Trach. marmoratus. Dum
3. Le cafier avait été transporté de Porto-Rico à Cuba dès 1769; mais la culture industrielle de cette plante , remonte seulement à l'arrivée des réfugiés français , qui lui don-
insensiblement elle franchit l'équateur et s'implanta même au delà du tropique ; dès lors la production du café , avilie par la concurrence, commença à décliner dans l'île où la main-d'œuvre est excessivement chère , et tomba même tout à fait dans le rayon de la Havane.
Mais comment s'est naturalisé cet arbuste précieux qui alimente l'industrie coloniale sur tant de points du continent américain ? Le cafier n'était encore qu'une plante rare et curieuse , cultivée dans les serres du muséum de Paris, lorsqu'en 1723 le lieutenant du roi Declieu en obtint un pied qu'il transporta à la Martinique ; ce pied y fructifia, et il a produit des forêts. On raconte, et j'aurais tort de l'oublier, que le philanthrope lieutenant partagea avec son arbrisseau la modique ration d'eau à laquelle il fut réduit pendant une traversée difficile.
Je continuai mes excursions aux alentours de la Havane pendant plusieurs journées consécutives , sans rencontrer un point de vue qui répondît pleinement à mon attente. Mes yeux commençaient à se familiariser avec la nature tropicale ; je m'arrêtais moins aux détails et me préoccupais davantage de l'ensemble. Le pittoresque s'est évanoui avec les bois , qui , en disparaissant sur un rayon considérable , n'ont laissé qu'un sol nu, médiocrement accidenté, d'une apparence négligée, mais doué d'une inépuisable vigueur ; et cependant il y a je ne sais quelle grandeur mélancolique, dans l'aspect de ces plaines montueuses, plantées d'innombrables palmiers, à l'heure où le soleil commence à les abandonner. Pour rencontrer des sites vraiment extraordinaires, qui étonnent et confondent l'imagination, il faut explorer les rivages inhabités ou s'enfoncer dans les régions montagneuses de l'île. Quoique j'aie joui de cette bonne fortune à mon retour de l'Amérique Centrale, je m'abstiendrai de
lièrent la préférence sur la canne à sucre. Ce furent eux qui apprirent aux habitants à se servir d'une machine pour dépouiller la cerise de sa pulpe , procédé qui active la dessiccation de la graine et donne la qualité recherchée dans le commerce sous le nom de fin vert. Le cafier se plaît dans les ravins humides et ombragés; il a dégénéré dans les plaines de la Havane, où la récolte ne vaut plus qu'une piastre Yarroba (25 livres) ; tandis qu'à San Yago, au nord de 111e, il a conservé de la qualité et de la valeur.
toute description, dans la crainte de me répéter, le continent voisin m' ayant offert des scènes non pas identiques assurément , mais au moins analogues.
Depuis les hauteurs de Casa Blanca , qui dominent le port , on découvre un admirable point de vue et l'on embrasse l'étendue de la ville , dont les maisons , peintes de couleurs variées , se pressent et s'accumulent en face du spectateur. Les forts échelonnés de colline en colline , les rivages découpés par des baies ou des promontoires, le canal d'Atarés qui brille à l'occident, les flottilles de pêcheurs abritées dans les anses lointaines, les grands navires endormis sur leurs ancres, enfin l'éclat éblouissant de la lumière et le reflet des eaux, tout concourt, avec l'animation, le bruit et le mouvement maritime, à composer une scène grandiose et à produire un magnifique effet. Mais à peine a-t-on perdu de vue ce bassin remarquable, en descendant le versant opposé, que le tableau change subitement de caractère; la campagne prend un air de tristesse et d'abandon ; ce ne sont que halliers entrecoupés de marécages ; le silence règne partout, et le promeneur égaré dans ces lieux solitaires où il cherche vainement une habitation ou un sentier, peut oublier qu'il est a deux pas de la ville, et que cette ville est la Havane.
PSEMUEBE EXCURSION SOOS LES TROPIftWES
La ville de Matanzos, située à vingt -deux lieues dans Test, fut le bul de ma première exploration. Une pareille course était presque un voyage, il y a peu d'années; ce n'est plus qu'une promenade aujourd'hui; non pas que la voie de terre se soit améliorée; niais il s'est olabli un service de bateaux à vapeur qui, pariant (le la Havane et de tiatabaiw, de chaque côté de l'île» embrassent clans leur parcours l'ensemble du littoral et relient entre eux les principaux points maritimes. La largeur moyenne de Cuba étant environ de seize.1: lieues, il est facile, du port, où l'on débarque, de gagner les localités intermédiaires. En général, tes Havanais profitent modérément de ces
facilités ; leur curiosité n'est pas très-vive à l'égard de la terra ignota qui les environne , et il faut une circonstance sérieuse pour les arracher à la douce monotonie de leurs habitudes; mais les populations éloignées de la capitale commencent à apprécier un moyen de locomotion qui les rapproche du foyer commercial où se concentrent les grands intérêts du pays.
L'ouragan avait détruit la majeure partie des paquebots. Toutefois celui de Matanzas tenait encore la mer en dépit de ses avaries ; j'y pris place avec un jeune ecclésiastique piémontais, passager comme moi de la Sylphide, qui cherchait à employer ses loisirs en attendant une occasion pour la Vera-Cruz. Une certaine communauté de goûts et d'intérêts nous avait rapprochés pendant la traversée ; il était passionné pour l'histoire naturelle et ne rêvait qu'aux merveilles du Nouveau-Monde. Loin du terrain battu de la Havane, nous nous promettions une riche moisson , et je crois même que nous nous bercions de l'espoir de quelque découverte. La première chose qui nous frappa fut l'aspect singulier du paquebot, dont le pont était entièrement couvert, à l'exception d'un petit espace angulaire où venaient respirer les passagers de l'avant lorsqu'ils se sentaient défaillir dans l'atmosphère stagnante de leur cabine ; ils y prenaient une douche d'eau salée qui achevait de les ranimer, chaque fois qu'une vague brisait contre la proue du navire. Une galerie extérieure qui régnait à l'arrière, permettait aux voyageurs de première classe de faire le tour de leur prison ; la machine fonctionnait à la hauteur des mâts ; enfin le timonier, abrité sous une espèce de pavillon chinois, gouvernait à l'avant, conformément aux règles de la logique, mais contrairement à l'usage habituel. La forme inusitée de ce bâtiment excita notre gaieté et nous disposa joyeusement au voyage ; néanmoins toute idée irrévérencieuse disparut lorsque nous sûmes que ce genre de construction navale était emprunté à la marine américaine.
Les premières lueurs de l'aurore illuminaient les vitres de la ville et répandaient une teinte vermeille sur les vieux édifices du môle quand nous nous mîmes en route. Tout sommeillait encore sur la
terre et sur l'eau ; nous rasâmes la forteresse du Morro , qui commande l'entrée du port, et mettant le cap à l'est, nous commençâmes à longer le rivage septentrional de l'île. Nous vîmes d'abord passer une côte d'un vert sombre, inculte et uniforme, accidentée de loin en loin par une cabane ou par un arbre solitaire; ce morne paysage empruntait un nouveau degré de tristesse aux carcasses démâtées de plusieurs navires qui étaient échoués sur la plage, où ils avaient péri , sans doute , dans la dernière tempête.
Au bout d'une lieue, le sol se redressa. Divers groupes de collines, dorées par le soleil levant , se détachèrent des ombres qui couvraient encore les vallées; leurs cimes étaient couronnées de palmiers; à leur pied coulait une rivière ; un village de pêcheurs, dont les maisonnettes blanches étaient entremêlées de bananiers, se mirait aux eaux limpides de l'embouchure. Cette petite scène était empreinte d'un caractère de fraîcheur et de quiétude qui modifia nos impressions. Deux lieues plus loin , les collines se rattachèrent l'une à l'autre et formèrent une terrasse continue , médiocrement élevée , inclinée en pente douce vers la mer, sans escarpement et sans rochers. A travers les coupures qui livraient passage aux fleuves de l'intérieur, on voyait poindre des sommités bleuâtres et lointaines; le rivage, complètement désert, était parsemé de cactées, d'euphorbes et d'autres plantes d'une physionomie singulière ; nous brûlions d'explorer ces plages inhabitées qui fuyaient derrière nous avec mille formes indécises, que nos yeux , toujours occupés, cherchaient inutilement à saisir.
Tandis que ce mirage exerçait une sorte de fascination sur nous, on annonça le déjeuner; il fallut s'arracher aux merveilles de la côte et quitter la longue-vue pour la prosaïque fourchette. Comme le grand air nous avait aiguisé l'appétit, nous nous y résignâmes sans trop nous faire presser et allâmes prendre place à la table du bord. Là, nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que l'on ne se piquait pas d'un raffinement de politesse ; chacun s'emparait prestement des mets qui se trouvaient à sa portée et en faisait passer une notable portion sur son assiette, sans se préoccuper de ses voisins;
m CHAPlTlUi 111.
en un instant les plats furent vides et le service devint superflu ; nous crûmes voir les terribles aventuriers qui jadis affamèrent le sobre et imprévoyant peuple des Antilles. Ces habitudes, je me hâte de le dire, ne sont point naturelles aux créoles espagnols, qui ont généralement conservé les formes courtoises et même un peu cérémonieuses de leurs ancêtres; c'est un emprunt, sans doute fort malheureux, mais peut-être justifié par la nécessité, qu'ils ont fait à leurs voisins du nord, dont le rustique égoïsme est connu du monde entier.
Deux heures après le déjeuner, nous voguions paisiblement dans la baie de Matanzas. La ville commençait à poindre derrière un rideau de palmiers; les terres étaient boisées; quelques cimes bleuâtres apparaissaient à l'horizon. L'arrivée du paquebot mit bientôt en mouvement tous les canots du port. Tandis que les rameurs luttaient de vitesse pour se supplanter mutuellement, nous étions occupés à contempler les pélicans qui péchaient autour du navire. On les voyait fondre impétueusement dans la mer, où le poids de leur corps soulevait une nappe d'écume , puis remonter à la surface et reprendre pesamment leur vol pour se précipiter de nouveau. Une centaine de ces oiseaux se livraient au même exercice, volant, plongeant , nageant sur toute l'étendue de la baie.
Nous trouvâmes dans la ville une auberge passable ; il y régnait même un certain mouvement entretenu par le séjour de quelques spéculateurs américains; le dîner réunissait habituellement de vingtcinq à trente convives ; le service était fait par des noirs , car les blancs , dans l'île de Cuba , n'exercent guère que des professions indépendantes : la domesticité s'allierait mal avec leurs prétentions à la noblesse ; mais les habitudes qui prévalaient à table nous remplirent d'étonnement et de dégoût. Un quart d'heure avant le repas, chacun avait déjà pris poste et se tenait prêt comme pour un assaut. Malheur à l'imprudent retardataire! Au premier coup de cloche le service était investi , l'action s'engageait avec une espèce de rage famélique, et la table, surchargée de mets, se* trouvait bientôt balayée comme un champ d'orge après la chute d'une avalanche.
Jamais mon compagnon ni moi n'avions été témoins d'une telle voracité. C'étaient bien au fond les principes du paquebot; mais ici nulle considération, nul respect humain n'en mitigeait l'application ; l'homme enfin se montrait dans toute sa brutalité primitive. On assure que les choses ne se passent pas autrement dans l'Amérique du nord.
Dès que nous eûmes achevé ce funeste repas, pendant lequel notre rôle avait été fort secondaire , nous nous empressâmes d'aller chercher un dédommagement dans la campagne. Une rue que nous prîmes au hasard nous conduisit au bord du Yuinuri, petite rivière qui tombe dans la baie à l'ouest de la ville, après s'être frayé une issue à travers les rochers. Rien de plus singulier que les escarpements à pic, blanchâtres, caverneux et couronnés de bois au pied desquels s'épanche le Yumuri en sortant de la gorge étroite qui retient un instant ses eaux. Ce terrain est en grande partie l'ouvrage des animalcules du corail. Nous crûmes d'abord la formation récente ; mais bientôt nous reconnûmes notre erreur. J'ai observé, à mon second voyage, le même calcaire dans l'intérieur de l'île ou il constitue des masses considérables qui appartiennent h une époque fort reculée. Celui de Matanzas est exploité pour les besoins de la ville; il est si tendre au sortir de la carrière, qu'on peut le tailler à la hache ; mais il durcit à l'air et fournit de bons matériaux de construction. La formation s'efface à mesure qu'on s'éloigne de la côte , et disparaît sous une couche de débris végétaux éminemment fertile. Nous parvînmes, en nous accrochant aux lianes et aux buissons, à gagner le sommet de ces escarpements. Ce que nous vîmes alors nous parut fort étrange : le rocher portait une forêt qui croissait littéralement dans la pierre ; implantées dans les cavités dont elle était criblée, les racines semblaient n'avoir d'autre fonction que de maintenir la tige dans une position verticale. En pénétrant dans le taillis , qui était passablement fourni et où l'on • remarquait des arbres de quinze à vingt mètres de hauteur, nous trouvâmes quelques centimètres d'une terre sèche et rougeâtre sur les points les mieux favorisés. Ailleurs, la nutrition s'opérait direc-
tement par les surfaces, sans le concours d'aucun agent intermédiaire; et comme si la vitalité eût été encore exubérante, mille plantes parasites étreignaient les écorces de leurs fibres radicales et surchargeaient les branches; en un mot, le règne végétal poursuivait ici son existence dans des conditions tellement extraordinaires, que nous aurions refusé de les admettre si nos yeux n'en eussent été témoins. Nous traversâmes plus loin un espace où le bois avait été coupé pour faire place à une plantation de bananiers et d'ananas; ces végétaux croissaient aussi dans le rocher et se développaient avec vigueur; seulement on avait pris soin de garnir leurs pieds d'un peu de terre ramassée dans les fissures voisines.
Un écrivain du temps de la conquête , Bernai Diaz del Castillo, nous a conservé l'étymologie du nom de Matanzas. 11 raconte qu'un bâtiment allant de Saint-Domingue aux îles Lucayes, fut surpris par le mauvais temps et vint se perdre dans la baie ; les naufragés parvinrent à se sauver ; comme ils erraient à l'aventure, cherchant des aliments pour apaiser leur faim , ils rencontrèrent une troupe d'Indiens sur le bord d'une rivière (probablement le San Juan). Ces sauvages, auxquels ils demandèrent des vivres, indiquèrent leurs maisons que l'on apercevait sur la rive opposée et proposèrent aux étrangers de les y conduire en bateau : l'offre fut acceptée ; mais parvenus au milieu du fleuve, ils submergèrent leurs passagers et les massacrèrent tous, à l'exception d'une femme et de trois hommes. Vingt et une personnes perdirent ainsi la vie , et le nom de Puerto de Matanzas (Port des Massacres) , que la localité a conservé, a perpétué jusqu'à nos jours le souvenir de cette catastrophe 1.
La ville de Matanzas occupe au fond de la rade une position fort heureusement choisie ; les maisons suivent la déclivité d'une colline qui descend en pente douce vers la mer; deux petits fleuves, le Yumuri et le San Juan, l'arrosent à ses extrémités; les rues sont larges, mais sans pavés; profondément ravinées sur les hauteurs, elles ressemblent au lit desséché d'un torrent. Moins belles qu'à la