Cueva, en espagnol, caverne
Ici Diego comprit qu'une explication devenait nécessaire; il aimait à parler, et me voyant dans les meilleures dispositions qu'il pût souhaiter, après un préambule sur l'origine et l'ancienneté des la Cueva, il entama sa propre histoire. Ce récit, que j'écoutai d'abord avec un peu de distraction, m'intéressa par degrés et finit par me captiver tout à fait.
Notre aventurier quitta l'Espagne, après divers incidents qu'il est inutile de rapporter, en société d'artistes dramatiques qui se rendaient à la Havane. La troupe fit pendant un hiver les délices du théâtre Tacon; le public se montrait indulgent; les recettes étaient bonnes; tout enfin allait pour le mieux , lorsqu'au printemps, le vomito vint troubler cet heureux concert. Trois des premiers sujets furent enlevés presque à l'improviste, et la consternation s' étant emparée des autres, ils rompirent leur engagement et se rembarquèrent en toute hâte pour Cadix. Ce fut alors que Don Diego, qui n'était pas pressé de revoir son pays, séduit par le prestige de l'inconnu, imagina d'aller chercher fortune au Yucatan. Il s'était persuadé, d'après certains renseignements erronés, qu'il y trouverait une mine d'autant plus productive qu'elle avait été négligée jusqu'alors. Cette illusion se dissipa à Merida , où ses talents comme médecin, comme chirurgien et comme artiste, ne furent point appréciés à leur valeur. D'ailleurs il ne tarda pas à reconnaître que les onces d'or y étaient infiniment plus rares qu'à la Havane. Ces considérations le décidèrent à changer de métier ; il se consulta , et se trouvant du goût pour le commerce, fit emplette d'une mule, la chargea d'une petite pacotille, et prit la route de Valladolid en compagnie d'une troupe de muletiers. Le voyage s'effectua sans encombre, mais l'opération échoua, notre spéculateur n'ayant pas consulté suffisamment les besoins de la place. Évidemment il s'était mépris sur sa véritable aptitude; les denrées s'avarièrent, la mule tomba malade , et Diego constata bientôt la ruine complète de ses finances.
Mais il était homme de ressource et ne s'effrayait pas aisément. Abandonnant provisoirement le trafic, il eut bientôt une corde nou-
velle à son arc. Valladolid , ville retirée dans l'intérieur et rarement visitée, n'avait pas vu depuis longtemps un personnage aussi remarquable. Un peu hâbleur, très souple , doué d'industrie et de persévérance, ayant des besoins bornés et beaucoup de philosophie naturelle, il devait se tirer d'affaire et il n'y manqua pas.
Diego en était là de son récit et je commençais à lui prêter une certaine attention, lorsque le reste de la caravane, qui nous précédait, s'arrêta; je vis Morin descendre de cheval, et José, l'un des muletiers, nous faire des gestes mystérieux; au même instant un coup de feu retentissait, et deux minutes après la chienne traînait hors du taillis une proie d'un assez gros volume. En nous rapprochant nous reconnûmes un hocco dans toute la beauté de son plumage. La vue de cet oiseau arracha à mon compagnon une exclamation que je ne sus trop comment interpréter.
«Je gage, seigneur Diego, lui dis- je, que vous regrettez tout bas, en considérant ce bipède, le gibier à longue queue qui ressemble si fâcheusement à notre espèce ?
— Nullement, seigneur, je vous le jure, car je sens mon cœur prêt à défaillir au souvenir de ce repas de cannibales; ce que je regrette, c'est d'être arrivé trop tard pour entendre la voix de ce superbe oiseau.
— Consolez-vous, lui répondis-je ; elle ne ressemble point à celle du rossignol.
— Et qu'importe? repartit Diego avec vivacité; il suffit qu'elle soit nouvelle pour mon oreille. »
Je regardai mon interlocuteur en cherchant à deviner sa pensée.
«Je vois votre étonnement, seigneur cavalier, reprit-il pendant que nous nous remettions en route ; sachez donc que le langage des oiseaux m'est aussi familier que l'idiome castillan : non pas assurément que je me flatte de le comprendre, ajouta-t-il avec une grimace qui ressemblait à un sourire , mais je l'imite avec beaucoup de vérité, et je vous en ferai juge dans l'occasion. » En achevant ces mots, il fit entendre un sifflement aigu, suivi de deux ou trois roulades fortement cadencées et d'une pluie de petites notes perlées
variées sur tous les tons ; je le considérai avec admiration. « De tous les talents que je dois à la nature ou au travail, poursuivit-il modestement, celui-ci est le seul qui ait été prisé à Valladolid. Le mérite, seigneur, est une pauvre ressource dans un pays barbare comme celui où nous nous trouvons; je serais mort de faim, sans ma mandoline, et surtout sans la souplesse de mon gosier; mais cette nouveauté eut du succès, chacun voulait m' entendre et prendre des leçons. Ah! les belles piastres, les beaux doublons, et qui, surtout, ne me coûtaient pas grand* peine!
— Si j'en juge par les apparences, seigneur Diego, il ne reste guère de tout cela qu'un agréable souvenir. »
Notre aventurier demeura un instant silencieux et comme absorbé dans la contemplation du passé ; cependant mon observation ne lui avait pas échappé, car il s'écria brusquement, avec un éclat de rire ironique : «Par saint Dominique, ce n'est que trop vrai, seigneur ; j'aurais peine, je crois, à vous montrer un cuartillo.
— L'ambition, repartis-je, vous aura probablement séduit , et vous aurez tenté l'inconstante fortune ; on joue beaucoup parmi les Espagnols.
— Non, non, je ne suis pas si fou; mes malheurs ont une autre cause. Mais je vois le soleil qui décline, et sans doute nous ne tarderons pas à arriver; je vous proposerai donc, si vous le trouvez bon, d'en rester là pour le moment.
— J'y consens volontiers, répondis-je, car j'ai vraiment abusé de vos poumons. »
Nous atteignîmes, au bout d'une heure, un site montueux entrecoupé d'eaux vives où nous trouvâmes des coquillages du genre mélanie qui nous fournirent un supplément de provisions. Pour moi, je bornai mon souper, suivant mon habitude, à une calebasse d'eau tiède dans laquelle je délayai une petite quantité de sucre et de farine de riz. Mes compagnons se régalèrent du hocco, dont ils firent à l'envi l'éloge, se promettant pour le lendemain une fusillade soutenue sur ces oiseaux.
Quand l'appétit de Diego fut satisfait, il vint me rejoindre au coin
du feu, alluma un cigarito, et reprit son récit au point où il l'avait laissé.
«Vous saurez, seigneur, que Valladolid est une ville d'oisifs, où l'on aime peu à travailler, mais beaucoup à se divertir. S'il vous arrive d'y passer par aventure, vous y entendrez le rossignol, le pinson et la fauvette à toute heure du jour ; du moins, il en était ainsi de mon temps. »
Ici Diego fit une légère pause, secoua artistement la cendre de son cigarito, et levant sur moi des yeux où je lisais une satisfaction secrète : « Je puis me flatter, dit-il, d'avoir fait chanter le premier ces oiseaux dans le Nouveau-Monde ; vous aurez sans doute remarqué, seigneur, qu'aucune de ces espèces n'existe dans le pays? »
Je fis un signe d'assentiment, et il continua :
« Il m'importait toutefois d'imiter le ramage de ceux que l'on y trouve, pour donner la mesure de mon talent ; j'allais donc me promener tous les matins dans les bois qui avoisinent la ville, et j'y guettais des oiseaux chanteurs, mais il n'y étaient pas communs. »
Cette observation de Diego réveilla dans ma mémoire un souvenir, et je l'interrompis : « Vous me rappelez, lui dis-je, une aventure qui m'est arrivée dans la forêt de Palenque, où j'eus la bonne fortune, moi qui ne guettais rien, de rencontrer le plus habile chanteur du Nouveau-Monde; mais j'ai payé bien cher le plaisir de l'entendre, car je fis une chute en le poursuivant, et la blessure dont vous me voyez souffrir n'a pas d'autre origine.
— Et moi aussi, seigneur, j'ai payé chèrement mes leçons, comme vous ne tarderez pas à l'apprendre. Un jour je m'égarai en cherchant un ruisseau pour étancher ma soif; je crus d'abord qu'il me serait aisé de retrouver ma route; mais lorsque j'eus gravi une éminence afin de m' orienter, je fus désappointé cruellement ; au lieu de découvrir les clochers de la ville, ainsi que je m'en étais flatté, je ne vis qu'une plaine grise, couverte de broussailles, sans aucune trace de culture ni d'habitation. Mes yeux errèrent longtemps sur cette solitude; enfin ils s'arrêtèrent sur un groupe d'arbres isolés, dont laverdure foncée captiva toute mon attention. Je jugeai qu'il existait de
l'eau aux alentours et peut-être même une maison. Dans cet espoir, je pris ma course à travers la campagne, sans m' écarter de la ligne droite et sans mesurer les obstacles; la chaleur était dévorante; je croyais respirer du feu. Après m'être arrêté plusieurs fois pour reprendre haleine, je finis par atteindre un senote creusé dans les rochers et ombragé de grands tamarins. Il était temps ; mes jambes vacillaient comme celles d'un homme ivre et les arbres tournaient autour de moi. En voyant briller l'eau aux rayons du soleil, je sentis redoubler ma soif, et sans perdre de temps à chercher un passage, j'en ouvris un au milieu des broussailles. Jugez, seigneur, de ma stupéfaction , lorsque j'aperçus dans ce lieu retiré une jeune fille à demi plongée dans le bassin, qui regardait avec anxiété de mon côté. A peine m'eut- elle entrevu au bord de l'escarpement, qu'elle poussa un cri de frayeur, se baissa précipitamment, et du geste me fit signe de ne pas avancer. A mon tour, je demeurai interdit au point d'en oublier ma soif, et cependant, seigneur, je n'étais plus un homme, mais un chien enragé. »
Diego se tut ici, soit pour recueillir ses idées, soit pour reposer son esprit sur un agréable souvenir; tandis qu'il roulait machinalement une nouvelle cigarette, je renouai moi-même le fil de la conversation.
« Jusqu'à présent, seigneur Diego, lui dis -je, votre aventure n'est nullement effrayante.
— Patience, caballero; on juge rarement sans se tromper les conséquences des choses humaines ; Votre Seigneurie serait bien surprise s'il lui était permis de remonter dans le passé : qui sait? peut-être découvrirait-elle que les événements les plus importants de sa vie ont eu pour point de départ un fait dont elle ne s'est pas souciée dans l'origine. »
Notre aventurier prononça ces paroles avec la gravité d'un docteur, puis il poursuivit à peu près en ces termes :
« La jeune fille que j'avais rencontrée dans des circonstances que je n'oublierai jamais, demeurait au village de Cuncunul, à une lieue de Valladolid. Elle était belle pour une Indienne, et j'eus la faiblesse
d'en devenir amoureux Mais je crains véritablement, seigneur,
que ce qui s'ensuivit ne me fasse perdre quelque chose de votre estime
— Allons donc! seigneur Diego, jusqu'ici tout est pour le mieux.
— Eh bien, vous devinez que le village de Cuncunul devînt le but de mes promenades, et que je négligeai tout à fait mes études. Bien accueilli par les parents de ma maîtresse, dont j'avais gagné les bonnes grâces à l'aide de petits présents, je trouvais chez elle une réserve qui, loin de calmer ma passion, malheureusement l'enflamma davantage. Que vous dirais-je? il fallut bien prendre un parti, car j'avais perdu le repos; je fis des ouvertures au chef de la famille ; il s'en trouva naturellement flatté et m'accorda sa fille sans de longs préambules. Deux jours après, le mariage était célébré, au grand mécontentement d'un jeune homme du village, qui était mon rival et qui devint mon ennemi. J'eus bien, seigneur, quelques scrupules, car jamais on ne s'est mésallié dans notre maison; les la Cueva peuvent se flatter d'avoir du sang bleu dans les veines ; mais ma femme était bonne catholique, et plus d'un gentilhomme, au temps de la conquête, ne craignit pas d'en faire autant, quand les Indiens n'étaient encore que des créatures sans raison.
— On pourrait, dis -je, citer Cortès, qui épousa la fameuse Marina.
— A la vérité, seigneur, j'ai ouï dire que le grand Cortès n'alla pas jusque-là ; ce fut un gentilhomme castillan nommé don Juan Xamarillo, qui donna sa main et son nom à dona Marina.
— Enfin, seigneur Diego, vous supplantez votre rival, vous voilà marié, triomphant, et citoyen de Cuncunul.
— Citoyen de Valladolid , seigneur , où je ne cessai pas de résider. J'aurais été heureux, sans doute , s'il ne se fût élevé quelques nuages dans mon intérieur; mais j'arrive à des événements plus sérieux. Il y avait trois mois que j'étais marié, lorsque la tranquillité du pays fut troublée par des divisions dont le principe remonte à quelques années. Valladolid eut sa part d'agitation ; ennemi de la discorde et d'ailleurs étranger, je me tins prudemment à l'écart;
mais je n'en conservai pas moins mon opinion. Ce n'est pas le roi d'Espagne, senor, qui se fût fié à la loyauté des Indiens et qui leur eût donné des armes. Non , par saint Dominiquç , le roi eût été mieux avisé! Ces païens, soumis et respectueux sous l'ancien régime, devinrent arrogants lorsqu'ils se sentirent forts ; ils conspirèrent, puis un beau jour, profitant de l'émotion occasionnée dans la ville par l'arrivée des troupes de Campêche , ils mirent à exécution leurs mauvais desseins et égorgèrent bon nombre d'habitants.
— Eh quoi! seigneur Diego , m'écriai -je en l'interrompant, vous étiez à Valladolid pendant ces jours de crise? Apprenez -moi donc ce qui s'y passa, car les bruits les plus contradictoires circulèrent alors à Merida, où je venais moi-même de débarquer.
— Ce qui s'y passa, seigneur? en deux mots je vais vous l'apprendre : les Indiens feignirent une méprise et tirèrent tout bonnement sur nous. Comme beaucoup d'autres je me promenais en quête de nouvelles, lorsque le bruit se répandit qu'on pillait les faubourgs ; effectivement on entendait dans cette direction une rumeur extraordinaire , mêlée de coups de feu. Redoutant quelque catastrophe, je pris à la hâte le chemin de mon domicile, qui n'était pas trè's éloigné de la porte de Merida ; jugez , seigneur, de ma consternation , en le trouvant vide et désert ! mon mobilier avait été saccagé et ma femme avait disparu. Accablé par ce coup imprévu, je m'assis sur le seuil de ma demeure , cherchant en vain à rallier mes idées , quand vint à passer Don Juan Gutierrez , un de mes voisins, qui, m' apostrophant avec vivacité : « A quoi songez-vous, Don Diego, me cria-t-il sans s'arrêter, vous êtes un homme mort si vous restez ici! » A ces mots, je me levai machinalement et me mis à courir sur ses traces. J'avais fait cent pas , tout au plus, lorsqu'une balle siffla à mes oreilles en effleurant le bord de mon chapeau. Je tournai précipitamment la tête , et je vis un Indien souillé de sang et d'un aspect terrible , qui chargeait son fusil à la porte de ma maison. C'était Ambrosio , mon ancien rival; du moins je crus le reconnaître, car je ne perdis pas
mon temps à le considérer. Nous eûmes bientôt gagné la campagne, où nous trouvâmes d'autres cavaliers qui, comme nous, surpris sans défense, s'enfuyaient de Valladolid. Les mécréants fort heureusement n'osèrent pas nous poursuivre ; ils furent contenus par ceux de Campêche, qui commençaient eux-mêmes à prendre l'alarme; toutefois la frayeur que nous ressentions encore ne nous permettant point de retourner en arrière , nous poussâmes jusqu'à Tecax. Quelques-uns s'y arrêtèrent afin d'attendre les événements; d' autres, regagnèrent la ville ; pour moi qui avais tout perdu et qui voyais encore à la porte de ma demeure la diabolique figure d'Ambrosio, je préférai suivre Don Juan Gutierrez jusqu'au village d'Iturbide, où l'appelaient quelques intérêts. Je pris ensuite la direction de Champoton avec le projet de me rendre à Campêche et d'y séjourner jusqu'à ce que les circonstances favorisassent mon retour à Valladolid. Mais ayant trouvé là une excellente occasion pour la Lagune, je me laissai séduire par l'appât des bénéfices qui s'y réalisent, dit-on, sur les bois.
— Mais, interrompis -je , quelle espèce de bénéfice prétendiez vous réaliser sans argent?
— Hélas! seigneur, on m'avait bien trompé; aussi, vous le voyez, je n'ai pas pris racine à Carmen.
— Voilà sans doute un dénouement fort triste, seigneur Diego, et auquel je ne m'étais pas attendu ; mais enfin , quel but poursuivez-vous aujourd'hui?
— Mon but , caballero, est de retourner à Valladolid avec la protection de la bienheureuse Vierge et de saint Dominique.
— 11 me semble que vous n'en prenez guère la route , et que c'est compter beaucoup sur l'assistance de saint Dominique.
— Pardonnez -moi, seigneur; du Petén, où nous ne tarderons pas à arriver, je pourrai gagner Bacalar, et de Bacalar Valladolid. Je tiens ce renseignement d'un muletier d'Iturbide, qui a fait plusieurs fois le voyage.
— A la bonne heure , mais vous n'avez pas choisi le plus court.
— J'ai choisi le plus sûr, caballero; d'ailleurs, je ne suis pas pressé. »
Après cette repartie qui mit fin à la conversation , je souhaitai le bonsoir à notre aventurier , et le sommeil ne tarda pas à me surprendre au milieu des impressions diverses que son récit avait fait naître dans mon esprit.
Les forêts que nous traversions depuis plusieurs jours, n'ont pas la magnificence de celles qui croissent dans les plaines basses et humides du Tabasco ; les conditions du sol sont en effet bien différentes ; néanmoins, une partie des végétaux qui les composent, conservent encore leurs feuilles pendant toute l'année. Ce qui leur imprime, d'ailleurs, un caractère de grandeur inconnu dans nos climats, c'est que depuis le premier âge du monde , rien n'a gêné leur libre développement ; les arbres ont péri de leur mort naturelle et se sont renouvelés successivement, sans que la voûte du bois ait cessé de donner son ombrage et de fertiliser le terrain de ses dépouilles. Cette transformation continue , ce cercle perpétuel où la mort s'enchaîne à la vie, frappent singulièrement le voyageur, qui s'en émerveille, comme si ce n'était pas la grande loi de la nature. Quelquefois le tronc colossal dont les dimensions le surprennent, n'est qu'un cadavre en pleine dissolution , que des milliers d'insectes dévorent en silence et dont une goutte d'eau va précipiter la ruine. J'ai entendu moi-même, après de longues averses, le fracas d'arbres séculaires qui troublaient ainsi, par leur chute, le calme religieux des bois ; les fougères, les pipéracées, les arums, favorisés par l'air et la lumière, végètent vigoureusement sur ces débris, en attendant que des arbres nouveaux en jaillissent et effacent le vide qui s'est produit aux alentours.
Quoique le territoire soit généralement sec et rocailleux entre le Tabasco et le Petén, on y rencontre cependant des arbres de première grandeur. L'œil mesure avec étonnement leur vaste circonférence et la hauteur prodigieuse de leur cime, perdue dans les régions supérieures de la forêt. Plusieurs de ces colosses attirent l'attention par une disposition remarquable de leur base ; à deux ou
trois mètres du sol partent de leur surface de larges dilatations en forme de feuillets qui, rayonnant autour du tronc, contribuent à le consolider. Le spectacle des lianes est plus curieux encore : tantôt rampantes ou roulées comme des câbles , tantôt suspendues en festons, on voit ces plantes se contourner, se tordre, se nouer même, grimper jusqu'au sommet des arbres où s'épanouissent leurs fleurs, et retomber quelquefois à terre où elles s'enracinent de nouveau. Il y en a qui présentent l'assemblage de plusieurs brins artistement tressés; d'autres, comme le bauhinia, montrent alternativement, sur une tige comprimée, des inflexions concaves et convexes de l'aspect le plus singulier. Mais rien ne surprend davantage que d'en voir un grand nombre, fixées par leur extrémité à une élévation considérable, semblables à des cordes lâches que le moindre vent fait osciller. Il est difficile d'expliquer au premier abord comment une tige molle et flexible peut parvenir au faîte des plus grands arbres, sans aucun point d'appui intermédiaire; cependant, en observant les évolutions de la jeune plante, on remarque qu'elle commence par s'attacher au tronc à l'aide de racines aériennes distribuées le long de son axe ; son accroissement , pendant cette période de son existence , a lieu principalement en hauteur. Aussitôt qu'elle a. trouvé l'air et la lumière en quantité suffisante, elle grossit, se ramifie, s'enlace aux branches voisines; les fibres radicales qui ont favorisé son ascension se flétrissent, et en se rompant, la laissent suspendue par le sommet. Quelquefois ce sont les palmiers qui s'emparent exclusivement du terrain ; on voit alors les massifs s'éclaircir; des stipes grêles et élancés succèdent aux troncs rarneux; d'élégants éventails se découpent sur l'azur du ciel, et des flots de lumière glissant dans l'intervalle, inondent tout un canton de la forêt.
Ces solitudes où le règne végétal déploie librement son exubérance, malgré l'admiration qu'elles inspirent, laissent dans l'âme une tristesse et un vide indéfinissables. Elles n'éveillent point en nous ce mouvement de sympathie qui naît des formes à nos yeux familières, que nous avons modifiées de nos majns, accommodées à
nos besoins, associées à notre existence, et qui célèbrent, comme dans un perpétuel concert, notre suprématie dans la création. Ici, l'homme n'est plus qu'un accident; son rôle est tellement effacé, qu'à peine paraît-il nécessaire à l'harmonie générale du monde. J'étais frappé de cette idée en poursuivant ma route sous la voûte séculaire où nous luttions, comme autant de pygmées, contre des obstacles sans cesse renaissants. Il me semblait que l'énigme de l'existence humaine se présentait pour la première fois à ma pensée; rien ne répondait autour de moi aux idées que l'éducation imprime et que l'orgueil développe dans notre esprit. Combien de siècles ont passé, me disais- je, depuis que ces forêts donnent leur ombre et végètent dans toute leur magnificence, sans profit pour l'humanité! L'homme n'existait même pas, que déjà les phénomènes actuels s'accomplissaient exactement comme aujourd'hui. D'ailleurs, quelle infinité d'êtres partagent avec lui ce domaine dont il se croit le maître souverain, et y vivent, souvent à ses dépens, sans que l'imperfection de ses organes lui permette d'exercer sur eux le moindre empire! Faut-il croire réellement que le monde n'existe que pour nous et que la création tout entière soit subordonnée à notre humble condition? que l'insecte dont l'aiguillon nous blesse, que la plante dont le poison nous tue, soient sortis du néant pour notre propre fin? que les myriades d'étoiles qui brillent au firmament, y aient été placées pour embellir nos nuits? Faut-il croire enfin à l'importance exclusive de notre globe dont l'histoire et dont l'étendue apparaissent comme d'imperceptibles atomes dans l'espace et dans le temps, ou bien chaque parcelle de la création remplit-elle une destinée indépendante et se meut-elle dans sa propre sphère vers une fin qui lui est propre et dont le mystère nous est caché?
Ces idées ne sont pas nouvelles sans doute, mais elles se pressent en foule dans l'esprit du voyageur qui, frayant son chemin à travers ces espaces solitaires que Dieu seul connaît , et dont son intelligence peut seule mesurer l'étendue, reporte les yeux sur lui-même avec un sentiment d'humilité sincère et la conscience de son néant.
n CHAPITRE XIII.
Je remarquai, au bord du sentier que nous suivions, la fleur colossale de Yaristolochia grandiflora Sw. , qui n'a pas moins de quarante à cinquante centimètres de diamètre. Le calice, dont les limbes sont d'abord adhérents, figure merveilleusement, dans ce premier état, un cygne suspendu par le bec. Quand vient l'épanouissement, l'oiseau déploie ses ailes et se transforme en un casque doublé de velours violet. On ne voit pas sans étonnement ces fleurs énormes-, dont le lobe inférieur se prolonge en forme de languette, suspendues aux vieux troncs; leur couleur sombre, leur ampleur , l'odeur vireuse qui s'en exhale , frappent l'imagination du passant, qui les regarde et s'éloigne sans oser y porter la main1.
Je revins, en traversant ces bois, d'une opinion erronée que j'avais apportée d'Europe, et je fus bientôt convaincu que le voyageur égaré n'y trouverait, comme dans ceux du vieux monde, que des ressources insuffisantes pour apaiser sa faim. La sapote, la mammée et un troisième fruit à noyau nommé limoncillo, furent les seules espèces comestibles que nous y rencontrâmes; d'ailleurs, comme la végétation ne s'y repose jamais, les arbres produisant sans cesse des feuilles et des rameaux, donnent plus rarement des fleurs et par conséquent des fruits. Le naturaliste, en revanche, y moissonnera d'abondantes récoltes, surtout parmi les animaux articulés. Au mois de mai, quand viennent les premières pluies, on voit briller au sein de la verdure la foule des coléoptères exotiques que nous admirons dans les collections ; les longicornes , entre autres, y sont tellement nombreux et variés, que sans mettre pied à terre, ce qui m'eût été fort pénible, j'en recueillis trente -trois espèces, dont plusieurs étaient admirables. Malheureusement , ces trésors fragiles devinrent la proie de la moisissure tandis que j'étais malade au Petén, et l'occasion de les renouveler ne se présenta plus. Dans cette saison, qui est celle des amours, les grandes espèces de gallinacés, perchées sur le faîte des arbres, se trahissent par leur cri
1. Les Espagnols nomment cette plante montera del demonio, bonnet du diable.
et tombent facilement sous le plomb du chasseur. Le plus bel oiseau de cette tribu est une sorte de meleagris que les Espagnols nomment pavo ciel monte : son plumage est d'un vert sombre à reflets métalliques violacés; les pennes de la queue, teintes d'azur à leur extrémité, sont cuivrées sur les bords; enfin la tête est couronnée de tubercules rougeâtres dont la couleur contraste avec la nuance bleu-clair du cou. J'ai vu ce volatile vivant à l'état de domesticité chez le corrégidor du Petén , qui le destinait au président de la république, comme un échantillon précieux de l'ornithologie du pays.
Le septième jour de notre voyage, nous campâmes au bord du Yalchilan, petit cours d'eau tributaire du San-Pedro, qui marque les limites du Tabasco et du Guatemala. Quatre-vingts lieues de solitudes séparent les villages les plus rapprochés de ces deux États, ce qui ne nuit nullement à la bonne harmonie de leurs rapports. La sécheresse était excessive, et nous fûmes obligés, pour nous procurer un peu d'eau, de remonter à une lieue plus haut. Dans la saison des pluies, ce ruisseau, dont le lit était alors brûlant, devient un torrent furieux qui intercepte la circulation; les passants n'ont pas d'autre ressource que de construire de leurs propres mains un radeau et de chasser leurs mules au milieu des flots écumeux, où souvent ces animaux perdent la vie. À partir du Yalchilan, terme moyen de notre voyage, le chemin parut s'améliorer; néanmoins la journée fut encore très pénible, car nous manquâmes d'eau. On fit halte, à l'entrée de la nuit, sur un terrain sec et crevassé, parsemé de roches calcaires d'une structure caverneuse, semblables en apparence à des scories volcaniques. Les muletiers redoutaient cette station, qui porte le nom de Dolores; à l'époque de l'année où nous nous trouvions, on peut y souffrir cruellement de la soif. Cependant, à force de creuser le sol sur certains points qui leur étaient connus, ils finirent, au bout d'une demi-heure, par obtenir une calebasse d'eau trouble que nous nous partageâmes. Les pauvres mules durent prendre patience et -attendre une meilleure occasion. Il y avait un mois qu'une femme avec ses deux enfants
avait failli périr de soif dans cette solitude. Elle regagnait le Petén, d'où elle était originaire, après avoir perdu son mari à Tenosique; connaissant imparfaitement la route et bien moins encore les aiguades qui , dans la saison sèche , sont difficiles à découvrir, elle aurait succombé , ainsi que sa petite famille , sans le secours des lianes bienfaisantes, qu'elle avait appris dès son enfance à reconnaître dans les bois. La sève, chez quelques-uns de ces végétaux (les tissus cordifolia et hydrophana, par exemple) est tellement abondante, qu'elle jaillit comme une source, lorsqu'on coupe leur tige par tronçons.
Nous fûmes réveillés vers minuit par une explosion épouvantable ; l'atmosphère tremblait sous les coups redoublés du tonnerre ; bientôt le ciel se fondit en eau , à la satisfaction des bêtes et des gens, qui purent se désaltérer à discrétion. Dans la soirée du lendemain, nous campâmes au bord d'un grand lac dont la nappe triste et solitaire communique, dit-on, avec le Rio San-Pedro. On voyait à distance une chaîne médiocrement élevée et d'un aspect sauvage, courant de l'est à l'ouest dans la direction du Yucatan. Ce fut le seul point de vue qui égayât notre longue traversée.
Le onzième jour, un peu après midi, la physionomie du bois commença à se modifier; les futaies étaient moins pressées, le ciel se dégageait, l'air circulait plus librement, et des hàlliers d'un vert gai, formés en grande partie de bambous, alternaient avec le taillis, qui s'éclaircissait visiblement. Tout annonçait un changement prochain : les arrieros chantaient pour la première fois depuis Tenosique; les mules dressaient l'oreille et aspiraient lèvent; Diego courait de l'une à l'autre et les encourageait du geste et de la voix, en les interpellant tour à tour par leur nom.
«Seigneur Diego, lui criais-je, vous ne ménagez pas assez vos forces ; nous avons trois lieues de savanes au sortir de la forêt.
— Soyez sans inquiétude, répondit-il d'un ton joyeux, nous allons faire halte pour abreuver les bêtes et pour laisser tomber la chaleur. »
Nous nous arrêtâmes en effet non loin d'un marécage où, malgré
mes représentations et l'avis de nos guides, Diego but immodérément. Enfin nous laissâmes derrière nous le dernier arbre et le dernier buisson ; nos yeux errèrent en liberté §ur une savane rase où l'on voyait poindre quelques collines, et sur l'azur du ciel , qui nous paraissait sans limites. Cette perspective, ouverte par delà l'immensité des bois, n'était pas sans prestige; j'éprouvais, pour ma part, une jouissance d'un ordre tout nouveau, que je comparerais volontiers à celle que ressent le navigateur lorsqu'il découvre une terre inconnue. Trois heures après, nous avions atteint le premier village du Petén, qui porte le nom de Sacluc.
Ce fut avec un sentiment profond de bonheur et de quiétude, que nous nous reposâmes tous en arrivant. Chacun se réjouissait d'avoir rempli sa tâche et de contempler un pays habité; Diego seul paraissait insensible à l'amélioration de notre condition ; enveloppé d'une vieille couverture et couché parmi les bagages, avec un bât pour oreiller, il ne montrait ni la gaîté ni l'activité qui lui étaient ordinaires. Inquiet de cette métamorphose, je m'approchai de lui et le questionnai : il souffrait de la tête , se plaignait d'une lassitude extrême, et témoignait le désir de dormir. Pendant la nuit il eut de la fièvre et des vomissements ; je lui fis prendre une dose d'ipécacuanha qui le soulagea, et comme il était incapable de nous suivre, je le laissai, avec quelque argent et des médicaments, sous la garde du plus jeune de nos muletiers; en outre, j'envoyai Morin prévenir le gouverneur du village , afin qu'on lui donnât les soins que réclamait son état.
Il est impossible, au milieu des bois épais dont le pays est couvert sans interruption depuis Tenosique , d'apprécier la configuration et la direction des montagnes qui accidentent le chemin du Petén ; les côtes rapides que l'on traverse semblent courir vers le nord-ouest, pour expirer sur les confins du Yucatan ; à l'issue de la forêt, ces sierras ont disparu; on ne voit plus qu'un nombre infini de collines, généralement coniques et isolées, qui naissent, comme dans l'île des Pins, d'une plaine rase et uniforme. Ces éminences, souvent boisées, apparaissent dans toutes les directions, et pendant
plusieurs lieues se groupent cireulairement à l'horizon du spectateur.
Nous rencontrâmes encore des bois avant de toucher au but de notre voyage ; mais l'aspect n'en était point effrayant ; entrecoupés de savanes, traversés par une route large et frayée, c'étaient de véritables bocages, peuplés d'oiseaux, émaillés de fleurs et embaumés des plus suaves odeurs. On distinguait surtout celle de lavanille dont les gousses mûres pourrissaient au pied de leur tige. Les Espagnols estiment médiocrement le parfum de cette plante ; ils préfèrent la baie du myrtus pimienta dont la saveur aromatique se rapproche de celle de la cannelle. Enfin l'ombre des bois s'effaça définitivement : nous étions au bord d'un lac bleu, dont la surface était polie comme un miroir ; une petite île pierreuse, empourprée par le soleil couchant, s'élevait en pente douce à 500 mètres de la rive; on voyait une quantité de maisonnettes se presser comme des ruches, depuis le niveau des eaux jusqu'au point culminant qui était couronné d'une église et d'un bouquet de cocotiers; nous avions sous les yeux le chef-lieu du district, la bourgade de Flores, peuplée de 1200 âmes et construite sur les ruines d'une ancienne cité indigène.
Il était temps que nous arrivassions : l'énergie qui m'avait soutenu déclinait et mes forces étaient prêtes à défaillir. Ma blessure, d'ailleurs, envenimée par l'exercice et par un frottement continu, avait pris une apparence gangreneuse qui m'inspirait de sérieuses inquiétudes. On me porta dans un bateau, et cinq minutes après, soutenu par Morin, je débarquais au milieu d'une population oisive, que la nouvelle d'un événement aussi considérable avait attirée sur la plage. Quant au pauvre Diego, que nous avions laissé au village de Sacluc, on m'assura plus tard qu'il y était mort très -chrétiennement. Je regrettai de tout mon cœur ce compagnon d'aventures, dont le caractère original et l'humeur enjouée avaient égayé plus d'une fois la mélancolie de mon voyage.