Nom que les Espagnols donnent au cracù alector
nous eûmes campé, ils allumèrent du feu et se mirent à flamber le gibier afin de le débarrasser de sa fourrure ; puis ils le vidèrent, le lavèrent, et accommodèrent le foie pour leur souper; ils disposèrent ensuite, avec du bois vert, une espèce de gril sur lequel ils firent cuire le reste à petit feu. Je suis obligé de convenir que ce rôti exhalait une assez bonne odeur. Étendu sur ma natte à quelques pas de là, j'oubliais, avec cette mobilité d'esprit qui est un bienfait de la nature , le premier acte de ce drame, pour regretter que la sévérité de mon régime me privât déjouer un rôle dans le dernier. Quant à Diego, notre compagnon d'aventures, il déclara que c'était un cas de conscience pour lui et jura, par saint Dominique, qu'il ferait abstinence plutôt que de porter la dent sur une créature aussi semblable à notre espèce ; on ne le pressa pas ; mais quand vint le souper, après quelques cérémonies auxquelles il se crut obligé, il finit par trouver certains accommodements et convint même d'assez bonne grâce que le morceau était délicat. Morin fut du même avis, et je ne doutai pas qu'ils n'eussent tous deux raison. Ce singe appartenait à une famille voisine des araguates, que les Indiens distinguent par le nom de mico; il avait environ deux pieds de long, non compris la queue; le le pelage d'un brun roux, noirâtre aux extrémités, était d'une nuance fauve sur le ventre.
Nous voyageâmes ainsi pendant plusieurs jours sans aucun incident remarquable. Chaque soir on arrivait au lieu fixé d'avance pour le campement, une heure ou deux avant le coucher du soleil; l'eau que l'on y trouvait était peu abondante et généralement d'assez mauvaise qualité; chaque matin on rechargeait les mules, qui cheminaient pendant d'interminables heures sans que la perspectivedes bois variât autour de nous. L'excitation fébrile produite par l'exercice du cheval m'avait donné la force d'en supporter jusqu'alors la fatigue ; mais le frottement qui en était le résultat enflammait de plus en plus ma blessure , dont les élancements devenaient insupportables.
« Seigneur cavalier, me dit un jour Diego , qui marchait lestement à mes côtés, esquivant avec beaucoup d'adresse les obstacles
qu'il rencontrait sur sa route, si j'avais à ma disposition deux drachmes d'alun et autant de térébenthine, je vous rendrais avant trois jours aussi ingambe qu'un arriero.
— Et moi, seigneur Diego, répondis-je mélancoliquement, si j'avais dans ma pharmacie ce qui malheureusement y manque, je ne demeurerais pas longtemps, soyez-en sûr, dans l'état où vous me voyez.
— Voilà, caballero, ce que j'appelle une fatalité, connaître le remède et conserver la maladie! Si j'osais, faute de mieux, vous proposer un expédient?
— Osez, seigneur Diego, car, au point où j'en suis, il me reste peu de chose à craindre. Mais comment n'ai-je pas su plus tôt que nous possédions un médecin en votre personne?
— Et même un chirurgien, caballero; si Votre Grâce a besoin d'une saignée, elle peut se fier à ma lancette.
— Pour le moment, je vous suis obligé, je n'ai pas trop de sang dans les veines. Mais puis-je vous demander, seigneur médecin, où vous avez pris vos grades? est-ce à l'université de Tolède ou bien à celle de Salamanque? »
Diego secoua la tête à cette question , puis il répondit négligemment en jouant de son bâton sur les broussailles : « Je ne dois qu'à moi-même, caballero, mes connaissances et mes petits talents. Mon père Don Antonio de la Cueva, eut le tort, pendant toute sa vie, d'être brouillé avec la fortune, et l'université de Tolède pas plus que celle de Salamanque ne donnent de grades qu'à beaux deniers comptants.
— Et vous vous êtes passé de l'université. Ne seriez-vous pas Andalou, seigneur Diego? les Àndalous sont un peuple ingénieux.
— Je m'en fais gloire, seigneur; Ronda est mon pays natal.
— Je connais Ronda, poursuivis-je : c'est une ville curieuse et pittoresque, renommée jadis par la vaillance de ses guerriers, et aujourd'hui par'la beauté de ses femmes.
— Et par l'excellence de ses jambons, seigneur. Si vous y retournez un jour, informez-vous des la Cueva; on vous dira qu'ils
ne datent pas d'hier : nous remontons au roi Ferdinand Ier, et je crois mêmeunpeu au delà.
— Je m'en rapporte à vous, seigneur Diego, car il n'est guère probable que je revoie jamais vos montagnes pierreuses et brûlées du soleil.
— Ces montagnes, seigneur, produisent de délicieux pâturages. Vousa-t-on montré la Sierra Bermeja, où fut tué le capitaine Don Alonzo de Aguilar dans une charge contre les Maures? Un de mes ancêtres, Don Juan de la Cueva, s'y cacha dans une caverne, après la bataille. Il y vécut pendant trois ans, seigneur, de glands et de racines, à la barbe des infidèles.
— Voilà un véritable titre de noblesse et qui vous a été transmis, ce me semble , avec votre nom de famille 1. Me permettrez-vous une question indiscrète , seigneur Diego de la Cueva ?
— Dites , seigneur, je suis à votre disposition.
— Eh bien, j'aurais parié, en rencontrant dans ce pays perdu un gentilhomme de votre qualité, qu'un enchaînement d'aventures fort étranges devait l'avoir conduit aussi loin de Ronda.
— Fort étrange est le mot, caballero, car en vérité je ne saurais m' expliquer, sans un effort de réflexion , comment je me trouve au milieu de ces forêts, dans un pays à peine chrétien, dont je ne soupçonnais pas même l'existence.
— ■ Mais vous aviez un but en vous rendant à Tenosique?
— J'ai souvent entendu dire dans mon enfance, seigneur cavalier, que pauvreté n'est pas vice : c'était l'adage favori de mon père; mais je n'en ai jamais rien cru, et je pense, encore aujourd'hui, que c'est au moins un grand défaut. Le désir de m'en corriger m'a poussé à travers le monde, et voilà comment, en courant après la fortune, je suis arrivé jusqu'à Tenosique, où Votre Seigneurie m'a rencontré.
— Évidemment, vous vous serez mépris sur le pays, car je n'en connais guère qui offrent moins de ressources. »