‹ Voyage dans l'Afrique AustraleChapitre 2 sur 65 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Souzooana.^ Ses inquiétudes.— Nouvelle excursion ches Om'<>heWanne.

— La disette d'éléphants nous contraint à aller très-loin vers le nord. «-" La Mona. — Maputa. -— Zlmpy. ^ L^Om-Kousi. — > L^m-Kousane.

— Chasse fructueuse. — Makaza, — Autres chasses. — Mon fusil se brise. — Retour-

Je pris ma route vers rOm-Schlaty-Om-Koulou dans le seul but de visiter le grand éléphant mort, dont la tète pouvait fort me convenir; chemin faisant, j'appris que des éléphants y avaient été vus la veille, ce qui me détermina à retourner tout de suite à mon camp, afin de prendre le gros fusil et les munitions nécessaires, et tout en longeant les champs que cultivait Souzouana, je tuai d'une balle la plus grande espèce d'outarde que possède l'Afrique.

Sur sa tête, une réunion de plumes assez longues forme une manière de huppe plate; son cou , revêtu de plumes dfilées, parait bleuâtre à quelque distance; le dos a du fauve-brun; le ventre est d'un blanc sale. L'oiseau tout entier n'est qu'une boule de graisse, passant généralement pour la charge d'un homme; la chair est délicieuse : c'est le groote-lmif'pauw des colons, l'ofeViorî des naturalistes. Mon premier soin fut de préparer cette belle espèce.

Le 26, je circulai sur tous les points élevés qui dominent à l'est rOm^ScUaty-Om-Koulou; nous pass&mes

rOm*Philos-Oin-SchIopUy a&n de sonder les forêts oit nous espérions rencontrer quelque dbose. Malheureusement, nous ne croisâmes que des traces vieilles de cinq ou six jours, et fers deux heures nous nous rendîmes au point o b gisait rimmense cadavre. la tête osseuse, encore intacte, avait des proportions colossales; lorsqu'elle était posée sur l'occiput, la pointe des défenses atteignait à 8 pieds de haut] j'en fus amoureux à première vue, et déjà je me mettais en devoir de la déhaler du foyer d'infection, afin de la nettoyer pour la faire transporter ensuite, quand des Zoulous qui me regardaient me fîrefut observer que personne ne voudrait la porter. J'eus beau promettre tous les cou* teaux du monde, des haches, du fer, des couvertures de laine, des verroteries, rien ne put les décider. J'avisai au moyen d'en suspendre les deux parties dans des arbres pour les soustraire à la dent des hyènes, comme j'avais fait pour ma première; mais là l'écorce détachée des mimosas était courte et cassante; point non plus d'arbre propice à mes vues dans les environs.

Que faire? L'enterrer n'était pas possible ; le sol était trop dur, et la fosse comblée n'eût pas manqué d'être exploitée par les hyènes dès la première nuit. Il ne me restait qu*à la couvrir d'un monceau de branches épineuses qui en défendissent l'approdbe à 6 pas, et j'en pris la peine. On eût cru pouvoir compter sur cet entourage; mais la hyène qui veut peut beaucoup, et lorsque j'y repassai à quelques jours de là, je vis à r^ret que ces animaux s'étaient fait

jour à travers tout, et qu'ils avaient comme à plaisir croqué les os saillants de ma tête d'éléphant.

Non-seulement les Âmazoulous qui me suivaient dans l'espoir de quelque régal s'étaient refusés à porter le crâne et la mâchoire inférieure, ils prétendaient encore s'exempter de se charger des défenses. J'avais eu tort de leur céder sur un point; ils eussent ensuite voulu des concessions sur les autres; car leur manière d'agir est telle: ils se fussent montrés exigeants jusqu'à l'insolence. Comme ils avaient eu la graisse de celui-ci, j'étais en droit d'exiger d'eux qu'ils en portassent les défenses à mon camp ; c'était une convention tacite jusque là respectée par tous, à laquelle ceux-ci prétendaient se soustraire après en avoir eu le bénéfice. Je leur fis sentir que je le voulais, et les défenses, malgré leur poids, arrivèrent le soir même au mouzi de Bayé-Bank. H est vrai que la corvée fut des plus judes pour ces hommes; la chaleur avait été continuellement intense, sans un souffle d'air, et la route opiniâtrement montante : aussi avais-je dû contraindre d'autres hommes à relayer les premiers porteurs.

Le 217; je revins à mon camp après avoir passé une heure chez Souzouana, qui n'avait pas consenti à me laisser partir sans me régaler de bière cafre. Je l'avais trouvé tout occupé d'un taureau qu'il venait de faire tuer, quoiqu'il eût eu deux jours auparavant de la viande d'une de ses vaches tuée par les lions.

i< Diable! Souzouana, lui avais-je dit, du train dont

vous y allez, dans quelque temps vous n'aurez plus rien. Pourquoi, si vous désirez de la viande, ne m'en avez-vous pas demandé? nous vous eussions tué un buflDe. — Un buffle ! oh ! un buffle n'eût pas fait mon affaire; c'est mkounzy (un taureau) que voulait mon frère mort. — Comment, votre frère mort? — Eh oui, mon frère mort. — Vous avez donc perdu un frère? Y a-t-il longtemps? — Enfant, est-ce que chacun sans exception n'a pas un frère mort? Laissez donc vos questions. »

Véritablement j'avais besoin d'apprendre, je voulais savoir ce que c'était que le frère mort des Amazoulous. Sou- • zouana, qui sentait le besoin aussi de s'épancher, me fit comprendre, sans me le définir, ce que pouvait être son frère mort à lui comme à tout le monde. « Depuis peu de temps, me dit-il, une série de malheurs est venue se déployer sur les miens et sur moi ; en trois jours, le lion tue deux de mes vaches; un homme jeune meurt dans mon mouzi; j'encours la colère de Panda; la chasse ne rapporte plus rien; mes récoltes dessèchent sur pied; mes enfants sont malades; dernièrement, c'est une panthère qui la nuit pénètre dans mon mouzi ma^é 15 pieds de haie d'épines. Tout cela, c'est mon frère mort qui l'a fait pour avoir le cœur et le sang d'un taureau; maintenant que j'ai satisfait à ses désirs, j'espère qu'il va me laisser tranquille. — D'où savez- vous que telles étaient ses volontés?— Ah! l'inianga l'a dit; l'inianga le sait bien! — Vous vous sentez plus à l'aise, maintenant? — Oui, par

Dingaani — Mais si votre frère mort exigeait d'autres sa^ ... crifioes?— Je les ferais encore jusqu'à ce qu'ilae dçiDûiiî dât plus rien. — Et s'il n'était pas rai8(mnal4e.?-=^ Cela; • n'estpas ordinaire. » : .•:. .

Les calamités sont pour ces peuples un signe certain que le frère mort rédame le sang d'une yache, d'un iMeiif ./ : w\ ou d'un taureau. Le passage d'un boa pytbcm à travers un ' ^-i ; • .

mouzi est de la part du frère mort une demande sembla- .•**.< /•

ble; bien plus, ce boa est lui-même considéré comme le *••••;■

frère mort personnifié. Les Àmazoulous ne le tuent pas, '' '"

ils le respectent sans toutefois l'adorer; car eux n'adorent* / / - '.

" "*»-l • •'** nen, ne croient à rien, si ce n'est à l'influence de leur frère- -. v/\ ' ;

• «•• • mort, qu'ils ne sauraient définir mieux que moi ^ J'ose -1 : .

espérer que l'on ne poussera pas l'absurdité au point d'ap- \ • / peler cette croyance une religion ou principe de religion,, bien qu'il existe des hommes tellement fous de systèmes^ . que, pour empôdier le leur de clocher, ils. prétendent étâ^ blir que tous les peuples de la terre ont une religion bas^é/

■ L'ethnologie pourra peut-être bien faire ici son profit de la remarqué . que je me plais à communiquer. Certains nègres des côtes occidentales* * du Congo ou de la Guinée vénèrent un serpent appelé boa devin , qu{.! . peut bien ne pas différer du boa python de Natal Les Cafres, d'après Ce ' qu® j'&i observé, le prennent pour leur frère mmrt ou son émissaire'.; . N'est-il pas remarquable qu'à d'aussi grandes distances, chez des peuples de race différente, une même idée s'attache au même être, lequel n'a rien qui frappe d'admiration, comme le soleil ou Im lune, qu'ado- • >. raient des peuples diamétralement opposés par la couleur, les coutur- * ; mes, les besoins et la position? ^e pourrait-on pas conclure de Ui que' ' ' les Cafres sont une race d'hommes venus du Nord et répandus dans la partie orientale de l'Afrique australe depuis quelques centaines d'an- . nées seulement?

sur le soupçon d'un ou de plusieurs dieux d^ints suivant leurs idées.

Le 39, je quittai mon camp, h la garde duquel je ne laissai personne, croyant pouvoir me fier à la bonne foi des Àmazoulous; ma route fut le nord-nord-est. Je passai la nuit dans un mouzi non loin duquel j'avais tué un élan de la plus grande taille, que la soif me fit donner pour un pot de bière; j'aurais, je crois, consenti volontiers à céder ce jour-4à mon droit d'aînesse si j'avais rencontré un acquéreur à ce prix.

Le jour suivant, une pluie torrmtielle me retint au mouzi. Elle n'avait pas encore cessé complét^oient le lendemain; mais l'ennui de Vinaction, la fumée qui dans les ^ huttes fait pleurer les yeux, me chassèrent hors du mouzi dès le point du jour, et vers midi j'atteignis celui d'Om- Gh^-Janne. La saison était mauvaise; nous étions aux dernières dialeurs de l'année, dont les entr'actes n'of-, fraient que pluies débordantes; la température ne procédait que par excès : nous en sonfirions d'autant plus qu'il n'y avait pas de terme moyen.

Nous ne pûmes rien le l*"' avril. Le 2, nous battîmes en vain les bois jusqu'à 5 lieues de lÀ ; nous ne trouvâmes ni éléphants ni traces : je tuai au retour un buffle pour nous et nos hôtes. Le 3 fut encore un jour de repos contraint. Le 4, nous n'eûmes pas plus de succès que le S ; mes gens et moi, harassés en raison de l'inutilité de nos démarches, nous revînmes chez 0m-6hetJanne, projetant une

excursion par ddà l'Om-Kouzi, plus loin vers le nord* En conséquence, au grand chagrin d'Om-Ghet-Janne, nous le quittâmes le 5, aussitôt qu'il fit jour. Un ou deux des siens nous accompagnaient. À peu de distance nous traversâmes la Môna^j que nous remontâmes en suivant une longue vallée. 1 mesure que nous avancions, les champs cultivés se répétaient plus souvent; les mouzis, placés comme des couronnes sur les versants, devenaient plus nombreux; la population se montrait plus resserrée, ce qui voulait dire que la vallée de Hôna lui était chère par sa fertilité et son heureuse position. 25^000 âmes vivaient sur ce sol de 7 lieues de long sur un quarts quelquefois une demie de large.

Je songeais au bonheur facile de ces hommes simples. Je bâtissais là, au milieu d'eux, ma chaumière aux murs blancs et nus, après un adieu au monde civilisé, duquel je ne conservais que mon fusil, ma poudre et mes balles . L'eau de la Môna et parfois l'innocent tchouala devaient suflire pour m'y faire vivre cent ans. Chez moi le repos; plus loin, pas bien loin, la vie active, les éléphants, les bufQes, les rhinocéros , le tout à prendre à volonté. J'y étais, rien de plus aisé. Réaliser ce vœu avec l'assentiment de Panda était une chose très -facile; et mes

* La petite rivière de Môna prend sa source an delà du mouzi de Maputa, coale du nord au sud, et se Jette dans TOmphilos-Mouniama, après avoir passé devant le mouzi d'Om-Glie^Janne. Elle fertilise une longue et riche vallée de 7 lieues d'étendue.

projets prenaient yéritablement une certaine consistance, lorsque nous passâmes près d'un mouzi renversé, en parti brûlé.

C'était l'œuvre de Panda lui-même. Cet acte, dont les tristes vestiges étaient là sous mes pieds, fit changer le cours de mes idées. Mon château, mon bonheur d'avenir, tout croula avant d'être érigé; là n'était pas non plus le lieu où j'eusse pu vivre exempt de tribulations. Six semai* nés plus tôt, une troupe d'Àmazoulous dévoués tombait au point du jour sur le mouzi, tuant tout ce qui tentait de s'échapper. Le feu nivelait ensuite le sol oh vivaient trente ménages; le chefs et les principaux gisaient à terre. La colère apparente de Panda devait être satisfaite. Hais cette démarche sanglante n'était que le moyen; la colère n'avait été qu'un prétexte spécieux; la vraie raison était que Panda voulait les bestiaux du capitaine , malheureusement trop riche, et personne ne lui conteste le droit d'hériter de tout condamné politique ^

Vers trois heures nous atteignîmes l'extrémité supérieure de la vallée, oà nous passâmes la Hôna, qui y coule sur d'énormes pierres d'un gris bleuâtre. Immédiatement en-

« Je dis condamné politique, bien quMl n'y ait point d'acte d'accusation, pas de procès non plus; j'eusse mieux fait de dire victime des caprices du despote. Cependant, comme le roi motive toigours ces scènes de meurtre en disant que tels ou,tels ont conspiré contre ses Jours, ou bien quMls veulent déserter le sol national, il s^ensuit que les raisons émises tendent à établir que les victimes se sont rendues coupables de haute trahison ou de simple trahison, crimes qui chez nous entraînent la qualification de politique.

suite nous gravîmes une pente raide sur laquelle s'arrondit le mouzi de Maputa*

Ce chef, homme de premier rang chez les Amazoulous, était alors dans un autre de ses mouzis, à 3 lieues plus loin, dans un terrain riche en blé cafre, mais dénué de bois. Désireux de le rencontrer au plus tôt, je pris la direction du point indiqué. À 300 pas à peine, deux cascades successives de la Môna, de 40 pieds chacune, nous arrêtèrent un instant; nous la traversâmes au-dessus, puis nous entrâmes dans un pays plus élevé : pays de pâturage, qui n'a plus rien de commun avec celui des mimosas.

le soir, une heure avant la nuit, je serrais la main de Haputa, qui se faisait un plaisir de me voir et de m'étre agréable. Il nous offrit tout en abondance, s'excusant beaucoup de ne pas me présenter une vache pour mon souper, parce que les siennes^ disait-il, étaient déjà trop loin de là, et qu'en outre il devait tenir disponibles pour Panda celles que le roi demanderait de lai.

Comme je savais que les procédés des blancs envers les Cafres ne sont jamais imbus de cette délicatesse ni de cette grandeur, je me hâtai de le remercier, lui assurant que j'eusse refusé la vache qu'il m'eût offerte, parce que s'il arrivait qu'un semblable usage fût connu des boers, ceuxci ne manqueraient pas de traverser à la file la contrée des Àmazoulous, passant chaque nuit chez ungrand capitaine, afin d'avoir après la tournée une collection passablement nombreuse de vaches obtenues de la sorte.

Les huttes dans lesquelles nous couchftmes différaient dans leur construction des huttes ordinaires des Amazonlous. Elles étaient plus épaisses, plus chaudes, munies d'une porte en Tannerie, fermant plus hermétiquement et protégée d'un toit avancé; elles semblaient appropriées aux exigences du climat de ces lieux plus élevés où les bois manquaient presque totalement : aussi dûmes-nous souffrir que Ton brûlât des bouzes desséchées, tant afin d« chauffer l'intérieur que pour cuire nos aliments.

Le 6, une heure après nous être séparés de Maputa, qui voulut qu'un de ses capitaines veillât sur moi et me fit délivrer partout le nécessaire, avec l'ordre spécial de lever des hommes en masse pour mes chasses sur l'Om-Xouzi, nous traversions un mouzi des plus vastes, où s'était concentrée une nombreuse population de guerriers^; une réunion d'hommes et de femmes causant vivement était sur mon passage. J'allai m'enquérir du sujet de leurs gestes, mais avant que Ton eût pu me répondre, je vis étendue à terre, la tête couverte d'un om-gobo et attachée à une esparre, une panthère longue et fluette. Elle était morte; du sang coulait encore de diverses blessures- Voici ce que j'appris.

La nuit précédente, entre onze heures et minuit, alors que tout donnait, trois êtres vivants reposaient dans une

* Les derniers moHzIs les plus vc^slns delà limite de leur eontrée vers le nord soDt plus grands et plus populeux, aJQn de pouvoir résister W9C avantage à Tattaque inopinée des tribus ennemies amasouazis ou ma- Icazanes.

cabane où couvait un feu demi-éteint; une femme et son enfant occupaient le haut du côté gauche, un chien le bas du côté droit; la porte était bâillante. La panthère, qui sans cesse yeille la nuit, avait aux abords rencontré Todeur du chien, et, rampant à plat ventre, elle était venue mettre le nez à l'issue. Jusque-là pas de bruit; un instant elle hésite, mais sa proie est si proche ! La porte cède, le chien aboie et tombe aussitôt déchiré.

Aux cris delà femme, qui ne peut s'échapper par l'issue ordinaire qu'en passant sur le chien et la panthère, dont les griffes et les dents font face partout, du monde accourt armé, et voici le singulier expédient mis en usage. Le van de la porte est aussitôt tiré à barrer le passage et fixé solidement; quatre hommes passent au travers leurs om-kondos, dont les pointes croisées comme des baïonnettes sont destinées à empêcher l'animal de l'enlever ou de l'ouvrir de ses griffes; ils restent au dehors, la main droite armée d'une autre assagaye pour les cas inattendus. En même temps, une ouverture de 10 ou 12 pouces en diamètre était pratiquée au ras de terre, à la partie supérieure, du côté gauche de la hutte, et, pour éclairer les travaux, on venait d'allumer des feux tout autour. On eut bientôt déhalé la mère et l'enfant, àmoitiémortsdepeur,etbouché au moyen de nattes et de pieux Tissuede sauvetage. Alors la panthère, avec le chien mort, restait seule dans l'intérieur; on l'entendait bondir contre leurs parois, qu'elle eût voulu déchirer pour se sauver.

Les Âmazoulous mirent à profit cette rage de désespoir. Cent, deux cents om-kondos furent passés entre les lattes de charpente, et bientôt leurs pointes partout convergentes, aiguës et tranchantes, se présentaient à la béte furieuse. Tantôt elle en enlevait à coups de patte, tantôt elle en brisait; mais bon nombre la blessaient, et lorsque, furieuse et rugissante, elle donnaitsur la porte, où la lumièrelarappelait par tendance naturelle, les quatre hommes la lardaient dans la partie antérieure du corps. Elle avait déjà reçu plus de cent blessures, sans compter les yeux crevés, lorsque, dans un bond terrible, elle vint s'enferrer jusqu'au cœur.

Ceci n'est pas un conte fait à plaisir. J'ai vu la fenmie, Tenfant, le chien, la panthère, les armes employées à lui donner la mort; j'ai inspecté le théâtre sanglant de cette scène; j'ai de plus rapporté la peau et la tête de l'audacieux animal, afin de garder bon souvenir de la présence d'esprit des gens de Haputa.

Après que cet épisode m'eut été aussi raconté, je me rapprochai du groupe, et demandai pourquoi la tête était revêtue d'un om-gobo, pourquoi l'on avait pris le soin de . fixer si solidement l'animal les pieds croisés sur une esparre. « C'est afin de porter l'animal à Panda, me répondit-on. — Pourquoi donc? Est-ce que cela peut intéresser Panda? — Certainement. Quand on tue une panthère, un guépard, un lion, l'animal tout entier est porté à Panda, qui est bien aise d'apprendre, par la vue des pièces, que

son peuple a du courage et sait se servir de ses armes. — Hais d'ici chez Panda vous avez plus de trois jours de marche en ligne directe, tous en avez même quatre ; la chaleur est forte, la corruption rapide; l'animal arrivera devant lui dans un état complet de putréfaction. Croyezmoi, levez-en la peau : ce sera plus facile à porter, et Panda pourra l'utiliser. — Oui I mais telle n'est pas la manière des honunes noirs. Comment, en en voyant seulement la peau, Panda pourra-t-il juger des proportions de l'animal? — Par comparaison : c'est aisé. — D ne le veut pas ainsi. — Eh bien, que dira-t-il lorsque vous déposerez à ses pieds une charogne puante? — Panda? Panda dira. . . eh! il dira : « C'est bien; j'ai vu. Jetez cela plus loin : ça sent mauvais. » Puis il se fera conter l'histoire, et donnera une vache au tueur, ou il ne la donnera pas, si cela lui plaît. — Donc vous allez vous fatiguer en pure perte peutêtre? — Nous ne savons pas. »

Alors je fis promettre à Maputa une valeur égale en sollicitant l'avantage d'en prendre la peau. J'attendis sa ré* ponse, et je me mis à l'œuvre. Ensuite nous poursuivîmes jusqu'à Zimpy, que nous gagnâmes le soir même. Zimpy veut dire fer en langue zoulouse. C'est là que sont les hauts fourneaux, les forgps, les ateliers où se travaille ce métal dont le minerai est dans les environs d'une abondance et d'une richesse extrême, capable même d'attirer' un jour l'attention des industriels européens;

Les habitants de Zimpy et des lieux situés au delà

avaient fait (été à Djacka durant le cours de ses conquêtes. Ils durait, m&lgré leur courage, céder à un peuple nombreux et discipliné. Beaucoup d'entre eux tombèrent sous 8CS coups; les autres, réfugiés dans les bois, se tinrent cachés aussi longtemps que dura la colère du prince, et, lorsqu'ils revinrent réédifiw leurs mouzis, acceptant les lois du roi vainqueur, aux sujets duquel ils se mêlèrent, ces habitants se virent privés des bestiaux. Djacka leur fit même la défense d'en posséder, voulant les contraindre i vivre de l'industrie du fer, qu'on leur devait payer en na* ture non r^roductive sans travail (céréales seulement).

Djacka avait un besoin continuel de beaucoup de fer pour ses guerres fréquentes; il en voulait, et, par cette mesure, il était assuré d'en avoir beaucoup fabriqué par ses propres sujets. Les habitants de Zimpy et de tout le canton environnant devaient donc se soutenir par cette industrie, qui chez eux était et est encore à l'état d'enfance, sans qu'ils ai^nt jamais cherché à surpasser leurs devanciers. Telle que je la trouvai lors de mon passage, elle était d'un bien faible rapport; mais avec de la patience et beaucoup de bras, ils obtenaient plus que leur nécessaire.

Voici ce que j'ai vu. Dans un enclos particulier de 25 pas de long sur \% de large, étaient trois fosses peu distantes, disposées sur la même ligne parallèle. La forme de chacune était ovale, 6 pieds de longueur, 3 de lai^ur, 3 de profondeur* À l'extrémité de chacune, et passant sous terre, se voyaient deux tubes de terre glaise séchée au so-

Jeil, lesquels se rejoignaient à un seul à Teffet de déchar* ger l'air comprimé à 1 pied des parois de la fosse vers le centre du foyer. Entre ces deux tubes, accroupi sur les talons, était un homme pressant de la droite, pressant de la gauche, alternativement, sur deux sacs de peau dont la bouche du haut, celle d'aspiration, était traversée de deux bâtons, comme certaines bourses de fantaisie, tandis que l'orifice inférieur, celui de décharge, était fixé sur une corne, laquelle était elle-même maintenue de manière à conduire invariablement l'air dans l'embouchure élai^ du tube de glaise. Ces sacs, à la levée, se remplissaient d'air en raison de l'élargissement des doigts, qui le comprimaient lors de la fermeture quand s'exerçait la pression du poing de l'homme, ce qui le forçait à s'échapper par en bas. Tels étaient leurs soufflets, imparfaits sans doute, et dont le maniement économisait très-peu la force, mais suffisants pour leurs besoins.

Dans ces fosses étaient répandus par couches calculées le charbon de bois et le minerai que recouvrait ensuite une couche plus épaisse de charbon. Six hommes étaient constamment occupés à souffler ainsi; quatre bordées se relevaient à tour de rôle. Le travail, jusqu'à consomption complète, dura depuis huit heures du soir jusqu'à minuit.

Le lendemain, je m'informai du résultat, et l'un des fondeurs me répondit qu'ils n'espéraient obtenir que 10 livres de fer, parce que le minerai avait été mal choisi; on l'avait simplement recueilli roulant sur un versant sans le

chercher en terre. Je calculai qu'au prix des journées d'Europe, en tenant compte des préparatifs de tout genre et de la grande quantité de bière bue par les travailleurs, ces 10 livres de fer avaient dû coûter 150 francs.

J'eus la patience d'assister au déblaiement des fourneaux encore chauds. J'y vis recueillir et mettre de côté chaque parcelle de fer, dont beaucoup étaient en larmes, variant en grosseur. Les plus fortes étaient aplaties à coups de pierre sur d'autres pierres servant d'enclume ; les plus faibles étaient superposées suivant leurs dimensions; les riens étaient mis au centre, et du tout on formait des boules qui, chauffées et battues ensuite, arrivaient à former corps; puis on les réunissait de manière à présenter quelque ressemblance avec un lingot brut duquel devaient sortir pioches, haches, om-kondos.

Si l'on en juge du poiièt où nous sommes, tout cela n'est assurément pas fort ingénieux au premier aperçu; mais pour moi, qui n'en avais nulle idée, j'avoue que c'est de ces peuples que je reçus ma première leçon de métallurgie. L'art de forger le fer est chez les Âmazoulous plus digne de remarque : leurs moyens, tout imparfaits, tout grossiers qu'ils sont, leur permettent cependant de pro- ^duire de belles pièces. Leurs armes sont élégantes ; souvent ils tordent la tige à quatre pans de leurs om-kondos ; quelquefois ils l'ornent de crochets en tire-bouchons d'un cruel effet sur les chairs, et diverses fois je me pris à trouver superbes des armes limées avec des pierres anguleuses

que ToQ eûl pu croire travaillées au tour» surtout lorsqu'elles avaient subi le polissage au moyeu de sable et d'une lanière de cuir ou d'écorce roulant h croiser. Ces pierres anguleuses dont je parle sont un grès vert, excessivement dur. Les Artistes cafres» à défaut d'étau, les maintiennent sous le pied, et frottent sur le tranchant le fer qu'ils veulent rayer en le tournant toujours. Ils sont très-habiles et très-lestes à travailler ainsi : c'est alors surtout qu'il me fut impossible de maîtriser mon étonnement. Le capitaine qui m'accompagnait avait, sans me le dire, dépêché à l'avance des éclaireurs qui devaient nous rejoindre au gué de l'Om-Kouzi. Après plusieurs heures de marche, nous arrivâmes sur les bords de l'Om-Kouzane S que nous mîmes aussitôt derrière nous. Nous poursuivions vers l'autre rivière, dont nous n'étions plus loin, lorsque des coureurs vinrent nous donner avis de la présence de quatre éléphants se tenant en deçà de l'Om-Kouzi sur les bords d'une clairière assez vaste. Toutes précautions furent prises pour l'approche; mais lorsqu'à 80 pas nous pûmes nous d^ager et voir, nous^ûmes le désappointement de reconnaître que nos guides s'étaient com^ plétement trompés» Ce n'était rien autre chose que quatre rhinocéros dont la taille et le mouvement les avaient fait prendre pour des éléphants. Ils étaient couchés quand

* Diminutif d^Om-Kouzi, signifiant la petite Om-Kouzi, lesGafres tronnnt qu'il existe quelque parenté entre deux rivières qui coulent voisines et se déchargent Tune dans rautre«

BOUS les découvrîmes. Us se lerrèrent quand nous passâmes à 60 pas d'eux; puis^ allongeant les naseaux et agitant les oreilles, ils cbercfar^nt à sentir et à écouter. Gomme nous n'étions point yenus là pour eux, nous passâmes sans tirer, et les vénérables se recouchèrent. C'était l'espèce liiinocâros simus.

Un quart d'heure après, nous étions sur l'autre rive de rOm-Kouziy où de nombreux éléphants avaient été vus adossés à une pente haute et longue, çà et )& coupée de ravins et quelque peu boisée. Malheureusement, quoique nous fussions encore à 4,000 pas de la troupe, nous la vîmes fuir pressée par la peur. Il est vrai qu'elle s'était débandée -, cette circonstance nous était du moins f avora- Ue et nous promettait des avantages presque certains. Du reste, il n'était pas étonnant que la masse se fût laissé entraîner à une panique; beaucoup de femelles marchaient suivies de leur jeune, et dans cet état leur inquî^ tude est extrême.

Une partie, à cause de la disposition du terrain, devait passer à SIOO pas de nous. Ces animaux se rendaient à la rivière; ils avaient pour eux la pente et furent si rapides que nous arrivâmes trop tard : sans aucun doute, ils avaient traversé l'Om-Kouzi. Nous remontâmes, furetant à droite et à gauche, profitant fréquemment des ravins pour marcher en écoutant. Nous sortions de Tun de ces ravins afin de voir au loin, quand un lourd détatement se fît entendre; le bruit approchait, approchait , et la poussière!

Un escadron de ces animaux trottait à fondre sur nous sans intention; trois de front, onze en tout.

Le premier je les vis. « Des éléphants! Kotchobana! Boulandje ! attention ! Masquez-vous, ils nous passent des* sus; à bout portant ^ pas peur ! » Des buissons étaient là, sitôt dit, sMôt fait.Vrai Dieu ! les éléphants ne savaient rien de notre présence; mais une irrésistible envie, une diabolique tentative entraîne chacun de nous à allonger la tête pourvoir avant de tirer. C'est si naturel de s'assurer d'abord de la position , de la distance, et puis non-seulement cela, mais c'est que nous les sentions arriver en droite ligne sur nous. Ces animaux pouvaient, s'ils ne nous renversaient des pieds, nous fouetter de la trompe, et quel soufflet! ^5 pas nous séparaient d'eux, ils nous virent; mais l'impulsion trop forte ne leur permit qu'une courbe d'un grand rayon à 10 pas à notre droite : ils allaient défiler appuyant sur leur gauche. Je prends le premier, je le tire : il tombe> s' affaissant sur les genoux. Kotchobana s'adresse au second, qui tombe également agenouillé sur le premier. Boulandje tire : son éléphant tombe, aussi groupé sur les deux premiers, et tous les suivants jusqu'au onzième s'agenouillent successivement.

Bon Dieu! vingt fusils, quarante fusils chargés, si nous les eussions eus là ! « Attrape à recharger ! garçons, et leste. » Et le rire né de cette scène grotesque nous ôtait de la force et de la vitesse; les bras nous en tombaient. C'est qu'il leur fallut du temps pour se dépêtrer les uns des autres,

tant ils étaient entassés, pêle-mêle. A Tun des derniers, j'eus encore celui d'adresser un souvenir dans la culotte. Un seul restait sur place, mais debout et paraissant nous défier; nous ylmes aussitôt qu'il était démonté de l'humérus : c'était celui de Kotchobana. A quatre ou cinq reprises difiTérentes, j'essayai de me porter de manière à l'ayoir aux trois quarts; mais arrivé là, l'éléphant, comme s'il eût eu conscience de mes desseins, me chargeait jusqu'à ce que la crainte de tomber le retint. Je dus pour réussir envoyer Boulandje faire diversion de l'autre côté, et alors ma balle dans la cervelle le fit s'affaisser mort comme un édifice auquel on enlèverait sa base. Jamais de ma vie de chasseur, et je croîs bon de le dire, je n'avais été ni ne fus depuis témoin d'un fait du genre de celui que je viens de signaler ; cependant je ne suis pas éloigné de croire qu'il existe chez ces animaux réunis en troupe un esprit d'imitation qui tend à leur faire faire à tous ce qu'ont fait les premiers.

Une demi-heure après cette singulière affaire, dont le souvenir nous égaya longtemps, des Cafres postés sur une hauteur nous signalèrent sept éléphants dont nous ne soupçonnions aucunement la proximité. « Ils sont ici, entendez-les se remuer. — Avançons, Kotchobana! » Et lui et Boulandje étaient èPma gauche, tandis qu'à ma droite une ligne de buissons que je longeais me masquait la vue; mes hommes voyaient les éléphants, moi rien. Sans bruit, nous étions arrivés à SIS pas; alors seulement je décou-

yris, tournée de mon côte, la croupe d'une grande femelle.

L'animal, inquiet, se préparait à tourner la tête; j'avais prévu son mouvement, et le fusil en joue j'allais lui loger ma balle à la naissance de l'oreille tendue. Ce me fut impossible ) le mouvement avait été trop brusque; bien plus, l'éléphant avait tourné bout pour bout, et, me présentant le front baissé, il me chargeait à fond. « Hahy cm pondol )» pas de dents! me crie Kotchobana, qui, à l'aspect du danger, déguerpit à toutes jambes, suivi de Boulandje, tous deux faisant des efforts inouïs pour dévorer l'espace; mais, tout à mon éléphant, je n'avais rien ouï, rien vu. Je tiens bon, j'ajuste bien et pahon ! Je détale ^ussi.

« Vous n'aviez donc pas vu, maitre! c'est un éléphant sans dents que vous venez de tirer; ils sont furieux et terribles ceux-là, médit Kotchobana. — Pas de dents! estce possible? Je n'ai rien vu, moi. ^- Comment, mattre! — Certainement; je ne cherche et ne vois que le point où il me faut mettre ma balle. — Et où l'avez-vous tiré, celui-ci? — En plein froat, au-dessus de la naissance de la trompe. >»

L'instant d'après, je comptais 48 pas du point où j'étais à celui où gisait l'animal tombé raide mort : c'était une énorme femelle, efiectivemeot sans dents, qualifiée par les Hollandais du sobriquet de pt^s kop, que Levaillant traduit par tôte camuse, probablement parce qu'il est impossible de rendre en bon français cette èxpresaion, que

Fon retrouve à chaque instant dans le jargon du peuple de ProTenœ.

Je me laissai aller seul au plaisir de contempler ma vic*^ ttme, m'estimant heureux de n'avoir pas été la sienne, reusse prolongé quelque temps encore cette jouissance comprise du chasseur^ mais un furieux coup partU à 40 pas plus loin, suivi d*un cri d*agonie. « n y en a peutêtre d'autres! » En vingt bonds j'y fus; mes gaillards rechargeaient tranquillement à deux pas d'un éléphant abattu, blessé derrière l'épaule, qui dégorgeait le sang par la trompe, qu'il agitait encore comme pour saisir: c'était un de plus pour Kotchobana. « Et les autres? — Partis* — loin? — Nous ne savons pas. — Suivons. »

Mais nous suivîmes longtemps; des traces se croisaient partout : chacun se sentait déjà fatigué. « 0& coucheronsnous ce soir? — À Zimpy, si vous le voulez, ou bien encore chez Hakaza, là-bas, assez loin vers le nord. — Soit, chez Makaza; je préfère voir du nouveau. »

Nous fîmes notre route; mais, chemin faisant, une plaine s'ofirit à nous, et nqjus la traversâmes. Sur la droite était un bois garnissant les bords d'un ravin, par conséquent long et assez peu large; sous l'un des plus grands arbres, nom discernâmes s'agitant quelque chose de noir. Les proportions étaient celles d'un éléphant; c'était bien cela, et auprès de lui s'en trouvaient d'autres.

Kotchobana sollicita la faveur d'y alkr sans moi, lersuadé, disait^il, que c'étaient là d^énormes animaux, les-

quels exigeaient au moins une balle d'un sixième ; j'y souscrivis, et de la fourche d'un arbre je le suivis de l'œil. Après vingt minutes d'attente, pan ! le plus gros tombe. Kotchobana recharge; l'animal se relève et part. Un instant après, c'est un autre qui tombe aussi, se remet sur ses jambes et se sauve conune le premier.

J'avais déjà vu de ces animaux se séparer et prendre différentes directions; j'y allai sans tarder. Je blessai successivement cinq d'entre eux sans voir rien tomber; une femelle suivie d'un jeune, pour m' avoir appliqué une charge inopinée, me contraignit à prendre à mon cou mes jambes sans tirer. Il n*y avait eu que 10 pas de distance entre elle et moi; une branche qui, dans ma fuite, me déchira la figure et Tépaule, avait failli me mettre à sa disposition : il n'avait rien moins fallu que mes jambes d'alors pour réussir à m'esquiver.

Je me retirais définitivement delà chasse, mes gens s'é» tant livrés à la poursuite d'un grand blessé et pouvant aller ainsi fort loin vers des montagnes ferrugineuses et au delà, lorsqu'ayant les bois & dos : « !|^altre ! me dit mon guide, voici derrière nous un éléphant qui fait même route que nous. » Il était à 300 pas et cheminait lestement. Une ravine prochaine devait lui barrer le passage; le lieu était tout découvert, je m'y affalai, et, la traversant, je me tins sur la crête opposée, observant la marche de l'éléphant venai4^ droit au point où j'^is. Le sang ruisselait sur les côtés de sa tête : c'était un vieux grognard, blessé de mes

balles , auquel un mouchoir autour des tempes eût contenu à merveille.

Je le laissai Tenir, et lorsque je supposai qu'il allait me voir, je me laissai glisser, passai le lit de sable et me portai précisément au-dessous du lieu où il devait s'arrêter sur le bord, à 15 pieds au-dessous du sol qui devait supporter TanimaL Lorsqu'il se découvrit au-dessus de ma tète, il y avait à peine en ligne droite 3 pas de lui à moi. J'avais cru que l'occasion serait belle, et j'avais été réduit à le tirer au front. Mon calcul s'étant trouvé faux, parce que j'avais espéré voir la gorge, que couvrait alors sa trompe, ma balle ne traversa que les os creux du sommet de la tête. L'éléphant rebroussa, mais dans un état misérable, et marchant comme un homme ivre. Malheureusement, son pas était trop large; il disparut bientôt dans des bois éloignés, où la chute du jour ne me permit pas de le suivre. Ce fut peut-être bien encore un bonheur pour moi de ne l'avoir pas tué instantanément, lorsqu'il me dominait de 15 pieds sur le bord perpendiculaire du ravin; il pouvait m'écraser dans sa chute.

Cinq coups de fusil renvoyés par les échos de la montagne me donnèrent à penser que Kotchobana avait de la besogne. En efiet, je le vis revenir quelque temps ensuite, avec son inséparable Boulandje. Un seul, mais un éléphant colossal, avait été tué : plus de 12 pieds de haut, chaque dent, de 65 livres.

Après deux heures de marche, nous fîmes comme une

entrée triomphale au mouzi de Makaza, précédés de nos quatre queues toutes fraîches des éléphants tués ce jourlà. Une pensée à la graisse réjouissait tout ce peuple noir; on savait déjà que nos éléphants étaient de premier choix. Cependant, malgré leur bonne volonté, Makaza et les siens ne purent m'oiîrir pour soup^* que des cannes à sucre que je trouvai délicieuses , sans qu'elles satisfissent aucunement les besoins de mon estomac.

Le lendemain ce fut de la bière, du mais et une foule de ragoûts cafres, avec tant de cannes à sucre que dii éléphants eussent pu en prendre leur large part sans me faire tort. Chaque mouzi qui avait participé au dépècement se (»t)yait tenu de me nourrir, et chacun, deux fois le jour, me dépéchait une longue ligne de femmes portant sur la tète les mets destinés au blanc. Mes hôtes n'en étaient pas fâchés, car dès ce moment on s'abstint de faire cuisine au mouzi.

L'inconvénient le plus marqué résultant de cette abondance futrenvahissement de centaines de millions de fourmis, attirées par les débris sucrés des cannes dont nous nous entourions. Il n'était réellement plus possible de se * tenir couché sur le sol d'une cabane, tant étaient actifs et nombreux ces petits animaux.

Le 10, la chasse fut reprise : 600 hommes nous y ai^ daient comme éclaireurs.et comme traqueurs; mais leur besogne ne fut pas rude , car après deux heures de mar^ che nous eûmes découvert dans deux vallées voisines, des-

cendant des moniagnes et débouchant sur les bois, deux troupes séparées d'éléphants de 60 A 80 chacune. Un quart d'heure suffit pour les cerner de toutes parts, et bientôt, onprisonnés entre des murs naturels et des haies d'hommes, ces animaux s'agitèrent inquiets. Durant deux heures nous donnâmes sur eux comme des gladiateurs dans Tarène, fuyant les uns, attaquant les autres, laissant à beaucoup la marque de profondes blessures. 400 de nos hommes, échelonnés par rangs sur la pente raide des bords, étaient là comme des spectateurs romains, et chaque fois qu'une troupe essayait de percer une trouée sur un point, le koluma des Cafres la faisait rebrousser. Renvoyée de l'un à l'autre, la troupe recevait partout un accueil semblable; on la voyait s'impatienter, tourner, retourner, se fatiguer beaucoup, hésiter ensuite et prendre enfin le dernier parti, celui d'occuper le centre et d'y rester tranquille.

Haletantes, épuisées par une course de manège inutile, ces pauvres bétes levaient alors leurs trompes de toute leur hauteur^ afin de chercher un air moins dense. De temps à autre aussi des jets d'eau surgissaient au-dessus d'elles pour rétomber en pluie fine sur leurs tètes , leurs oreiBes et leurs dos ; car l'éléphant, comme le chameau, tient en réserve une certaine quantité d'eau, tant pour cet usage que pour les besoins de son estomac.

Nous en blessâmes beaucoup dans cette affaire : sur vix^ balles que je tirai, je devais avoir au moins six élé-

phânts. Six que je frappai dans la tête à 10 pas, dont trois tombés sur le coup, s'étaient relevés ensuite. Kotchobana devait compter sur des succès égaux, et cependant ce fut avec toutes les peines du monde qu'il réussit à en obtenir un seul. Notre poudre était altérée: aussi je n'hésitai pas à doubler ma charge, déjà beaucoup trop forte suivant les idées européennes, et mal m'en prit, car l'instant d'après le cylindre de ma batterie s'était rompu par suite du retour forcé du percuteur.

Voyez-vous ce chasseur de perdrix qui, par mégarde, vient de tirer sa baguette ou bien a oublié ses capsules ou quoique ce soit d'indispensable? A coup sûr c'est pour lui un grand désappointement, toutefois aisément réparable; car partout en pays civilisé on trouve des capsules oul'é- , quivalent d'une baguette. Pour moi c'était bien différent : des éléphants ne sont pas des perdrix, une pièce en fer ne se remplace point comme une en bois, et puis n'étais-je pas à 40 lieues de mon camp, lequel était distant de 70 de Natal, seul point où je rencontrerais un mauvais maréchal. A peine capable de remettre mon arme en état, il fallait m'en retourner serrant la queue et portant bas l'oreille.

Cette idée poignante me fit m' asseoir sur un roc d'où je voyais se remuer çà et là un peu partout les masses disséminées. Les coudes sur les genoux, mes mains soutenaient ma télé, et je voyais sans les voir,, sans les vouloir voir non plus, quinze éléphants trottant, venant à nous. i 8 pieds dehauteur nous préservaient assez de leur charge,

laquelle ne m'émouvait aucunement. Un jeûne Zoulou était avec moi. Bon, brave, vaillant, il s'était fourré de luimême sur mes talons toute la matinée.

« Maître, voyez-vous? — Bon Dieu ! quelle contrariété ! Tiens, Imphana, des pierres en masse, et tapons dessus. » Vrais enfants par désespoir, nos mains ramassèrent du lourd minerai. Les éléphants passèrent à 8 pas sous nous à la file, et sur leurs têtes, leurs oreilles et leur dos résonnèrent nos projectiles, dont l'action devait leur donner bourseauxetborgnons. Si dans cet instant une pierre détachée de la lune eût traversé Tun d'eux, je m'en fusse assurément attribué tout l'honneur ; j'y eusse pu croire, tant je déployais de force. Il fallait bien qu'elle fût grande puisque, d'une pierre qu'il reçut vers l'œil, un éléphant eut l'air de froncer le sourcil, ce qui me donna à penser et à croire qu'il s'en était aperçu.

Quand se fut écoulée la troupe, nous retrouvâmes une gaieté folle; nous étions contents de nous-mêmes; on ne pouvait s'être mieux comporté à faire comme des gamins la petite guerre aux plus sérieux, aux pi us graves animaux. C'était presque comme une niche d'écoliers à maîtres. Il ne me fallait pas moins que cela pour faire diversion au malheur trop réel dont j'étais victime. J'eusse donné dix dents d'éléphants pour un autre cylindre et de bonne poudre. En soi-même c'était si peu de chose, et cependant c'est à ce rien que plus d'un éléphant de l'Om-Kouzi doit de se promener encore aujourd'hui dans les bois.

Une forte pluie survint et fut un obstacle à la bonne volonté des miens, qui poursuivaient toujours leur proie ; nous nous rejoignîmes non loin de l'Om-Kouzi, dont nous passâmes jusqu'à l'aisselle les eaux rousses et rapides. Une heure ensuite nous étions rentrés chez Makaza.

La journée du 41 s'écoula en recherches raines. Nous avions simplement vu des buffles ^ des cannas, et des troupes de couaggas de 4 à 500 individus. J'observai une pie-grièche-veuve à longue queue, vivant en troupes de sept ou huit, et des plus caqueteuses. Je la signale, parce que les bords de VOm-Kouzi sont le premier point où on la rencontre, en procédant du sud vers le nord; puis encore parce que l'oiseau est assez remarquable , tant par sa taille que par sa longue queue et sa vie dé famille.

Cet oiseau, d'une longueur totale de 48 & SO pouces, a le corps dans les proportions d'un tiers, la queue allant pour les deux autres; il est noir; les petites couvertures des ailes sont blanches, de mémo que la partie inférieure du dos jusqu'au croupion; un peu de blanc tache aussi les grandes pennes des ailes vers leur demi-longueur; les petites en portent également à leur extrémité; la queue, formée de douze pennes, estétagée^

* A propos delà pîe-grièche-veuve {Metanolencus)^ je crois bon et utile de faire reconnaître les points par où J^aî passé par la présence de certaines espèce» qui apparUendront toi^oara à la contrée : ce sont des ja«

Le i% comme je m'étais décidé à ne pas visiter la ri«* TÎère d'Om-Pongola, distante de six heures de marche, par cela seul que l'on m'avait dit que les éléphants y étaient assez rares, j'avais pris la route de Zimpy, en me réservant l'avantage de laisser au moins battre les bois par mes gens. Trois heures de marche nous amenèrent sur des forêts parfaitement détachées de la plaine, où les rhinocéros abondaient; bientôt nous croisâmes des traces fraîches d'éléphants; peu après nous en vtmes. Kotcho« bana et Boulandje partirent aussitôt.

Des coups de fusil fréquemment répétés me firent amè* rement regretter l'état du mien; mais en compensation du tourment que j'éprouvais , je recueillis une observation digne d'être mentionnée, laquelle pourra, je l'espère, servir à l'histoire des habitudes de l'éléphant. Il est si difficile de bien saisir et constater un fait de la vie de ces animaux étudiés à l'état sauvage dans leur libre allure que

Ions sûrs qui serviront à ceux qui viendront après moi, meilleurs, plus solides et plus faciles h saisir que les noms de montagnes ou de rivières, lesquels disparaissent avec les populations à la suite de quelque guerre désastreuse. Un voyageur qui explore des contrées nouvelles devrait, ce me semble, toujours agir ainsi. La route qu'il a tenue serait plus reconnaissable à ses successeurs, et par oette précaution les distances parcou-* mes par lui ne sauraient être contestées. Quant à moi, je n'ai jamais négligé ce soin. En preuve des latitudes où je me suis porté, j'ai pris les espèces qui ne les dépassent pas. Je les conserve ; quand je le juge néces* saire, Je les signale, et avec des titres de ce genre je ne crains pas que Pon émette k mon égard ce doute, mérité par plus â*un : t Mais monsieur a-t-il fait le voyage quMl a écrit? » Réflexion d'autant plus permise aujourd'hui que je connais de célèbres voyageurs qui ont écrit ce qu'ils n'ont vu qu'en rôte.

je considérai comme une bonne fortune la remarque qu'il me fut donné de faire.

Après les premières déchaînes, une femelle, séparée du reste de la troupe, s'était vue seule et tendait à regagner les autres. Elle avait pu se convaincre par les émanations que des hommes venaient de passer ou étaient encore dans le voisinage. Devant elle, qui allait sortir des bois 9 se présentait pour être franchie une clairière ou plaine découverte de 500 pas d'étendue. La voici qui s'avance d'une marche déhanchée, et chacun de nous de dire : « Un éléphant! voici un éléphant ! » Un Cafre voisin de moi , celui-là même qui portait mon fusil cassé, me dit : « Maître, deux éléphants ! — Oii donc? — Là, fitil en allongeant l'index sur l'animal qui traversait. — Celui-là ne fait qu'un; oii est l'autre? — Sous lui; ouvrez bien les yeux. »

Effectivement un jeune marchait sous sa mère, précisément entre ses quatre jambes, et celle-ci, pour aider son nourrisson , enlaçait sous elle sa trompe à celle de son petit, de telle façon qu'elle le protégeait de son corps. Voyez-vous cet instinct d'une mère et son dévouement ? Ne vient-il pas tout de suite à l'esprit cette comparaison d'uùe femme tenant son enfant par la main? De tous les animaux, l'éléphant n'est-il pas le seul qui puisse agir ainsi, lui à qui la nature a donné un seul mais excellent bras, muni d'une main incomparable pour le tact?

Deux éléphants furent tués par Kotchobana. On vint

^9 m'en ayertir; je me hâtai d'aller le reconnaître. Les Zoulous voulurent me précéder afin de me garantir des rhinocéros surgissant brusquement sur notre passage. Ces hommes marchaient l'om-kondo levé, prêts à frapper ranimai qui se serait présenté à une proximité trop grande. Notre tournée achevée, nous jugeâmes bon de rétrograder jusque chez Makaza, où nous passâmes la nuit.

Le 13, nous gagnâmes Zimpy, sans chercher aucunement les éléphants, nos munitions tirant à leur fin. Le 14, nous revîmes Maputa, que je remerciai de tout cœur de la haute protection qu'il m'avait offerte. Le 15, au soir, . nous comptions à Om-Ghet-Janne nos succès sur TOm- Kouzi. Cette narration paraissait lui déplaire en ce que nous semblions préférer ces points à ceux de TOm-Philos-Mouniama : Om*Ghet-Janhe craignait de nous voir chaque fois traverser son mouzi afin d'aller chasser beau^ coup au-delà.

J'avoue que je me promettais de revoir les bords de TOm- Kouzi; mais Dieu dispose, et cette première fois fut aussi la dernière. Deux des miens, Houahouaho et Nanana, dépêchés parHenning, m'attendaient chezOm-Ghet-Janne pour m' apprendre que la crue des eaux du Touguela retenait sur les bords de cette rivière mon chariot allant à Port-Natal. Cette nouvelle me fut d'autant plus désagréable que déjà je comptais sur son prochain retour. Certainement ma présence là-bas ne pouvait rien hâter; mais l'inquiétude d'y savoir mes collections, les premières, exposées dans un

chariot À ctoublelekite aux accidenls âeriatempérie de la Mison, me détennina tout de suiie au parti d'y jdter moimême amsi Tite que {K)Sfiâ)le.

CUAPiTRE XXni.

Je suis victime d'un vol. — Je pforte plainte à Panda. — Mode d^nstruîre FAlTatoe* ^ Juges et Jufitîae cbes las èmw^xâmM. *-- Fourberie de Panda.

Le 4^, vers oîoq heures après-midi, j'avais franclii déjà 48 lieoee; j'étais sur les liauteurs qui dominaient mon camp. Ifon c&il inquiet ycherchait matmte, mon magasin, chaque partie de mon chez-moi confié tout animent k la loyauté des Àmazoulous. lia tente était aliattue: lèvent pouvait l'avoir déralinguée^ renversée. Bientôt ensuite nous âi0B60urles lieux: la porte de mon jwtulociétait ouverte; bref^ des dëg&ts de tout genre avaient été commis cfaei; moi dorant mon aiwenoe. Tout anncmçaitque les hyènes en étaient les auteurs, et je me proposais de prends sur elles ma revanche, lorsque Fun des miens m'apporta la courroie de fermeture soutenant le cadenas; elleâait en solide buffle Tert, et présentait une coupure bien tranchée qui'n'était, à coup sûr, pas l'ouvrage d'une hyène. Gha-

SI

cun» après l'awir visilée» se prononça d'une façon nette : Knemapy omrkondo, coupée par une aflsagaye. C'était aussi mon opinion.

Des hommes mal intentionnés étaient donc ?enas pour me voler ou pour me nuire. Ils avaient eu soin de s'attaquer à ce que j'aimais le plus» mes collections restantes^ têtes osseuses^ squdettes, grands oiseaux non encore secs; ma grande outarde elle-même, couchée à ma place dans ma tente, avait ét& impitoyablement dédiirée. Je n'en r^ trouvai qu'une aile, arrêtée dans un buisson d'éfnnes. H y avait eu plus de méchanceté dans cet acte que d'envie d'acquérir par le vol.

Ceci bien constaté, je résolus d'obtenir satisfactkm et . r^aratîon. Hais où U'ouv^ le coupable? Là (psait la difficulté. Peu impwte, pensais-je^ Comme hdte de Panda, cette affaire le concerne : c'est à lui qu'il faut m'adresser. Cependant j'hésitai deux longs jours. Une raison vint enfin me déterminer à agir : c'était la crainte de voir ^e réi* térer chez moi d'autres tentatives semblables. Je partis donc, et le 49 j'allai coucher par delà Om-Gi^tj.

Le 20, j'arrivai chez Panda au mouzi de Sfc^le, et j'eus l'avantage d'être immédiatement admis à lui parier. En deux mots. Panda sut de moi le motif de ma visite. 11 témoigna beaucoup d'étonnement de ce qui était arrivé, plus de mécontentement encore, et une indignation (elle que, sans connaître le coupable, Panda, s'accompagnant d'un geste exterminateur, prononça la brève et terrible

sentence : Om-tagaty boulah! Que le sorcier soit tué ! Restait à trouver l'homme.

Le %\ y j'eus encore avec le roi un colloque de quelques minutes, dans lequel je pus remarquer qu'il était fort contrarié de ce que mon domicile eût été violé par l'un des siens, comme aussi de ma démarche en demande de justice. Bien plus, il m'avait entendu dire avec peine que mon intention était d'aller sous peu à Natal : ce dernier vœu surtout lui avait contracté le front.

Panda se trouvait alors embarrassé de plus d'une affaire sérieuse : des démarches venaient d'être faites auprès de lui par le capitaine Smith, commandant le corps d'observation des Anglais à Hamgazy ^ Panda, qui m'avait vu venir dans sa contrée sous le patronage des boers, s'imagi nait que quelque chose avait transpiré, et que mon intention était d'aller en instruire ces mêmes paysans, k cette époque j'ignorais tout cela , et si je l'eusse su , ma conduite eût été plus prudente : je ne lui eusse fait aucune opposition.

« Allez, me dit-il en dernier lieu : deux de mes capitaines vont vous accompagner chez Souzouana; ils trouveront le coupable, et justice sera faite. . . Mais Souzouana a eu tort; il a manqué à ses devoirs, et pour cette cause je lui veux du mal : car c'était de sa bouche, et non de la vôtre, que je devais apprendre cette violation. » Evidemment Panda

* Petite rivière située non loin de celle d'Om-Zimvobo sur la frontière des Ama-Pondas.

s*appuyait sur tout ce qui s'offrait à lui pour chercher noise à Souzouana; car Souzouana avait le grave tort d'être riche.

Je partis, mais avec une satisfaction incomplète en songeant à la tournure que prenait cette affaire. N'était-il pas visible que, pour ses propres intérêts, pour ses vues à lui, Panda voulait en faire tomber toute la responsabilité sur la tête de Souzouana? Souzouana m'en avait bien annoncé quelque chose : « Si vous allez porter plainte à Panda, m'avait- il dit, c'est sur moi que se déchargera sa colère. » A quoi j'avais répondu : « Vous êtes capitaine, Souzouana; informez-vous, trouvez-moi l'auteur du crime; ensuite allez vous-même le dénoncer au roi. Je vous donne le temps de le faire. » Mais le pauvre digne homme était trop persuadé qu'à tort ou à raison Panda voulait l'anéantir, k quoi lui servait- il de faire ou de ne pas faire ? Il n'avait qu'une ressource pour échapper à la mort : c'était d'envoyer en présent au despote ses troupeaux sans se réserver un seul individu. Malheureusement Souzouana était un Cafre, et jamais Cafre n'a trouvé en lui-même assez de force pour un tel sacrifice.

Les deux capitaines désignés par Panda pour faire tout > à la fois l'office de juge d'instruction, de procureur du roi et de président, m'accompagnèrent donc jusque chez Souzouana. J'observai tout d'abord qu'ils différaient essentiellement des autres honunes par l'allure et la manière. Un ensemble tout particulier me frappa. Je cherchai à les

antiysér, €t peu à peu j'acquis la conviotion <|ue les hommes de justice chez les Àmazoulons ressemUaîent ain nôtres.

Un front haut, quelque peu ridé par la recherche des pensées, les traits profondément tracés, décelant la faiblesse du corps et la force de la volonté, furent ce que je remarquai à première rue. Uosil était scrutateur sans laisser deriner les impressions intérieures de l'individu; le nez, déprimé par les côtés, reposait sur des aillons trèfrsensibles, où se manifestait parfois une agitation nearveuse annonçant beaucoup de finesse; la bouche, lai]gement fenduei, parlait rarement; mais quand elle le faisait, les paroles étaient admirablement bien prononcées. Ce n'était pas de l'éloquence qui entraîne, comme la parole si fougueuse des guerriers : c'était une simple diction^ posée, tranquille, froide, et sans doute très-solide. Les oreilles étaient grandes et collées sur les côtés de la tête. Celle-ci n'était pas soutenue par de forts muscles; quelque chose de grêle choquait même l'œil vers l'occiput. Le corps, dont l'état généralement maigre permettait de compter les côtes,, était aidé de deux longs bras à veines gonflées et saillantes vcarsles mains, mais faibles et maladroits. Deux jambes le supportaient, privées de mollets, sèches et laides, posées sur deux pieds plats et longs.

Notez que ce signalement est assez exactement l'inverse de la description des Cafres amazoulous, ces hommes de chasse et de guerre : aussi fut-ce pour moi une raison de

pins de m'attaeiier à rélwte dfi nM jugesu. L0w arrivai* il des'aooxMipirpoar lé leposâuiaalla raote : c^'^âttfft grar iFementy rohfamgnjt» après a^ok pris miHa préGaiitiQii& équivaleoi»: à dm endmrca»; Imr £aUaîtri]k ar lelewr : e'étatt avee. pcûna; kitr aie était gcôndë dans cette dé* marebe,.etkiir figuce se eoBiractait cmum par l'^d qu'ife avaient d& faire, tandis cpie les antiea homme» paflf* safent de Faccrc^iipisBmiflnLà Félaf droit, raf>idea coanme nn ïKmart qui sadëteiML.

Maintenant c^est plosieasoce : nepcétendannit-âs paa^. ces jagea, que la coHdescendaAG»^ )» préfcnanee, le res** pect^ lea entourasBent constaoKiinant ! leor air andïlaii l'exiger plutôt que le demander, et chae ce peuple, où la icffce phrysiquB est tant conaidéEéePr j'étais étoané de voir dbs koBimea éécr^its, qinoîque jeimes enocwe, youloir qn'oa leur fti plus- dliconieur qii'à. dsa giiemers ëproufr Tés. C'était abaoiimient comiDes'ils ayabnl dît : » Honmiea noirs, afin d'être utiles à tous,, noos avons sacrifié la farce de nos BMm&res poixr conquérir une plus graffife forée» de tète. Faites donc qne le chemin ruous. soit aisé, nacet pl»ee ï n: Et portoat, bwn que If on fût tenté de* riise de le» maigre* et prétentiense eandiilim,v chaenn mrêngàeii sué le passage dw juges aa&ea.

Tavaue- qoala oomparaison que j'en £0 afaps me^oanaa du plaisir, et je suis arrivé à prononcer certainement que èaas n'impevtaqœi parada momtevche? tel peuple qi]^on ftwlra y fea oscupatiom: donnqnt nossanoe aux mémei

yertiis ou vices, engendrent les mêmes tics^ développent ou détruisent les mêmes parties du corps : aussi reconnaitra-t-on partout le pâtre, le guerrier, le médecin, qu'ils soient européens, chinois, esquimaux ou cafres.

Lorsqu'ils arrivèrent chez Souzouana, leur premier soin fut de se faire offrir une vache et force tchouala. Souzouana ne négligea rien pour se concilier la bonne volonté de ces agents de Panda : il fit ce qu'on voulut. Il fallait du beau temps pour instruire l'affaire; car chez les Amazoulous, sous un gouvernement despotique, la justice ne se transporte pas chez les particuliers : c'est au contraire la masse entière des particuliers qui rallie le siège choisi par les officiers chargés.

Le 26 fut un jour favorable, et vit se réunir dans l'enceinte du mouzi tous les hommes, jeunes et vieux, de 3 lieues à la ronde. 2,000 individus étaient là, tous hommes, parce qu*il était reconnu impossible qu'une femme eût commis le crime.

Les hommes de justice commencèrent par demander s'il y avait des absents, quels ils pouvaient être. Personne ne manquait. L'entrée du parc fut fermée. En quelques mots, le but de la réunion fut officiellement répandu, et, après l'explication de l'affaire, une question fut posée, à laquelle chacun devait répondre à tour de rôle sans pouvoir s'y soustraire.

« Savez-vous quelque chose qui se rapporte à l'affaire énoncée? Si vous savez quoi que ce soit qui y ait trait.

vous répondrez vouma^ sinon vous direz naba. N'oubliez pas que, par son silence, celui qui sait se rend aussi criminel que Tauteur du crime lui-môme. »

Pour réponse une foule de naba avaient été reçus, quand vint le tour d'un des fils de Souzouana, qui donne son vQuma. Tous les yeux sont aussitôt fixés sur lui, plus d'une bouche est entrebâillante. Le jeune homme signale Pbét^anne, le fils d'Om-Kamtinganne, chef d'un mouzi iroisin. Phétéganne, avant l'époque du crime, a eu avec lui un colloque dans le but de s'assurer de mon absence, de l'état de mon magasin; il a observé la facilité d'y pénétrer impunément, d'y choisir ce qui lui conviendrait le plus, en témoignant la volonté d'agir ainsi. Des explications ont lieu; elles établissent qu'au jour où l'acte a dû être commis, Phétéganne a quitté sans motifs ses compagnons de chasse ; qu'au retour, il n'a pu donner de bonnes raisons de cette absence, et que des objets qui m'avaient appartenu avaient été vus en sa possession.

Phét^anne était là ; ses voisins, ses parents lui témoignent par des reproches combien sa conduite indigne les irrite. On le saisit pour le garrotter et le lier par quatre membres dans l'intérieur d'une hutte. Un messager est aussitôt détaché vers Panda pour l'instruire de la découverte du coupable. Om-tagaty baulalaj dirent les juges, et chacun se retira.

Le 27 fut un jour pluvieux ; rien ne se fait chez les Âmazoulous ces jours-là, pas même les exécutions. Mais le

28, comme le soleil brûlait de liunièrey dii guerriers d'0iK<4.«idelle s'ei^par^eiiC da Phéféganney fa*th ccoh duisireut dans une étroite tallëe, proche de leur movzi. Arrives là, leur besogne ne fut pas longae. fiéfà Pbétéganno arail; avoné qa'il était seul Fauteur de la spoHation. Il réitéra ses aten tandis qu'on Tattacbut km ar-» bre^ et, sans s'émouvoir aucunement, il conlenpla les guerriers se retirant k 4S pas, formant devant lui on terrible arc de eerdte.

Aioriles om-kondos à la hampe vibrante forent par trois fois reportés ea arrière et lâchés ensemble sur le ccvps de Vbétégamie^ qu'ils traversèrenL Phétégmme était tué, tué pour vol avec effiraction : chMiment terrible sans doute pour vue faute aussi légère; mais, cher Panda, point de prison, point de bastonnade, rien que la mort, quel que soit le degré du crime. Et je vous assure, pts de peys aa monde oè les voleurs soieol aussi rares.

Panda ne mi'avait-il pas dit tout d'abord qnUl ne croyait pas à la vérité de ma déposition, parœ qu'il ne comprenait pas qu'un seul volenr pût habiter son royaume, qu'il n'y pouvait croire que pearce que j'étais blanc, et que dn reste j'avais des preuves et des témoins à produira. J'anmis bien essayé, tout en demandant satisfaction, d'a« mener Panda à un autre mode de faire justice, en obje^ tant que son système de mort outrepassait les limites rai-' soBoaUes^ etque diaque exécution le privait d'im homme, d^un guerrier capable de le servir an besoin. « Oaanl ft

oûà, me dît'il, les blancs m'ont répété plusieurs fois la Tûhne chose, prétendant changer la manière des hommes noirs, sans jamais me dernier un moyen qui Taille. Un homme est mauvais, je le tud nonnaeulemmt pour luimême, mais pour préiFenix la conti^on du mal. Youlezr TOUS que je fasse faire un grand trou dans la terre^ qu'on l'y dépose? Il faudrait alors l'y nourrir^ ce qui serait à charge aux autres. La vie pénible qu'il m&aerait là l'ai* grirait davantage ccmtre les hommes, et s'il parvenait à s'échapper, dix fois plus méchant, il ferait dix fois plus de mal. Quand un criminel est tué, tout le monde est tranquille. Pour ce qui est de la priTation d'un homme, d'un guerrier, comme tous dites^ (et là Panda se mit à rire d'un rire de pitié], mes hoounes, mes guerriers, tout le monde le sait, sont plus nombreux que les sauterelles, et quand une sauterelle tombe à terre, voyez-vous qu'il en manque dans le nua^? »

J'avoue que je ne trouvai rien à répondre à la courte explication de Panda, parce que, pow changer des mœurs de ce genre, il faudrait premièrement tout refondre el tout établir, et, par conséquent, faire peser sur un tel peuple les mêmes charges que supportent les peuples civiliaéSi. Alors, pour vouloir éviter un grand mal simple, on arri* verait probablement à produire miUe maux composés; car la question des avantages de la civilisation est loin d'être décidée en faveur de celle-ci, lorsqu'elle est portée cbe2 des peuples qui savent vivre avec peu de vertus, sana

doute, mais aussi avec très-peu de vices. Quel bénéfice donc en doublant tout dans des proportions égales? Aucun, assurément. Prenez le côté physique pour exemple : chacun sait que la vie la plus simple est celle qui convient le plus à l'homme. Eh bien, la civilisation ne détruira-telle pas tout d'abord cette simplicité? La civilisation les dotera de mille aisances, de mille jouissances dont ils n'ont nul besoin, puisqu'ils ne les soupçonnent même pas. Voilà du luxe qui séduit : c'est la coupe de miel offerte à la mouche. La civilisation doit leur porter aussi mille maladies, ce triste cortège qui suit sourdement les avantages présentés. Pesez et considérez, puis dites-moi s'il ne vaudrait pas mieux que les peuples s'abstinssent de recevoir nos présents intellectuels et moraux.

Nous-mêmes, Européens, ne renoncerions-nous pas volontiers au luxe tiré des deux Amériques pour être exempts des misères rapportées de ces contrées. Pourquoi donc aller corrompre des peuples neufs? Une apparence de raison est émise, je le sais. L'Angleterre, entre toutes les nations, veut être philanthrope; elle affecte de se dire telle; mais, sachez-le bien, la philanthropie est un manteau dont elle s'affuble pour mieux couvrir son ambition. Son intérêt commercial, qui veut partout des débouchés, est la seule vraie raison. Et si l'Angleterre trouvait quelque avantage marqué à effacer du globe 1 million de sauvages, elle le ferait peut-être. Elle répand sans cesse pour récolter, peu lui importe que ce soit son or à elle ou le sang des peu-

6f pies; ce qu'elle considère uniquement^ c'est le rapport.

Après avoir obtenu de Panda une satisraction à sa manière, et avoir mis de Vordre dans mes collections osseuses et mon matériel de chasse, que Ton eût pu prendre pour un arsenal complet, je quittai mon camp, que je laissai à la garde de Kotchobana, Boulandje et Djantje, espérant y revenir en aussi peu de temps que possible. Souzouana, que je vis en passant dans son mouzi, me témoigna par des gestes fous et des paroles rapides, étonnantes, malhonnêtes quelquefois, combien mon départ TafEectait. Il y avait comme du délire chez cet honmie si sensé d'ordinaire; je ne manquai pas de l'attribuer à l'usage du tchouala et le priai d'aller se reposer pour se refaire.

« Point du tout, me disait-il, vous vous trompez. Panda s'est expliqué sur mon compte de telle façon qu'il ne saurait y avoir d'équivoque. Voici ses paroles : Mon cœur m'a dit que Phétéganne n'était pas le vrai coupable, mais bien Souzouana. Vous voyez donc que Panda veut me faire tuer, qu'il me tuera, et qu'il n'attend pour le faire que votre départ. Vous partez : allez, et quand vous reviendrez, il n'y aura plus ici de Souzouana. »

La consternation était générale au mouzi, et toujours je conservai la persuasion que le tchouala seul travaillait toutes ces têtes. Mon opinion fut encore corroborée lorsque vint à moi Baye-Bank, l'un des fils de Souzouana. Ce jeune homme, ivre de désespoir, avait à la main gauche

qaatre assagayes mm nn boudier, une aotre dans la droite. De loin il m*apo8trophait déj&, tant il ayait à me dire; il ae hâtait, parlait récane m% lèvres^ gesticalait beaucoup et marquait seg tempe en me faisant presque sentir la pointe de son arme sur la poitrine.

M Allons, toi aussi^ jeune homme, tu as pris trop de tcfaouala ee matin; je ne t'éooute plus, ear tu déraisonnes, o Un coup allait m'atteindre, mais heureusement je le rele?ai atec un tongaqui me serrait de canne* Plusieurs hommes aXom prirent Baye-Bank par derrière et lui enlevèrent ses om-kondos. « Eh bien, Nanana, fiouahouaho, tous ces gens-là sont fous, allons-nous -en. «— Adieu, Sou- Eouana^ Sani-Gousohieg ! portez- vous bien. ^- Portezvous bien... ah! oui, portez-vous bien, fit-il d'un air de désespoir ; dites donc portez-^rous bien aujourd'hui k Sou-: zouana que Panda tuera demain ! »

€e furent laies dernières paroles que j'entendis du bon, du brave et malheureux Soumuana, paroles qui si longtemps ont résonné d'un timbre si douloureux k mon cœur, qu'aujourd'hui même je n'en ai pas oublié la péninible impression. Un instant auparavant, comme Souzouana me répâait encore que Panda le ferùt tuer sitôt après mon départ , qu'il ne pouvait échapper & sa colère, je lui avais dit : a Si vous en êtes si sur, venez donc avec moi vous réfugier à NataK » 4 quoi ce vieux brave avait répondu : « Moi, prendre la fuite!... Vous voulez que Souzouana se sauve! Parlez-vous à une femme? Souzouana

n'a jamais tourné le dos au danger; et, tout sûr qu'il peut être du sort qui lui est réservé, Souzouana restera ici- C'est ici qu'il sera percé d'un om-kondo, ici même, par deyant, dans la poitrine. Souzouana se sauver, ja-

Je quittai donc Om-Phîlos le 30 avril, et le 2 mai, après une OMurdie des {dusforisées, j'aftteigDtt leiaouii de Nonglas, où était arrêté mon wagon. Hais dMci jusqu^au 25 août 184S, que je revins à mon camp, va se développer une longue sc^ie de faits qui a^iipartieoQaeiit à l'iristûire de Natal, et desquels dé|>endit le sort de eette contrée. Quoique cette histoire ne soit pas mon &it direct, je crois ce* p^idant utile de diie ce que j'en ai nudfaeureusem^nt appris è mesdiépens^ pour avoir eu mon habilation située à peu près à ^gale distaAœ des deux camps, sous la volée du canon auglais.

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