dépouilles et image du grand Colomb î
Demeurez mille siècles dans cette urne
Comme dans la mémoire de notre nation.
% Rien de plus pauvre que cette œuvre et rien de moins digne, sous tous les rapports, de la munificence et du patriotisme des Havanais. La figure de Colomb, sculptée en demi-
LA TERRE. ri
Après avoir accompli mon pèlerinage, je remontai dans ma volante et me fis conduire au Cerro, un des faubourgs les plus importants de la ville. La voie publique, au delà du mur d'enceinte, était bruyante et animée ; une population de toutes couleurs se croisait sur l'avenue poudreuse ; des cavaliers passaient au galop ; des monteros cheminaient par petites caravanes ; des mules suivaient, chargées de productions diverses , et notamment de tiges vertes de maïs , destinées à la nourriture des chevaux, que dans mon enthousiasme je pris pour le roseau précieux qui nous donne le sucre. Comment imaginer qu'un objet si vulgaire eût quelque prix à la Havane? Lorsque nous fûmes à une certaine distance et que j'eus reconnu à des signes évidents le voisinage de la campagne, je congédiai mon équipage pour observer plus à mon aise en poursuivant à pied. A cette extrémité du Cerro, le mouvement s'était ralenti; le bruit n'était plus qu'un écho; aux boutiques et aux échoppes succédaient de jolies habitations, largement espacées , bordées de galeries couvertes qui projetaient leur ombre sur les côtés de la route. Plusieurs de ces villas se faisaient remarquer par leur caprice ou par leur élégance : à travers de larges ouvertures protégées par des barreaux massifs et garnies en verres de couleur pour tempérer l'éclat du jour, on distinguait des pièces pavées en marbre , donnant sur des jardins fleuris ; j'entrevis même, malgré ma préoccupation , des yeux noirs et des épaules blanches qui ajoutaient encore au charme mystérieux de ces demeures. Les végétaux singuliers dont la route était ombragée fixèrent aussi mon attention : c'étaient des casuarinées semblables à de grands cyprès ; des alamos à écorce lisse et blanchâtre, parés d'une verdure tendre et touffue1; des bananiers aux
relief, sous les traits d'un adolescent, choque le bon sens en même temps que la tradition. Il n'est pas aisé de deviner que le héros pose l'index sur un globe et montre Y Amérique ; à le voir cuirassé de toutes pièces, on prendrait le globe pour un écu. La place d'armes eût été parfaitement choisie pour l'érection d'un monument en l'honneur de Christophe Colomb ; cette grande image y eût produit un magnifique effet, tandis que la statue que l'on y voit ne contribue pas même à l'embellir.
1. L'arbre connu sous le nom à'alamo dans File de Cuba est le ficus populifolia Desf., dont le feuillage sert à la nourriture des bestiaux. On le plante à la Havane dans les promenades publiques, parce qu'il croit vite et donne promptement de l'ombre.
feuilles lacérées par lèvent; des haies d'opuntias ou des massifs d'agaves; enfin le majestueux oréodoxa, dominant de son panache royal les yuccas, les cactées et une foule de plantes plus humbles qui m'étaient inconnues. A l'aspect de cette nature d'un caractère si fortement tranché , je sentis avec ravissement que je vivais dans un monde nouveau; le gazon môme que je foulais aux pieds était distinct de toutes les graminées d'Europe.
Enfin je laissai derrière moi la dernière maison et je découvris la campagne ; mais ainsi qu'il arrive souvent quand l'imagination a pris un essor trop élevé , je fus un peu désappointé. Le paysage n'était ni riche, ni pittoresque, ni varié; je vis une plaine montueuse, d'un vert grisâtre, d'un aspect monotone, cultivée çè et là, ailleurs abandonnée et couverte de plantes flétries : de loin en loin quelques maisonnettes blanches, et partout des palmiers. Il me sembla que cet arbre élégant perdait toute sa valeur lorsqu'il était dominé; le palmier doit régner sur le paysage; il couronne admirablement les hauteurs; mais dans la plaine, où son tronc grisâtre s'efface, où son panache gracieux n'est qu'une tache indécise, il produit réellement peu d'effet. Je ne tardai pas à m'apercevoir que les environs de la Havane étaient dépourvus d'un agrément fort appréciable sous les tropiques, je veux dire d'ombrage; L'Espagnol, comme l'Arabe, ne plante pas volontiers; mais au moins celui-ci protège avec un soin religieux le figuier, l'acacia, le sycomore, que la main prévoyante de la nature a semés dans son pays brûlant ; ici, malgré l'ardeur du ciel, pas un arbre, pas un abri. L'instinct me dirigea vers une mare d'eau douce, qui s'épanchait dans une excavation voisine ; des joncs et des cypéracées végétaient au bord du marécage; je m'assis à l'ombre des rochers qui bornaient circulairement la vue, n'apercevant de la campagne que la cime égarée de quelques cocotiers. A cette heure accablante du jour où le soleil atteignait son zénith, tout était silencieux, tout semblait assoupi; cependant un souffle imperceptible m'apportait le bruit lointain de la ville : j'écoutais ces rumeurs avec une tristesse indéfinissable ; la mélancolie du paysage avait fini par me gagner, ou plutôt j'éprou-
vais pour la première fois le sentiment de mon isolement. Pendant que je m'abandonnais à la rêverie, de nombreux lézards, enhardis par mon immobilité , couraient familièrement autour de moi ; les uns étaient verts avec le ventre blanc; les autres, d'un bleu clair, tachetés de brun; tous avaient la tête allongée et le goitre desanolis1. En observant les évolutions de ces jolis sauriens , je remarquai une quantité de rainettes tapies dans les cavités du rocher ; à peine pouvait-on distinguer de la pierre leur dos blanchâtre marbré de gris2. Ces animaux dormaient paresseusement à l'ombre ou contemplaient en soulevant la paupière , avec une expression de béatitude parfaite, l'eau verte qui baignait leur domaine. C'étaient les premiers aborigènes qui s'offraient à mes yeux. Je les examinai curieusement comme des êtres appartenant à une création distincte ; et mon imagination, les associant au monde nouveau qui m'environnait, alla jusqu'à leur prêter une existence différente de la mienne. On sourira de cette naïveté ; je lui ai dû de bien vives jouissances, qu'une intimité plus étroite avec la nature américaine a fini malheureusement par émousser.
Lorsque j'eus terminé mes observations et recueilli les objets qui me parurent dignes d'intérêt, je repris par un autre chemin la direction de la Havane. Sur ma route se présenta une plantation de cafiers, évidemment abandonnée, car elle formait un épais hallier et les graines étaient éparses sur le sol , sans que personne prît la peine de les ramasser. Ce furent les émigrés de Saint-Domingue qui propagèrent la culture du cafier dans l'île de Cuba, lorsqu'ils s'y réfugièrent après les désastres de la colonie ; ils reconnurent ainsi la généreuse hospitalité du gouvernement espagnol3. De Cuba, la plante se répandit aux alentours du golfe du Mexique et pénétra dans l'Amérique Centrale où elle fit la fortune du petit État de Costa-Rica ;
1. Les anolis, famille américaine, offrent une particularité physiologique qui les rapproche des iguanes; leur gorge, sous l'empire d'une vive émotion, a la faculté de s'enfler comme un goitre, en se colorant d'une belle nuance rouge.