Voir l'appendice de Wvikna, p
Ce fut en vain que les États intéressés protestèrent contre les procédés de l'Angleterre et notamment contre l'extension arbitraire que cette puissance prétendait attribuer au royaume Mosquito ; nonseulement elle ne tint aucun compte de leurs réclamations, mais entraînée par le courant des événements, elle ne prit plus la peine de dissimuler ses projets.
En effet, l'Amérique Centrale acquérait de jour en jour une importance nouvelle; l'annexion de la Californie à la confédération de l'Union et la découverte des terrains aurifères qui commençait à exercer une attraction puissante sur l'Europe, faisaient pressentir le rôle que l'isthme américain ne tarderait pas à jouer dans le mouvement commercial du monde. On put espérer que le fameux canal de jonction s'ouvrirait dans un avenir peu éloigné, ou tout au moins qu'une voie de communication de premier ordre unirait les deux Océans. Le gouvernement britannique prit ses mesures en conséquence. Dès le 1er janvier de Tannée 1848, une force navale suffisante pénétrait dans le port de San- Juan del Norte, dépendant de l'État de Nicaragua, et occupait militairement la ville, sous prétexte que cette place, dont la possession jusqu'alors n'avait été contestée ni à l'Espagne ni à ses colonies, faisait partie des domaines de Sa Majesté le roi des Mosquitos.
En même temps, une seconde expédition dirigée du côté opposé de l'isthme tentait, mais sans y parvenir, de s'emparer de Vile du Tigre qui commande le golfe de Fonseca, où l'on pouvait supposer que viendrait aboutir l'autre extrémité de la voie de transit. Ces actes de violence consommés sans l'ombre d'un prétexte, au milieu de la paix la plus profonde, nous ' apprennent comment, loin des yeux de FEurope, dans les parages reculés de l'Atlantique, le droit des gens et le respect des nationalités sont pratiqués par une nation qui fait sonner bien haut les mots d'humanité, de liberté, de civilisation, mais qui, au fond, a toujours placé ses propres intérêts au-dessus de tous les principes.
Cependant il était difficile que le gouvernement américain demeurât longtemps spectateur silencieux et résigné de ce qui se
passait dans l'Amérique Centrale; les vues de l'Angleterre contrariaient trop directement ses propres aspirations pour qu'il permît à cette puissance d'en poursuivre la réalisation sans obstacle ; prenant en main la cause des opprimés, avec toutes les apparences du désintéressement, il tint un langage assez ferme pour donner beaucoup à réfléchir. Les journaux ont entretenu surabondamment le public de ce long débat qui dura six années et faillit prendre les proportions d'un conflit. Enfin, après de laborieuses négociations, les parties sont tombées d'accord en s' engageant par un traité à ne jamais occuper, fortifier, ni coloniser aucun point de l'Amérique Centrale. . Assurément une pareille solution leur fait également honneur, quoiqu'au premier abord l'orgueil britannique en paraisse humilié : il était dur de renoncer à la colonie de Bay-Islands, aux bouches du San-Juan, au territoire qui portait déjà le nom de British Honduras, conquêtes poursuivies d'âge en âge avec une rare persévérance et qui se attachaient à un système complet de politique ; il n'était pas moins dur d'abandonner le royaume Mosquito, cette création heureuse, et les estimables sauvages qui avaient inspiré tant de sollicitude ; mais plus le sacrifice fut grand, plus on doit le juger méritoire. On s'honore en réparant ses fautes et en prenant , comme nos voisins l'ont pris, à la face des deux mondes, l'engagement solennel de n'y plus retomber1.
Veut-on maintenant savoir ce que l'intervention des États-Unis a coûté au Nicaragua? Les Anglais s'étaient contentés d'occuper militairement San-Juan et d'exercer dans cette petite ville une autorité politique ; les Américains, afin de la soustraire d'une manière plus sûre à l'influence de leurs rivaux, l'ont détruite de fond en comble par le bombardement et l'incendie. A la vérité ils ont déclaré plus tard que cet acte inouï était le résultat d'une méprise, et ils ont reconnu sans difficulté que San-Juan ou Grey-Town n'avait pas mérité son sort : mais la réparation s'est bornée là, et les malheu-
1 : Pour apprécier le rôle du cabinet britannique à sa juste valeur, voyez le Recueil des documents officiels échangés entre les Etats-Unis et l'Angleterre, publié par E.-G. Squier. Paris, 1856.
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reuses victimeë désespèrent d'en obtenir une autre, après l'avoir sollicitée vainement pendant deux années i.
A la même époque, des émissaires actifs et sans scrupules, répandus d'une extrémité à l'autre de l'isthme, préparaient le terrain aux bandes de malfaiteurs qui ne tardèrent pas à l'envahir» Aujourd'hui c'est Panama dont la neutralité est menacée, avant même que les ratifications du traité conclu entre le cabinet de Londres et celui de Washington aient été échangées. Au milieu de ces conflits entretenus par d'ardentes convoitises, le sort de l'Amérique Centrale est à plaindre, car trop faible pour se défendre, elle ne peut guère compter, malgré la justice de sa cause, sur l'appui des gouvernements européens. Les puissances dont les intérêts ne sont pas directement engagés, attendent en silence le résultat de ces perturbations lointaines, bien certaines qu'il ne saurait leur échapper s'il est favorable à l'avenir de l'humanité, et qu'elles en profiteront, comme ceux qui les auront provoquées, sans avoir les mêmes excès ni les mêmes injustices à se reprocher.
Il me reste peu de chose à ajouter pour compléter le récit de mon voyage. Ayant pris passage à Belize sur une petite goélette qui se rendait à la Havane, nous entrâmes le onzième jour dans le port, après une navigation mêlée de calmes et de grains pendant laquelle nous perdîmes un mât. La première personne que j'aperçus en débarquant, fut mon vieil ami, le capitaine Drinot: je fus aussi charmé que surpris de cette rencontre; quant à lui, sa joie fut d' autant plus vive, qu'il avait désespéré de jamais me revoir. Comme il devait prendre la mer dans un délai peu éloigné, je résolus de partir avec lui ; Morin, de son côté, se fit inscrire au rôle de l'équipage pour éviter les frais de traversée, en sorte que nous nous trouvâmes réunis comme au premier jour.
Yers le milieu de janvier, nous mîmes à la voile sous les auspices les plus favorables ; mais à la hauteur des Florides, le temps devint excessivement mauvais, et les vents d'ouest soufflèrent avec
1. Voyez sur cet attentat, indigne d'une nation civilisée, trois brochures publiées à Pans en août, septembre et octobre 1856, par le délégué de la population française de Grey-Town.
une violence tellement persistante, que nous voguâmes presque toujours entre deux eaux jusqu'à notre entrée dans la Manche. Comme j'étais le seul passager et que les vagues rendaient le pont inabordable, cette traversée ne saurait compter parmi mes plus agréables souvenirs.
Enfin nous arrivâmes en France, le 22 février 1848, au début de cette révolution inouïe qui mit les destinées d'un grand pays entre les mains d'une poignée de conspirateurs et de factieux. L'année suivante, Morin eut le désir d'aller tenter fortune en Californie : c'était l'époque où la fièvre de l'or commençait à fermenter en Europe. Jeune, courageux, robuste, aguerri par de lointains voyages, il avait des chances de succès. Je comblai tous ses vœux en traitant avec une compagnie qui se chargeait de transporter les émigrants dans le nouvel Eldorado. Il partit, mais on n'a jamais eu de ses nouvelles, et mes démarches pour éclaircir sa destinée sont demeurées sans résultat.
Quant à moi que la Providence a bien voulu conserver jusqu'ici, il m' arrive souvent de rêver, dans la douce monotonie d'une existence plus calme, à la vie sauvage et poétique des forêts, à la splendeur des nuits tropicales , aux grandes scènes enfin de la nature américaine, dont l'impression n'a pas été stérile sur mon esprit. C'est au sein de ces magnifiques contrées, où le domaine de l'homme est si restreint, où l'homme même est réduit à des proportions si minimes, que l'image du créateur m'est apparue dans toute sa majesté, et que tombant à genoux par un mouvement irrésistible, je me suis écrié avec le Psalmiste : « Seigneur, je vous louerai parce que votre grandeur a éclaté d'une manière étonnante ; vos ouvrages sont admirables, et mon âme en est pénétrée » (Ps. 138).