‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 86 sur 96 · Rapport sur la colonisation de Santo-Tomas, p · texte numérisé non relu

Rapport sur la colonisation de Santo-Tomas, p

Le capitaine de ÏJiirora, avant de quitter le mouillage, avait envoyé un canot à terre pour y acheter des provisions ; on nous rapporta du village de Liwingston des bananes, des cannes à sucre et du pain de cassave. Ce pain, dont je goûtai pour la première fois, est sec, spongieux, très blanc, façonné en larges galettes d'un demi-pouce d'épaisseur, de la forme d'un fromage de Brie; je lui trouvai peu de saveur : « Vous l'apprécierez mieux dans une matelote, me dit le capitaine d'un air de connaisseur; le pain de cassave est fait pour la matelote. » Mais point de matelote sans poisson, et nous jetâmes inutilement la ligne. Le manioc, dont la racine sert à préparer le pain de cassave, n'est cultivé dans le Guatemala que sur les côtes de l'Atlantique, où il a été sans doute importé des Antilles; on n'ignore pas que la même plante fournit le tapioca : je parle du véritable, car la majeure partie de celui qu'on trouve dans le commerce est fabriqué aux environs de Paris avec la fécule de pomme de terre.

Isolé au milieu des bois, à l'embouchure du Rio Dulce, le village de Liwingston a pris naissance en 1832. Il renferme une population d'environ 200 habitants, pour la majeure partie Caraïbes. Ces derniers représentants de la race insulaire, expulsés de l'île Saint-Vincent, en 1798, et déportés en masse par le gouvernement anglais, furent accueillis sur le territoire espagnol, où on leur assigna des terres aux environs de Truxillo; de là ils se sont répandus le long du littoral et particulièrement dans l'est. Laborieux, industrieux, sobres et prévoyants, ils vivent en paix du produit de leurs cultures, d'un petit trafic avec Belize et Truxillo, enfin de leur travail dans les exploitations forestières.

Les Caraïbes ont conservé leur langue native et pratiquent la polygamie comme au temps passé. Leurs femmes, lorsqu'ils en ont plusieurs, jouissent chacune d'un établissement distinct et, comme dans la loi musulmane, elles ont un droit égal aux faveurs du mari, qui ne saurait disposer d'une bagatelle au profit de l'une d'elles, à moins de traiter toutes les autres avec la même libéralité. En vertu de 'ce principe, il les fait jouir alternativement de sa société, pendant n. 19

la durée d'une semaine, sans que la jalousie (on l'assure du moins) vienne troubler cet heureux concert. Un trait de mœurs assez singulier pour mériter d'être noté, c'est que la femme, une fois en possession de l'habitation que le mari lui a construite et du champ qu'il a défriché pour elle , est obligée de pourvoir à ses propres besoins ainsi qu'à ceux de ses enfants, ce dont elle s'acquitte généralement avec courage et intelligence. Si elle reçoit quelque assistance de son époux, c'est en le rémunérant de son travail, c'est-à-dire en lui payant un salaire dont le taux est fixé par l'usage. Cette population intéressante entretient de bons rapports avec ses voisins et rend d'utiles services au pays qui lui a donné un asile.

Favorisés par une faible brise du sud-est, nous longeâmes pendant deux jours la côte déserte du Guatemala, jusqu'à la rivière Siburij où commence la concession de Belize. Cette navigation s'effectue à travers un labyrinthe d'îlots dont la plupart n'ont jamais été visités, si ce n'est par les oiseaux de mer et les pirates ; le rivage est plat, bordé de cocotiers, et l'horizon accidenté par quelques cimes lointaines. Dans la soirée du troisième jour, depuis notre départ d'Yzabal, nous découvrîmes dans le nord-ouest plusieurs mâts de navires, et bientôt la ville de Belize monta lentement du sein des eaux; la mer était émaillée d'une infinité de petites îles ou cayes qui se prolongent fort avant dans l'est et sèment la navigation de dangers. Il n'existe qu'une passe au milieu de cet archipel, entre Engllsh-Key et Golf-Key, favorablement située pour pénétrer dans la rade. Lorsque nous eûmes mouillé à la distance d'un quart de mille, je pris congé de Y Auront et me fis conduire à terre , muni d'une lettre de recommandation , car il n'existe point d'auberge dans la ville.

En arrivant du Guatemala, ce pays classique des chaumières, l'œil est charmé de la perspective de Belize , dont les maisons construites en bois, élevées de deux étages, propres , bien distribuées, variées dans leur architecture et leur couleur, présentent un ensemble extrêmement agréable; en même temps , l'animation des rues, le mouvement maritime, le retentissement de la hache

sur les chantiers, et l'aspect de magasins bien approvisionnés, annoncent qu'une race active et laborieuse a succédé aux créoles indolents de l'Amérique Centrale.

On connaît peu les difficultés dont les Anglais ont triomphé par leur énergique persévérance dans la création de Belize ; et tandis que les Espagnols, qui y résident en petit nombre, se récrient sur l'incommodité d'un pareil séjour, il faut admirer au contraire le parti que les habitants ont su tirer d'un lieu aussi ingrat.

Balise ou Belize, comme on l'écrit aujourd'hui, doit son nom et son origine au flibustier Wallace qui, chassé de l'île de la Tortue par les Espagnols, se réfugia sur la côte du Yucatan et fixa sa résidence à l'embouchure du Mopan, au fond d'une baie protégée par d'innombrables écueils. L'ancienne orthographe espagnole, Walist concorde avec cette étymologie; plus tard, par tuae corruption familière à l'idiome castillan, le W s'est transformé en B, modification que les Anglais eux-mêmes ont adoptée.

En 1665, un boucanier français, l'Ollonois, ayant rejoint avec sa troupe les débris de celle de Wallace, ces pirates eurent l'idée de couper du bois de teinture qui abondait dans les forêts voisines et que Ton commençait à rechercher en Europe. Lorsqu'ils eurent reconnu les avantages de ce genre de commerce, dont les bénéfices étaient plus réguliers et plus sûrs que le produit de leurs courses, de flibustiers ils devinrent de paisibles spéculateurs et se bornèrent à exploiter les bois appartenant à la couronne d'Espagne. La prospérité de Belize qui, dans l'année 1770, comptait une population blanche de 700 habitants, éveilla de bonne heure l'attention du gouvernement britannique ; rien ne fut épargné pour conserver une position que l'Espagne revendiquait avec une égale persistance et surtout avec de meilleurs titres; enfin, au bout d'un siècle, la question fut définitivement tranchée par le traité de 1783 et par l'acte additionnel du H juillet 1786 dont les termes sont clairs et précis. L'Angleterre renonça, en vertu de ces conventions, à tous droits de possession territoriale dans l'Amérique Centrale, conservant seulement, à titre de privilège exclusif, la faculté de couper du bois

sur le territoire de-Belize, de recueillir les fruits du sol et de les exporter; mais il lui fut interdit d'élever des fortifications dans le pays, d'y créer des établissements permanents, d'y instituer une forme quelconque de gouvernement; en un mot d'effectuer aucun acte qui pût être considéré comme attentatoire aux droits de souveraineté de sa Majesté Catholique. L'étendue de la concession fut d'ailleurs réglée par l'article 2 du traité, qui lui assigne, au nord le Rio Hondo, au sud le Rio Sibun pour limites.

Mais ces droits, d'assez mince valeur et même tout à fait nuls au point de vue politique, s'étendirent graduellement par une infraction aux conditions stipulées et changèrent en même temps de caractère. Considérant Belize comme sa propriété absolue, l'Angleterre ne tarda pas à y exercer une autorité civile qu'elle s'était ellemême interdite, et elle transforma peu à peu en une domination réelle le simple privilège qu'elle avait obtenu dans le principe. Par des empiétements successifs elle accrut son domaine vers le sud, aux dépens du Guatemala, et le prolongea jusqu'à la rivière Sarstoun, à plus d'un degré de latitude des limites fixées par le traité. Bien plus, elle s'empara de Roatan et de Guanaca, appartenant à l'État de Honduras, sous prétexte que ces îles étaient une dépendance de Belize; puis, pour dissimuler son usurpation et se créer un titre dans l'avenir, elle donna au territoire qu'elle occupait le nom de British-Honduras, nom assez mal choisi, car il renferme une inexactitude géographique qui en trahit précisément l'origine 1.

Telle est l'histoire sommaire de l'établissement de Belize, qu'il est impossible de considérer comme une colonie dans l'acception complète du mot, puisque les droits de l'Angleterre, essentiellement précaires, ne peuvent être assimilés qu'à un usufruit révocable. Une rade sûre, défendue par un archipel d'îlots et de récifs, une rivière navigable jusqu'à une certaine distance dans l'intérieur, des forêts

1. Les géographes anglais, .pour favoriser les vues de leur gouvernement, ont appliqué le nom de British-Honduras à toute la portion du littoral qui s'étend entre le Rio Hondo et le Sarstoun, quoique ce territoire n'ait jamais fait partie du Honduras. Quant aux îles dépendantes de ce dernier État, qui ont été incorporées « par droit d'accession» à rétablissement de Belize, elles ont reçu, dans le même dessein, la dénomination collective de Bay-Istands.

riches en bois précieux, offrirent aux premiers occupants d'incontestables avantages; mais, d'un autre côté, les terres étaient si basses que leur niveau se confondait avec celui de l'Océan : point de culture possible au milieu de ces marécages, pas une pierre pour bâtir, pas une goutte d'eau douce, en outre un climat pernicieux. Ces obstacles n'effrayèrent nullement les successeurs de Wallace ; ils commencèrent par raffermir le sol et par lui donner du relief en y accumulant des troncs d'arbres, des copeaux d'acajou et le lest qu'apportaient les navires d'Europe; ensuite ils prati^ quèrent des saignées à travers les marais et forcèrent, par des exhaussements successifs, les eaux dormantes à s'écouler; à mesure qu'une portion de terrain se consolidait, on y bâtissait une maison, et bientôt un système régulier de chaussées relia l'une à l'autre toutes ces constructions isolées.

Les progrès matériels de Belize furent néanmoins très-lents; il y a cinquante ans , la ville était encore entrecoupée de marécages ; aujourd'hui les eaux ont disparu de la surface, mais on les retrouve à un pied de profondeur sur les terrains anciennement raffermis. A mesure qu'on s'éloigne du quartier maritime où se concentre toute l'activité commerciale, les chaussées et les canaux deviennent de plus en plus multipliés; les flaques d'eau reparaissent et les maisons se montrent isolées sur les points récemment conquis. Quelques-unes ont été élevées sur des pieux, au milieu de la vase; d'autres sont entièrement cernées par les marais; leurs habitants ne communiquent avec la voie publique qu'à l'aide d'intermédiaires plus ou moins ingénieux. En avançant , le pays baigné de lagunes reprend son aspect primitif; une végétation puissante, composée principalement de mangliers, ombrage le territoire et se confond avec les forêts vierges qui régnent sans interruption jusqu'au Petén. On peut franchir, à l'époque des sécheresses, cette zone marécageuse et pénétrer dans l'intérieur; mais, en toute saison, la voie du fleuve est préférable.

Comme la pierre manque aux alentours de Belize, les constructions y sont de bois, depuis la fondation jusqu'au faîte, système

d'architecture emprunté aux Chinois, adopté à la Jamaïque, à cause des tremblements de terre, et usité même aux États-Unis. On remarque cependant quelques habitations modernes dont le premier étage est bâti de briques* matériaux assez chers, apportés d'Europe par les navires qui voyagent sur lest. La ville renferme de fort jolies maisons; ce sont des bâtiments légers, ornés de fines balustrades et d'escaliers aériens, peints avec coquetterie, ombragés de cocotiers ou d'arbres à pain, ayant enfin une physionomie exotique parfaitement en harmonie avec l'aspect de la population. Il faut voir, le dimanche* les nombreux Africains qui en forment le noyau, bien vêtus, bien nourris, promener complaisamment par les rues leur indépendance , tandis que les gentlemen de race blanche, dans une tenue irréprochable, parcourent vingt fois de suite au galop l'étroit espace conquis sur les marais : quant aux Indiens, à l'exception de quelques Caraïbes, il est rare d'en rencontrer dans ces parages.

Les édifices publics dignes d'être mentionnés, sont la cour de justice, le palais du gouverneur et l'église, monument tout en briques ; le marché , bien aéré , est une construction légère , élégante, placée au bord de l'eau, réunissant toutes les conditions de solidité et de commodité désirables : on y trouve des tortues abondamment , car ici comme à Londres la chair de ces amphibies fait les délices du gastronome ; enfin je citerai le fort Saint-Georges, véritable curiosité du genre, fondé au ras de l'eau, à 500 mètres de la ville, avec le lest des navires.

La ville de Belize, y compris ses dépendances > peut avoir un mille de longueur et trois quarts de mille de largeur ; elle est assise à l'embouchure du Mopan , sur un bras du fleuve que l'on nomme la Vieille-Rivière ; un pont de bois d'un assez bon effet, met en communication les deux rives. En 1844, la population s'élevait à 10,809 habitants , parmi lesquels on comptait seulement 399 Européens , le reste étant noir ou mulâtre; j'ai ouï dire que ce chiffre avait diminué. Le port n'est qu'une rade foraine, exposée aux vents d'est , mais protégée contre la grosse mer par une ceinture d'îles

basses qui règne fort avant dans le nord ; il manque de profondeur, en sorte que les navires doivent ancrer à une certaine distance au large et transborder leur chargement. Quelques-uns des îlots voisina sont ornés de maisons de plaisance; le climat y est, dit-on, moins insalubre que sur la côte , et les malades s'y font conduire dans l'espoir de hâter leur convalescence.

On remarque , le long des quais , bon nombre de maisonnettes échelonnées sur le fleuve, dont plusieurs sont écartées de la rive et s'y rattachent au moyen d'un pont. Je me perdais en conjectures sur la destination de ces kiosques, peints de couleurs variées et soigneusement clos, lorsque je découvris.... bref le site me parut fort heureusement choisi* sauf la publicité inévitable; il est difficile, en effet, de conserver l'incognito, lorsque l'on introduit la clef dans la serrure.

Belize manque d'eau douce, celle du Mopan conservant un goût saumâtre, jusqu'à trois lieues au moins de l'embouchure; on y supplée par l'eau de pluie que l'on recueille dans des barriques ou dans des caisses de tôle contenant de 10 à 12 mille litres. La terre, d'un autre côté, refuse toute espèce de subsistance aux habitants ; il est impossible d'obtenir le moindre produit du sol marécageux qui avoisine la ville, et le haut prix de la main-d'œuvre a découragé les essais de culture effectués dans un rayon plus éloigné. Tout vient donc du dehors, par la voie maritime, principalement de Bacalar et des États-Unis. La plupart des objets de consommation, importés par une nécessité urgente, sont néanmoins frappés de droits considérables, qui alimentent le revenu colonial; le peuple n'en vit pas moins à bon marché, grâce aux libéralités de l'Océan ; muni d'une ligne et d'un harpon, un pêcheur prendra dans une seule nuit assez de poisson pour subsister pendant la durée d'une semaine. Les tortues , notamment la tortue franche, la plus grosse du genre et la plus estimée, fourmillent sur les plages d'alentour ; celle qui donne l'écaillé au commerce , hante de préférence les îlots éloignés de la terre ferme, où elle dépose ses œufs en juillet et en août, au nombre de 250 à 300 ; enfin les cayes nourrissent sur leurs écueils une quantité de crustacés et de grands

coquillages de la famille des casques* dont l'écoulement a lieu sur le, marché, par suite d'une opinion qui leur attribue des vertus fortifiantes.

On voit d'après ce qui précède , que Belize n'est rien moins qu'une colonie agricole; du reste, cet établissement fournit un; exemple frappant du génie persévérant de nos voisins et de la téna-, cité de leurs vues politiques ; aucun obstacle ne les a rebutés : ni l'insalubrité du climat, ni la pénurie d'eau, ni l'infécondité de la terre; environnés de marécages, ils ont conquis sur la nature le sol même qui supporte leur ville; privés de tout, ils n'ont manqué de, rien; menacés dans leur existence par des attaques sans cesse réitérées, ils ont lassé la constance de leurs ennemis, et leur ont arraché une concession temporaire; puis avec une égale persistance ils se sont appliqués à la rendre définitive, en consolidant leur domination par des empiétements successifs, et en déchirant une à une les clauses qui l'entachaient de précarité; aujourd'hui la faiblesse des gouvernements intéressés leur assure la jouissance paisible d'un territoire qu'ils ont acquis laborieusement et qui sans eux, on doit le reconnaître, n'aurait jamais eu de valeur. Quel est donc le mobile de tant d'efforts? Assurément ce n'est point l'acajou, dont les coupes, comme élément de prospérité nationale, ont perdu depuis longtemps toute importance, ni les bénéfices d'un trafic restreint avec des pays pauvres comme le Yucatanet l'Amérique Centrale; mais Belize est un poste d'observation précieux, en contemplation des éventualités que l'avenir tient en réserve : du fond de ce repaire, merveilleusement choisi par un pirate, l'Angleterre tient en échec tous les petits États voisins ; elle travaille avec une activité sans relâche à établir sa prépondérance dans cette partie du monde, et surveille l'isthme américain, objet de son ardente convoitise, avec cet instinct obstiné qui ne tient compte ni des obstacles ni des années.

Dès 1787, peu de temps après la ratification du traité conclu avec la cour de Madrid, Belize reçut un surintendant /dont l'autorité w avait du gouverneur de la Jamaïque, et ce fonctionnaire ,

malgré les représentations des commissaires espagnols, apporta à la colonie un plan de constitution dont elle se montra satisfaite et qui la régit encore aujourd'hui.

Le surintendant, en vertu de cette charte, est revêtu d'attributions civiles et militaires. Il partage l'autorité avec un conseil de sept membres, élus par la population et siégeant sous sa présidence. Les pouvoirs législatif et exécutif se confondent dans cette assemblée, qui vérifie les comptes administratifs, dresse le budget colonial et participe dans une certaine mesure à l'œuvre de la législation locale. Les dépenses de l'État se bornent à la solde des troupes, composées de deux compagnies de soldats noirs, dont l'effectif monte à trois cents hommes4. Le traitement du premier magistrat (45,450 francs), celui des fonctionnaires de l'ordre judiciaire (25,250 francs) , le culte, les prisons, l'hospice, l'école gratuite , excellente institution où. sont élevés, au nombre d'environ trois cents, les jeunes nègres des deux sexes; l'entretien des armes et des objets d'équipement, le mobilier de la surintendance, demeurent à la charge de la caisse coloniale ; enfin les édifices publics forment un chapitre du même budget, quoique le gouvernement, par une dérogation spéciale , ait contribué pour moitié aux frais du pont construit sur le Mopan. Les droits de douane, de tonnage, d'ancrage, la taxe sur les bestiaux, la poste et divers impôts accessoires, produisent un revenu qui, bien administré, équilibre à peu près ces dépenses.

On peut évaluer à 10 ou 12 millions la valeur des exportations annuelles de la colonie, consistant en acajou, campêche, cedrelaet écaille de tortue ; ce sont les bois qui ont contribué surtout, pendant un siècle et demi , à la prospérité de Belize ; mais leur avilissement progressif sur les marchés d'Europe et l'épuisement des forêts avantageusement situées pour la traite, ont singulièrement diminué, depuis une vingtaine d'années, l'importance de ce, genre de com-

1. Ces compagnies appartenant au régiment de West-lndies changent de garnison tous les ans, en passant par la Jamaïque, Demerary, la Barbade et Nassau, où réside Tétatmajor; leur entretien annuel coûte à l'État 344,000 fr.

merce-, Par une heureuse compensation, au moment où tes bois perdaient de leur valeur» Belke trouvait une mitre source de profits dans la transformation politique des pays voisins ; l'affranchissement des colonies espagnoles ouvrait effectivement aux produits anglais de nouveaux débouchés, dont cette place n'a pas manqué de profiter. Elle fournit aujourd'hui à l'Amérique Centrale plus des deux tiers des marchandises qui y sont importées , sans compter celles qui y pénètrent par voie de contrebande; mais les ventes de quelque importance se traitent rarement au comptant, et les négociants n'ont pas à se louer toujours des crédits qu'ils accordent. Leur situation , au temps de mon voyage, n'était guère plus prospère que celle des spéculateurs lancés dans l'industrie forestière.

Je ne puis oublier, en parlant de Belize, les fameuses coupes d'acajou qui ont rendu cette localité célèbre. Toutefois je n'abuserai pas du sujet pour entrer dans de longs développements qui n'offriraient qu'un intérêt médiocre à la généralité des lecteurs.

Les beaux arbres sont devenus rares sur le territoire de la concession , j'entends ceux dont on peut tirer un parti avantageux, c'està-dire qui ont crû dans le voisinage d'un cours d'eau capable de les charrier jusqu'à la mer; cette condition est rigoureusement nécessaire, si l'on veut éviter que les bénéfices soient absorbés par les frais de transport; aussi voit-on les spéculateurs chercher aujourd'hui l'acajou dans les possessions espagnoles^ où ils l'achètent à raison de huit à dix piastres le pied, ou sur la côte du Honduras, dans le pays des Mosquitos.

La première chose dont se préoccupe un entrepreneur, c'est de faire explorer par des agents spéciaux la localité sur laquelle il a porté ses vues. On choisit le mois d'août, époque où le feuillage de l'acajou prend une teinte jaunissante qui permet à un œil exercé de reconnaître les cantons de la forêt où cet arbre est plus ou moins abondant. Lorsque les explorateurs en ont découvert une quantité suffisante et qu'ils ont éclairci le taillis afin de les mettre en évidence, leur tâche est accomplie et celle des coupeurs ne tarde pas à commencer.

Ces coupeurs, originaires pour la plupart dé Belize, descendent des anciens esclaves noirs employés autrefois dans les exploitations* Exerçant de père en fils le même métier, ils en ont acquis la pratique; néanmoins on leur préfère les Indiens caraïbes, qui viennent en petit nombre du Honduras prendre part aux mêmes travaux. Ordinairement on les engage pour une campagne, dont la durée est de six mois ; puis, on les classe et on les réunit sous la direction d'un chef, par compagnies de cinquante hommes. Chaque ouvrier reçoit, par mois, indépendamment de ses vivres, un salaire de 10 à 15 piastres, selon la catégorie à laquelle il appartient. L'acajou , comme le campêche, se coupe à un mètre et demi ou deux mètres du sol ; on évite ainsi un travail que les contre-forts de la base rendraient long et pénible ; mais on perd la portion du bois la plus précieuse ; l'arbre, en outre, ne produit point de rejetons et périt pour toujours.

Quand l'abatage tire à sa fin , on commence à s'occuper des voies de circulation qui permettront de conduire les produits au lieu d'embarquement le plus prochain; puis les arbres, grossièrement équarris, sont marqués et divisés par blocs. La vidange s'effectue au moyen de lourds chariots traînés par un attelage de bœufs; enfin les pièces, chargées sur des canots, descendent le Mopan jusqu'à Belize. Là, on les haie sur des chantiers où l'on achève avec la hache de les dépouiller de leur aubier 4.

Ce fut en 1680 qu'un capitaine de la marine marchande apporta, pour la première fois en Angleterre, plusieurs billes d'acajou qu'il avait prises pour lest à Belize; négligées comme un objet sans valeur, elles servirent au bout de quelques années à la fabrication

1. Ce genre d'exploitation exige, comme on peut s'en convaincre, une mise de fonds considérable ; voilà ce que l'on ignore en Europe, où les richesses forestières du Nouveau^! onde ont servi trop souvent d'appât à l'émigration. Le chef de chaque compagnie de travailleurs est payé, selon le cours du bois, à raison de 30 à 40 piastres par mois; les guides en reçoivent de 15 à 20 ; les ouvriers, de 10 à 15, sans compter la nourriture. Indépendamment des outils et des attelages, le matériel se compose de canots ainsi que de chariots, dont les ferrures, importées d'Angleterre, ne reviennent pas à moins de 50 piastres chacune; à ces dépenses il faut ajouter le transport à Belize, l'équarrissage, le chargement, etc. En un mot, les avances que nécessite une entreprise restreinte ne sont guère inférieures à une cinquantaine de mille francs.

d'un coffre. La couleur magnifique du bois, les accidents qui; en relevaient l'éclat, la finesse du grain , la dureté, le poli, frappèrent vivement les connaisseurs ; chacun voulut en posséder un meuble, et l'engouement devenant général, on vit bientôt le commerce fréquenter les parages où s'exploitait cette nouvelle source de richesses. Le mouvement qui en résulta attira , comme nous l'avons vu, l'attention du gouvernement britannique et fit la fortune de Belize. Je n'ai rien à ajouter sur l'état actuel de cet établissement; mais je ne terminerai pas sans dire un mot des relations qu'il entretient avec cette partie de la côte qui, sous le nom de Royaume des Mosquitos, est sortie récemment de son obscurité pour jouer un certain rôle politique. L'origine, en effet, de ce singulier royaume, sa géographie, son histoire, méritent d'être mieux connus du public qu'ils nç l'ont été jusqu'ici.

Le littoral de l'Amérique Centrale, à partir du golfe de Honduras, se dirige parallèlement à l'équateur ; puis il décrit un quart de cercle et descend brusquement au sud, entre le 83e et le 84e degré. Cette dernière portion du rivage, comprise entre le Cap Gracias à Dios et la lagune de Blewfields, constitue, sur un développement de quatre-vingts lieues environ et sur une profondeur indéterminée, le pays des Mosquitos , région basse , sablonneuse , entrecoupée de lagunes et de marécages communiquant entre eux et formant d'une extrémité à l'autre un système de navigation à peu près continu. Le climat est ardent, fiévreux, humide; mais en avançant dans l'intérieur des terres, on trouve un sol plus sec et plus fécond : l'atmosphère s'épure , la végétation change d'aspect, et de belles savanes, où le feuillage des pins alterne avec celui des palmiers, se transforment bientôt en magnifiques vallées aboutissant à la région salubre des montagnes, domaine des véritables indigènes.

Ce fut en 1502 que Colomb découvrit cette côte, pendant son quatrième voyage; il en prit possession au nom de la couronne d'Espagne, sans oublier les formalités usitées, et lui donna le nom de Cariari, emprunté à un village voisin. Six ans plus tard , elle était concédée par le roi Ferdinand à Diego de Nicuesa pour y fon-

der une colonie, tâche laborieuse que firent échouer les difficultés de l'entreprise, sans parler de la catastrophe qui termina la vie du brillant et malheureux aventurier. Par la suite, les Espagnols ayant acquis une connaissance plus exacte des mêmes parages, choisirent de préférence, pour y asseoir leurs établissements maritimes, d'autres points du littoral situés dans de meilleures conditions, tels que Puerto Caballos, Triunfo de la Cruz, Omoa et Truxillo. Il résulte de ce court exposé, que les droits de souveraineté jadis exercés par l'Espagne sur le territoire des Mosquitos remontaient à la découverte du pays, et procédaient de la même source que ceux qu'elle exerça et qu'elle exerce encore sur ses autres possessions transatlantiques. Ces droits sont devenus l'héritage des anciennes colonies que le succès d'une révolution a transformées en États indépendants; elles y ont succédé, dans leurs limites respectives, par une transmission conforme à la loi politique des deux mondes.

Ainsi délaissée, la côte de Cariari devint le repaire des boucaniers qui, vers le milieu du xvne siècle, infestaient les mers Caraïbes. Leurs légers bâtiments trouvaient effectivement au fond des criques et des estuaires dont elle est échancrée un refuge assuré contre la poursuite des gros navires. Blewfields, Sandy-Bay et le Cap Cracias, où ils se retranchèrent plus particulièrement, sont encore aujourd'hui les principaux centres de population de la contrée; et, de même que Belize tire son nom du flibustier Wallace, Blewfields, le plus considérable de ces villages, a emprunté le sien au pirate hollandais Bleevelt.

A peu près à la même époque le Cap Gracias reçut, par événement fortuit, une colonie de nègres. Échappés au naufrage d'un bâtiment espagnol qui les transportait à Cuba, ces Africains demeurèrent sur la côte, où ils s'allièrent à la race indigène; puis leur nombre s'étant accru de tous les esclaves fugitifs attirés des colonies voisines, ils se répandirent dans le sud et devinrent la souche d'une peuplade de la plus triste espèce, si l'on en croit un voyageur qui paraît être bien informé et qui n'a rien négligé pour éclaircir leur histoire. Les boucaniers trouvèrent d'utiles auxiliaires parmi ces

barbares, et ils leur léguèrent un code d'immoralité que leurs relations subséquentes avec les contrebandiers et les malfaiteurs de tous les pays n'ont certes pas amélioré *.

Tel est le peuple intéressant que la Grande-Bretagne a couvert pendant longtemps de son pavillon, et pour lequel, tout récemment encore, elle manifestait une si vive sympathie/Ivrognes, débauchés, paresseux, totalement dénués d'industrie, sans autre religion qu'un reste de fétichisme , sans l'ombre d'une organisation politique quelconque, les Mosquitos mènent une existence précaire , dans de misérables hameaux disséminés le long de la côte, au bord de lagunes vastes mais peu profondes , que la Providence , heureusement pour eux , a peuplées de nombreux poissons. Trop indolents pour cultiver la terre, ils se contentent de planter à l'aventure quelques bananiers, quelques pieds de manioc, dont la nature prend elle-même tous les soins. Les tortues, extrêmement multipliées sur le littoral, leur fournissent d'ailleurs un supplément de subsistance et même un élément d'échange qu'ils convertissent en armes et en spiritueux. Us font aussi quelque trafic avec les Indiens du voisinage, race plus active, plus intelligente, plus laborieuse, qui leur est infiniment supérieure et avec laquelle ils vivent en paix depuis la suppression de l'esclavage dans les colonies britanniques. Auparavant ces noirs sauvages, mieux armés que les indigènes, ne se faisaient aucun scrupule d'attaquer les léjgitimes propriétaires du sol, pour leur enlever leurs femmes et leurs enfants, qu'ils vendaient comme esclaves à la Jamaïque. On évalue à six mille âmes le chiffre de leur population ; mais l'ivrognerie et la débauche réduisent de jour en jour leur nombre, en sorte qu'ils auraient fini par disparaître du globe sans y laisser la moindre trace, si l'Angleterre, dans l'intérêt de ses spéculations, n'avait fait d'eux un instrument politique.

Dès la fin du xvne siècle, époque ou la colonie de Belize commençait à prendre quelque consistance , les Anglais avaient jeté leurs vues sur la côte de Canari et travaillaient à y établir leur influence

1. Voir le charmant ouvrage intitulé Waikna or adventures on the Mosquito-Shore, par M. Squier. New-York, 1855.

par des manœuvres et des intrigues dont la Jamaïque devint le foyer. Un demi-siècle plus tard (1740'), favorisés par la connivence des Mosquitos, ils débarquaient sans résistance et occupaient militairement le pays. Cette situation se prolongea , en dépit de l'Espagne, jusqu'aux traités de 1783 et 1786, qui mirent fin à l'état d'hostilité subsistant depuis tant d'années entre les deux nations. L'Angleterre, en vertu de cette double convention , évacua le territoire qu'elle avait usurpé , conservant uniquement son établissement de Belize, sous les réserves que j'ai indiquées précédemment ; les droits de souveraineté revendiqués par l'Espagne furent pleinement reconnus, même sur le district affecté à la concession, et cette puissance , afin de garantir plus efficacement à l'avenir ses possessions de la côté, construisit un fort à l'embouchure du Rio San- Juan.

Telle était la situation des choses, lorsque les colonies espagnoles rompirent le lien héréditaire qui les attachait à la mère -patrie. L'occasion parut favorable au gouvernement britannique : tandis que les petits États de l'Amérique Centrale étaient absorbés par lès soins de leur organisation intérieure , il profita de leurs embarras et de leurs divisions pour renouveler ses agressions contre le Honduras, avec cette infatigable persévérance dont on trouve tant d'exemples dans l'histoire. Ce fut alors que la lande marécageuse qui porte le nom de Cote des Mosquitos fut érigée sérieusement en royaume ( Kingdom ofMosquitia), qu'une poignée de misérables sauvages sans foi ni loi devint une nation, et que cette nation, couverte du protectorat de l'Angleterre, eut un roi couronné solennellement à Belize. Il faut lire, dans un ouvrage curieux que j'ai déjà cité, la relation de cette cérémonie grotesque, l'histoire non moins plaisante de la dynastie Mosquito, les intrigues et les désappointements des agents britanniques, faits, ajoute l'auteur, peu dignes de la gravité de l'histoire, et qui requièrent une plume spéciale, comme celle du Punch ou du Charivari *.

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