuer; il me tuera. »
Comme j'essayais de changer le cours de ses idées ; comme je l'assurais qu'il devait se tromper en attribuant des vues de ce genre à Panda, il me dit, en se contractant les traits : « Vous verrez, tous verrez; avant que deux lunes soient mortes, Souzouana aura été percé d'un omkondo, et ce corps que vous voyez aura été dévoré par les hyènes. » Souzouana était évidemment sous l'impression d'idées sinistres qui pouvaient avoir dérangé son cerveau: Je le traitai doucement de fou, ne reconnaissant point pour quel motif Panda pouvait avoir l'intention de se défaire d'un vieux guerrier, brave et bon comme l'était Souzouana.
Persuadé que j'avais échoué complètement dans ma démarche, et que le départ de mon wagon ne souffrait plus de retard, à cause delà crue probable des eaux S je donnai à Henning trois hommes avec lesquels il lui était facile de se tirer d'affaire. Il partit le %t mars, à huit heures du matin; je l'accompagnai jusqu'au mouzi d'Om-Landelle, où je couchai. Le lendemain, nous nous séparâmes, non sans nous être souhaité réciproquement succès et bon voyage.
* Il est utile de faire observer que cette année les grandes pluies furent tardives dans le haut pays; car d'ordinaire, vers la mi-mars, les rivières coulent à pleins bords, novembre, décembre. Janvier et février étant les mois où les pluies tombent par torrents.